Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 4 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 4

 

« Prenez cette bergère, Feron. C’était le fauteuil préféré de mes élèves à Saxon Hall, quand j’en étais doyenne. Vous vous adaptez à Lovegood ?

— Oui, je crois, madame.

— Meredith Grace et vous semblez bien vous entendre. Ou Merry, comme elle préfère qu’on l’appelle.

— Oui, très bien.

— D’après mon expérience il y a quatre sortes de camarades de chambre. Celles qui ne s’entendent pas du tout. Celles qui se supportent mais se font chacune d’autres amies. Celles qui adoptent une amie commune et forment un trio. Et enfin celles qui nouent immédiatement un lien et préfèrent leur compagnie réciproque à toute autre. Merry et vous, vous me paraissez appartenir à cette dernière catégorie.

— Merry est facile à vivre. Il n’y a rien de sournois en elle. Nous sommes à l’aise l’une avec l’autre.

— J’en suis heureuse. Bon, Feron, je viens de recevoir vos relevés de notes. Après avoir été excellentes pendant trois ans, elles ont drastiquement baissé, et ensuite vous n’avez plus aucun résultat.

— Oui, madame. C’était un moment difficile. Il me manque des notes parce que j’ai quitté le lycée avant la fin de l’année scolaire.

— Votre proviseur a gentiment accompagné son envoi d’une lettre. Il voulait s’assurer que j’avais conscience des tensions qui avaient pesé sur vous. Il ne m’a rien révélé que je n’avais pas déjà appris lorsque votre oncle m’a téléphoné, mais il est toujours bon d’avoir plusieurs sons de cloche. Entre-temps j’ai parlé à vos professeures de Lovegood. Elles sont toutes contentes de vous, même Mrs. Sprunt.

— J’ai toujours eu des difficultés en maths.

— Mrs. Sprunt dit que c’est parce que vous avez des lacunes trop importantes en géométrie, mais que vous rattraperez ça.

— J’espère.

— Jusqu’ici, Lovegood semble bien vous convenir. Peut-être est-ce le moment pour moi d’ajouter que vous pouvez compter sur une oreille discrète dans ce bureau, si jamais vous ressentez le besoin d’en dire plus sur cette période pénible. »

Là, Susan Fox choisit de ne pas appliquer la méthode qu’elle utilisait autrefois à Saxon Hall, où elle avait navigué en capitaine et suivi son instinct. À Saxon elle se serait lancée (Dites-moi, Feron, comment était-ce, quand vous avez dormi dans ce parc, à Chicago ? Vous n’aviez pas trop froid ? À quoi pensiez-vous ?). Soit la fille se sentait désarmée et se répandait en confidences, soit elle se renfermait, mais qu’est-ce que Susan Fox avait à y perdre ? Pleine d’assurance, avant sa chute, la doyenne de Saxon Hall aurait attendu, puis de nouveau attaqué.

Mais ici, on était à Lovegood, où Susan Fox, devenue plus humble, repartait de zéro et s’initiait à l’art sudiste du propos évasif. « Vous savez, Feron, après avoir écouté pendant des années ce que me racontaient des filles assises comme vous dans cette bergère, il n’y a pas grand-chose qui puisse m’étonner. Souvenez-vous-en.

— Oui, madame. Merci, madame. »

« Florence, je vous en prie, entrez.

— Oui m’dame, le temps de reprendre mon souffle. » Florence Rayburn, cheffe cuisinière de Lovegood, n’avait pas monté le majestueux escalier tournant qui menait au bureau de la doyenne depuis qu’elles avaient fait connaissance, un an plus tôt.

« Asseyez-vous là, Florence. » La doyenne montra d’un geste la bergère.

« Vous l’avez transportée jusqu’ici depuis Boston.

— Vous vous en souvenez ! Oui, les filles semblent s’y sentir à l’aise. Quoique pas trop à l’aise. Le dossier haut oblige à se tenir bien droite. »

La doyenne se félicita de voir la cuisinière s’installer tout au fond du fauteuil. L’année précédente, quand elle l’avait invitée à s’asseoir, Florence s’était figée dans une attitude trahissant une réticence proche du rejet.

Un pas vient d’être franchi, se rappela avoir pensé la doyenne. Eh bien soit, se dit-elle, maintenant, trouvons d’autres barrières à faire tomber.

« Quelques idées me sont venues, Florence, si vous me permettez. Vous vous souvenez de la discussion que nous avons eue l’année dernière à propos des pommes de terre ?

— Certainement, les peler chaque jour prend du temps, mais les filles adorent l’écrasé de pommes de terre.

