Parce que c'est nous
Chapitre 11
« Feron, tu ne m’as jamais… Je voulais te le demander, mais…
— Me demander quoi ? »
Les deux jeunes filles revenaient du Cobb’s Corner, une boutique minable à trois pâtés de maisons de Lovegood. Elles devaient enjamber soigneusement les dalles du trottoir soulevées par les racines des vieux arbres.
« Ta nouvelle. Tu as lu la mienne, mais tu ne m’as jamais laissée lire la tienne. Je t’ai montré le commentaire de Miss Petrie, mais tu n’as jamais proposé de me montrer celui qu’elle t’avait écrit. »
Elles suçaient toutes les deux des Tootsie Pops au raisin. Le succès du Cobb’s Corner était moins dû à ce qu’il avait en stock qu’à ce qu’il offrait d’autre : la possibilité pour les étudiantes de Lovegood d’y faire un aller et retour tant que la nuit n’était pas tombée et l’impression de s’aventurer hors des limites de l’université.
« C’est parce que la mienne n’était pas vraiment finie. Miss Petrie a trouvé que ce n’était pas une nouvelle. Et ça ne l’était pas. Ça ne l’est pas. »
Bien qu’alertée par le ton « un point c’est tout » de Feron, Merry persévéra. « Mais ça m’intéresse. Je ne sais même pas de quoi ta nouvelle parlait.
— Je te l’ai dit, ce n’était pas une nouvelle. Je le savais quand je l’ai rendue. Et elle a dit que ça n’en était pas une. Que malgré des indications sensorielles intéressantes, je ne développais pas assez le personnage principal pour que ce soit une nouvelle.
— Mais quand même. J’aurais aimé…
— Bon. C’était sur une fille qui s’enfuit en car. Seulement j’ai négligé de révéler pourquoi elle s’enfuyait et où elle allait. Et il y a une femme soûle qui perd l’équilibre, tombe dans le siège vide à côté d’elle et raconte des histoires horribles sur les raisons qu’elle a de boire et sur sa vie gâchée. Puis elle dit à mon personnage principal qu’elle va retourner s’asseoir à sa place et boire encore un coup, et elle ajoute, demain matin je ne me souviendrai pas d’un mot de ce que j’ai dit. Je ne me souviendrai même pas de vous. Et c’est la fin de ma non-nouvelle.
— Oh, Feron.
— Quoi ?
— Ça a l’air passionnant. Et cette fin, on dirait celle d’une nouvelle de Tchekhov.
— Je dois avouer que ça m’a traversé l’esprit quand je l’ai rendue à Miss Petrie. Peut-être qu’elle allait le penser elle aussi. Mais non. Tandis qu’elle a trouvé ton texte intéressant du début à la fin, la partie sur la fièvre et le rêve convaincante et la façon dont tu avais écrit du point de vue de ton personnage principal jusqu’à son dernier souffle magistrale.
— Mais tu m’as aidée.
— Je t’ai seulement suggéré de commencer par 1918 et de chercher un autre adjectif que “banale” pour qualifier cette fille.
— Bon, en tout cas, merci, Feron, d’avoir eu assez confiance en moi pour me raconter ta nouvelle.
— Combien de fois faut-il te dire que ce n’était pas une nouvelle. Ce trottoir est vraiment infernal ! Pourquoi ne le réparent-ils pas ?
— Cobb’s Corner ne sera plus là en septembre prochain. Ces trois pâtés de maison vont être abattus, et avec eux les arbres qui provoquent ces dégâts.
— Quoi ?
— Les entrepreneurs et les architectes n’ont pas encore répondu à l’appel d’offres, mais le terrain que nous sommes en train de traverser appartient déjà à Lovegood College. L’été prochain, ils dégageront tout pour construire de nouveaux bâtiments, une cafétéria et un gymnase avec piscine.
— Où as-tu appris ça ?
— De Miss Darden.
— Notre vieux moulin à paroles.
— Quand l’architecte – que nous aurons choisi – aura terminé les plans, la doyenne Fox donnera une grande réception pour les étudiantes, les anciennes et les administrateurs. Ce n’est pas un secret, a dit Miss Darden, mais le travail n’est pas encore assez avancé pour que tout le monde s’emballe.
— Pourtant, à toi, elle l’a dit.
— Je ne suis pas tout le monde. Elle aime bien me parler de la fac parce qu’elle sait que je m’intéresse à ce genre de trucs.
