Parce que c'est nous
Chapitre 42
Feron était là, dans cette maison. En train de s’installer dans la chambre de Ritchie. Et elles lui avaient trouvé un chapeau pour les obsèques du lendemain.
Elle était entrée dans la pièce où elle devait dormir sans émettre le moindre commentaire. « Qu’est-ce que tu as fait du drapeau ? demanda-t-elle après avoir regardé autour d’elle.
— Quel drapeau ?
— Celui qui était sur sa malle.
— Oh, ça c’était seulement dans ma nouvelle “La grange à tabac”. Dans la vie réelle, je l’ai laissé plié, comme ses camarades me l’avaient remis. Il est dedans, avec ses autres trésors. Je mets sa couverture de l’armée de l’air sur le dessus. »
Merry avait ouvert la malle et à l’intérieur, près du drapeau plié, il y avait le trilby de paille noir que Ritchie avait porté pour jouer son fameux rôle de régisseur. Feron l’essaya devant la glace et Merry l’inclina jusqu’à un angle séduisant. À la nonchalance étudiée de Feron, elle comprit que cette dernière appréciait.
« Mais peut-être la plume violette est-elle exagérée.
— Aucun problème, le violet est une couleur de deuil.
— D’accord, c’est toi la pro des funérailles. »
Elles s’étaient accordé un moment de repos, jusqu’à l’arrivée, à six heures, de Rachel Blake qui apporterait leur barbecue préparé aux Trois Petits Cochons. Merry fut surprise d’être aussi contente de s’allonger. Son mal de tête était revenu et elle avait encore avalé des antalgiques. Dans sa chambre, où elle avait dormi avec Jack, et avant cela Maman avec Papa, elle pensa à Thad. (« Tu vas en parler à Feron ? — Lui parler de quoi ? — De nous. — Non, Thad. Ça restera notre secret. »)
Aucun bruit ne provenait d’en bas. Feron avait dû elle aussi avoir besoin de calme. Il était difficile de croire qu’elles approchaient la soixantaine. Merry se rappela qu’elles avaient pensé que la vie de la poétesse de la promotion 1918 devait s’être figée peu après cinquante ans.
Elle rêva que Feron entrait par la fenêtre en volant, immense oiseau gris qui la prit entre ses larges ailes. Merry sentit la douceur des plumes et la structure de leur tige. « Des chevaux ! s’exclama l’oiseau-Feron. Eh bien, remercions les divinités de nous avoir déposées dans le même pré. »
Des murmures venant de la véranda ouest s’élevaient sous les fenêtres. Feron semblait discourir devant quelqu’un. Dans la salle de bains, Merry s’éclaboussa le visage et se recoiffa. À la lumière extérieure, elle savait qu’il était plus de six heures. Une petite tache de sang était apparue sur son pansement. Elle en mit vite un autre par-dessus et descendit.
À travers la vitre de la cuisine, elle aperçut les deux silhouettes. Ses longues jambes enroulées l’une autour de l’autre, en face de Rachel Blake, Feron lisait à voix haute, s’interrompant, puis reprenant.
« … ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu.
— Parfait, dit Rachel. Égal et sans pathos. Les mots parleront d’eux-mêmes. »
Je ne l’aurais pas mieux dit, pensa Merry. Bouteille de coca et verre de Feron d’un côté, carafe de thé glacé et verre de Rachel de l’autre. Quelqu’un avait réglé le four sur cent cinquante degrés afin de garder au chaud la viande et les boulettes de maïs, et elle n’avait pas besoin de vérifier que les accompagnements froids étaient bien dans le réfrigérateur.
Elle se sentit envahie d’un profond soulagement et d’autant de tristesse. Si l’instant avait pu parler, il aurait dit : « Tu vois, Merry, tu n’es pas obligée de porter seule le poids du monde sur tes épaules. »
C’était comme si son esprit enregistrait cette scène de quelque endroit futur. Une femme observant de son vivant les gens en train de faire sans elle ce qu’ils avaient besoin de faire.
« J’avais prévu de m’allonger et de reprendre des forces, lire, ou autre chose, dit Feron, mais l’atmosphère extérieure m’a donné mauvaise conscience. J’ai pensé que, demain, je respirerai des vapeurs de kérosène et de l’air recyclé. Alors je me suis promenée autour du paddock. Les chevaux ont d’abord fait comme si je n’étais pas là, puis, un par un, ils sont devenus curieux, et avant que j’aie fini mon tour, ils étaient là tous les trois, voulant sentir ma main. Oh Seigneur, Merry, quel endroit merveilleux. »
Le barbecue avait été mangé, elles avaient entamé une deuxième bouteille de vin, et les étoiles clignotaient pour elles derrière la vitre. Il était encore trop tôt dans la saison pour pouvoir dîner dehors.