— Avez-vous entendu parler de leur nouveau conditionnement ?

— Vous voulez dire en plats tout préparés ?

— Il s’agit de quelque chose de plus récent. Quelqu’un pèle les pommes de terre, les coupe en morceaux, les empaquette et les congèle. Il ne reste plus qu’à ouvrir le sachet et à en plonger le contenu dans l’eau bouillante. Je propose que nous en achetions, disons pour une semaine – il faudra que nous déterminions combien –, que nous les écrasions, puis nous verrons quel goût elles ont. Et si les filles les trouvent bonnes. Vous êtes d’accord pour tenter l’aventure ?

— Oui, mais…

— Tout dépendra de ce que les filles en pensent. Et voici maintenant une autre de mes idées lumineuses, si ça ne vous ennuie pas. Je voudrais que celles qui suivent des études de gestion en acquièrent une expérience pratique, plutôt que de seulement travailler en classe sur des problèmes imaginaires. J’aimerais que vous leur montriez comment vous organisez vos commandes, calculez les quantités et les prix, évaluez les problèmes inhérents à votre travail, casse du matériel et détérioration des aliments – tout ce que celle qui dirige une cuisine doit prévoir.

— Cela concernera-t-il toutes celles qui suivent les cours de gestion ?

— Pas toutes en même temps, certainement pas. Deux ou trois à la fois. Elles prendront des notes, retourneront en classe, taperont leur rapport et feront leurs calculs. Êtes-vous prête à leur montrer comment vous dirigez votre royaume ?

— Tant que ce n’est pas aux heures de repas.

— Bien sûr que non, nous trouverons les moments qui vous conviennent le mieux. Alors vous êtes d’accord ?

— Je n’ai jamais rien entendu de pareil, madame la doyenne, mais je ferai de mon mieux.

— Merci, Florence. » La doyenne se leva, et la cuisinière abandonna immédiatement son fauteuil. « Nous en reparlerons dès que j’aurai mis tout cela au point. »

Au-dessus du bureau de la doyenne était accroché le blason de Lovegood College, exécuté par une brodeuse anonyme qui maîtrisait une impressionnante variété de points. Même Winifred Darden, arrivée après que ce travail avait été accompli, ne pouvait fournir le nom de cette femme. (« Quand j’ai pris mon poste ici, il y a trente et un ans, il était accroché sur ce mur, et le soleil ternissait ses couleurs. Il est beaucoup plus à son avantage là où il est maintenant. »)

L’université avait pour devise ESSE QUAM VIDERI . « Être plutôt que paraître. » La doyenne avait tout d’abord eu envie de déplacer le blason, en prenant soin de ne pas l’exposer directement à la lumière du jour, et de le remplacer par une œuvre plus à son goût. À Saxon Hall, elle avait choisi les deux versions, hiver et été, d’une imposante demeure coloniale. Elle les avait achetées chez un antiquaire et les avait fait encadrer dans un beau bois de chêne. Quand, peu après qu’elle avait pris son poste, quelqu’un lui avait demandé s’il s’agissait d’une maison de famille, elle avait pensé « pourquoi pas ? » et avait ensuite toujours biaisé. « Non, je les ai trouvées dans une boutique d’antiquités, mais elle me rappelle celle de mon grand-père. »

Elle n’avait eu aucun scrupule à débarrasser son bureau de l’austère portrait sur lequel Horace Lovegood semblait étranglé par sa cravate et à le mettre dans la salle d’attente. Mais les jours et les semaines passèrent et le blason brodé était resté à sa place d’honneur. Il semblait lui avoir imposé sa volonté. J’étais là bien avant toi et j’y serai encore bien après ton départ.

ALTIORA PETO , telle était la devise de Saxon Hall. « Je vise plus haut. » Dans la vie antérieure de Susan Fox, la plupart des gens, y compris elle-même, s’étaient acharnés à vivre à l’inverse de la devise de Lovegood, à paraître plutôt qu’à être. Et oui, il y avait eu un temps pour paraître, un temps pour s’élever, lutter bec et ongles, vaincre les autres, affirmer son droit à « viser plus haut », laisser son soi-apparemment-méritant rouler des mécaniques jusqu’au sommet. Puis, tombée en disgrâce, elle avait connu les mornes vallées de l’humiliation et de la haine de soi. Lorsque Florence avait, dans son langage familier, utilisé le verbe transporter, une image drolatique d’elle-même était venue à l’esprit de Susan Fox, elle s’était vue avançant péniblement sur la grande route de la vie, soulevant sa jupe pour traverser la ligne de démarcation entre les États du Nord et ceux du Sud, la fameuse bergère sur le dos.

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