— Quel genre de trucs ?
— Oh, l’histoire, la façon dont les choses changent avec le temps et parfois s’avèrent être à l’opposé de ce qui était prévu.
— Comme dans “Musardant sur la pelouse”.
— Quoi ? Oh, tu veux dire dans ma nouvelle.
— Cette fille pense que son amie et elle vont obtenir leur diplôme et elles font des projets d’avenir, puis tout d’un coup elle se retrouve sur la pelouse de l’université avec son amie et elle se demande comment c’est possible. En réalité, la grippe va l’emporter, et elle délire. Au fait, ne prends pas la grosse tête, Merry, mais dans “La fièvre typhoïde”, on reste dans les pensées du jeune soldat pendant tout le temps où il est malade, seulement lui, ensuite il guérit. Tu es allée plus loin que Tchekhov, tu as suivi cette fille jusqu’au seuil de la mort.
— Sans pourtant aller très loin de l’autre côté.
— Mais tu nous en as donné un aperçu. Je n’arrive pas à penser à une autre nouvelle, de qui que ce soit, qui en propose autant. »
Susan Fox, qui mesurait un mètre soixante-dix-sept, avait choisi de conduire cet entretien debout, afin que le petit Lothario, lorsqu’il arriverait, impeccablement habillé, soit obligé de lever les yeux vers la doyenne de Lovegood.
« Comment allez-vous, Mr. Worley ? Comment se passent vos cours ?
— Les filles sont ravies. Nous étudions un large éventail de conduites humaines. J’essaye de les tenir en haleine.
— J’ai entendu parler de “Mais il y avait une chose qui manquait à Queenie”, cet article qui a eu tant de succès.
— Les jeunes femmes d’aujourd’hui aiment décider par elles-mêmes si… euh, si certaines traditions leur manquent ou non.
— Par exemple rester vierge jusqu’à sa nuit de noce. » Bien. Elle avait fait rougir le professeur de psychologie. « Et il y a aussi vos biographies d’individus mélancoliques… quoique vous appeliez ça autrement.
— Personnalités dissociées ou ayant un moi clivé. Nous avons passé plusieurs semaines sur ce sujet. Des exemples célèbres. Tolstoï, Paul Bunyan, Perséphone…
— Justement, j’aurais aimé assister à votre cours sur Perséphone…
— Pourquoi donc, madame la doyenne ?
— Eh bien il me semble qu’après avoir vécu avec le maître des Enfers et du monde souterrain, elle ne peut plus se sentir chez elle sur Terre où il y a tant de belles fleurs. Car elle sait désormais que toutes les fleurs meurent. Et il y a aussi quelque chose, chez son époux, qu’elle a envie de retrouver… Mais non, Mr. Worley, je ne vais pas vous laisser me psychanalyser. Je vous ai demandé de venir pour parler des séances du soir pendant lesquelles vous aidez les étudiantes qui ressentent certaines difficultés.
— Seulement celles qui se portent volontaires pour taper les stencils de mes cours. Un travail difficile. Qui vaut bien quelques conseils. Si elles ont un problème dont elles veulent me parler sous le sceau du secret professionnel, je suis à leur disposition tous les mardis soir.
— Ces séances, combien de temps durent-elles ?
— Généralement je ne dépasse pas la demi-heure. Quelquefois quarante minutes, cela dépend du nombre d’étudiantes qui se sont inscrites.
— Et quand la séance se termine, que se passe-t-il ?
— Je ne suis pas certain de comprendre, madame la doyenne.
— La séance se termine, la fille se lève, ou vous vous levez tous les deux, et ensuite ?
— Nous nous disons bonsoir et l’étudiante suivante entre dans la pièce.
— Mais après vous être tous les deux levés et dit bonsoir, et avant d’ouvrir la porte à l’étudiante suivante, est-ce qu’il se passe quelque chose d’autre ? »
Affolement visible d’un garçon pris sur le fait. D’un Lothario vieux d’un demi-siècle au crâne qui se dégarnissait. Sa garde-robe, comme celle des professeurs hommes de Saxon Hall, tendait vers les tweeds anglais auxquels se juxtaposaient des cravates joyeusement audacieuses. Aujourd’hui motif à fleur et tweed bleu marine. Mr. Worley portait une chevalière en or à l’auriculaire gauche. Pas d’alliance.
Le moment était venu de frapper.
« Quelque échange affectueux, voilà ce que je veux dire, Mr. Worley ?
— Ces filles sont affectueuses. Elles viennent de familles où l’on exprime spontanément des sentiments naturels. »
Attends la suite. Laisse-le trembler.
« Eh bien, il y a peut-être eu… quelques baisers. Mais des baisers paternels. »
Le professeur de psychologie était l’un des deux précieux enseignants de Lovegood à posséder un doctorat, avec Mr. Phillips, le professeur de religion.
Le conseil d’administration de Lovegood, auquel elle rendait des comptes, était composé de neuf hommes et de la vieille veuve d’un administrateur, une femme qui jamais n’émettait d’opinion.
« Bon, dans l’intérêt de toutes celles et ceux que cela concerne, je vais vous demander de mettre fin à vos séances du soir dès la fin des vacances.
— Y a-t-il eu… des plaintes ?
— Disons simplement que j’ai eu vent de l’affaire. Écoutez, Mr. Worley, la dernière chose que nous voulions vous et moi, vous en conviendrez je le sais, est que la générosité dont vous faites preuve en donnant ainsi de votre temps donne lieu à la critique. »
Arrête. Attends.
« Il y a tant de malentendus de nos jours. Je pensais que ces séances pouvaient aider… Et à mon avis elles ont été d’une aide considérable pour beaucoup de ces filles, mais, comme vous l’avez dit, la dernière chose que nous voulions est que… ma générosité… donne lieu à la critique. Je vais mettre fin aux séances du mardi. Et maintenant m’en aller.
— Je suis certaine que toutes les étudiantes qui ont vécu vos séances, Mr. Worley, ont appris quelque chose. Que faites-vous pendant les vacances de Noël ?
— Nous allons à Sea Island. C’est une tradition dans la famille de ma femme. Et vous, madame la doyenne ?
— Cette année je vais essayer la montagne avec une de mes amies qui a perdu son mari. Nous venons toutes les deux de Nouvelle-Angleterre et la neige nous manque.
— Vous ne serez pas déçues. J’espère que vous descendrez dans une de ces auberges champêtres où l’on vous sert quatre plats au petit déjeuner.
— Eh bien exactement, Mr. Worley. Merci de votre intérêt. Et joyeux Noël.
— Joyeux Noël, madame la doyenne.
— Quand nous nous retrouverons, une nouvelle année commencera. Je me demande ce qu’elle nous apportera. »
L’année précédente, lors de son premier congé de Noël à Lovegood, elle avait commis une erreur. Après avoir organisé un déjeuner de Thanksgiving pour les professeurs la veille du départ en vacances, elle avait annoncé à la directrice de la résidence universitaire vouloir rester dans son charmant appartement de fonction et profiter de sa solitude.
« Mais vous ne pouvez pas, Susan. L’université va fermer. Florence Rayburn rentre chez elle, comme tout le reste du personnel.
— Et vous, Winifred ? Je croyais que vous resteriez. Je pensais que nous irions nous promener en ville ensemble, que vous me montreriez ce qu’il y a à voir.
— Oh non. Je descends toujours chez mes cousins de Fayetteville. Ils sont très gentils avec moi.
— Il ne manquerait plus qu’ils ne le soient pas.
— Oh, je ne sais pas. Je me demande souvent ce qu’ils pensent que je suis. Je ne suis pas certaine que cela ressemble le moins du monde à ce que moi je pense être. Mais assez de ces radotages de vieille fille. »
Ainsi, l’année précédente, la doyenne de Lovegood College et son amie imaginaire, la veuve de Nouvelle-Angleterre, avaient trouvé à la dernière minute à loger dans une charmante maison d’hôtes de Beaufort, à deux pas de la mer.
Pendant qu’elle était en fonction à Lovegood, Susan Fox peignit petit à petit la veuve qui l’accompagnait toujours pendant ses congés de Noël de façon si réaliste qu’à la fin elle aurait pu la reconnaître dans le noir. Elle connaissait la façon dont elle buvait son café, sa marque de shampoing, ses manies et ses préjugés, ses expressions préférées, les secrets de sa vie de femme mariée. Quand vint le temps de la tuer, car la doyenne avait trouvé de nouveaux amis vivants avec qui partager ses vacances, Susan Fox sut quels hymnes avaient été chantés lors de son enterrement, et pourquoi, quel passage des Saintes Écritures avait été choisi, et pourquoi.
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