« J’aurais aimé que tu voies cette terre dans toute sa splendeur. Partout, des champs à perte de vue. Maintenant, à l’est, nous avons planté des arbres entre eux et nous – un mélange de pins, de peupliers et de chênes palustres. Mais ils sont encore trop jeunes pour cacher ce qui n’est plus là.
— Si j’étais venue pendant ces vacances de Noël 1958, comment aurait-ce été ?
— Tout aurait alors été labouré. Un horizon de sol glaiseux soutenant le ciel. Je ne sais pas si, à l’époque, j’en voyais la magnificence. C’était pour moi beaucoup d’hectares et de responsabilités.
— Ensuite j’ai pris un chemin de traverse dans les bois et j’ai trouvé le cimetière de la famille Jellicoe. Et j’ai été un peu troublée, Merry, de voir que tu avais déjà installé ta propre pierre tombale.
— C’est ce qui arrive quand tu travailles dans une entreprise de pompes funèbres. Tu apprends à penser à ce que tu veux pour tes obsèques comme tu ferais ta liste de courses.
— Ne me dis pas que tu as fait ta liste de courses.
— Si, pendant l’alerte mélanome – jusqu’aux hymnes et aux lectures. Toutes les femmes de mon groupe d’étude de la Bible ont rédigé leurs directives. Rachel Blake jouera l’hymne de Lovegood. Tu sais, on lui a proposé une bourse de musique à Converse, elle aurait pu y passer son master, mais elle a choisi de rester à Lovegood avec ses amies.
— Elle m’a été d’une aide précieuse pour ma lecture de demain. “Un ton égal et sans pathos, les mots parleront d’eux-mêmes.” Franchement, quand on rencontre des filles comme Rachel, on ne peut pas trop désespérer de l’avenir. Elles semblent avoir un esprit moins… coincé. Il y a dans ma vie une jeune réalisatrice, Josie Maglia, qui a pris une option de deux ans sur Mr. Blue. Elle m’a tannée pour que j’en écrive le scénario, mais pendant ma rafraîchissante promenade sur tes terres j’ai compris que c’était la dernière chose que j’avais envie de faire.
— Pourquoi ?
— Je dois lâcher cette histoire. L’idée de départ était bancale. Je voulais réussir un autre conte, comme La Bête et la Belle. Mais La Bête et la Belle reposait sur une base solide. La Belle peut aimer la Bête tant qu’elle ne va pas avec lui dans le monde extérieur, j’ai construit le roman autour de ça.
— Et ça sonnait tout à fait juste.
— Mais avec Mr. Blue, je me suis lancé un sacré défi. J’ai trouvé, ai-je pensé, je vais inverser l’histoire de Barbe-Bleue. Créer une Barbe-Bleue femme. C’est elle qui tient les rênes. Qui est la propriétaire, qui a le pouvoir. Et toutes les clés. Qui établit les règles et qui punit. Dès le début, à huit ans seulement, elle se montre dominante devant l’étranger à qui elle ouvre alors qu’il est venu voir son père. Immédiatement, elle établit son pouvoir en le faisant attendre et en lui refermant la porte au nez. Et, pendant un moment, les chapitres s’enchaînaient à toute vitesse. Elle devient une jeune femme et trouve de nouvelles façons de le maintenir à sa place. Et, déterminé à lui prouver sa valeur, il travaille bien et dur. Finalement elle l’épouse car, la terre de ses ancêtres étant plus importante pour elle que quoi que ce soit d’autre, pourquoi ne pas en partager le fardeau avec lui ? Mais elle se réserve un lieu où il ne doit jamais entrer. Et il obéit ! Elle devient tellement certaine qu’il ne la trahira pas qu’elle ne ferme même plus à clé. Ce qui n’a pas empêché Joachim Maglia de peindre dans une de ses illustrations un magnifique verrou gothique. Bon, jusque-là tout allait bien. La Bête et la Belle faisait cent cinquante pages. J’en étais déjà à cent dix-huit. Mon éditeur aimait ce qu’il avait lu et chargea Joachim de l’illustrer. Joachim était le frère jumeau de Josie. Elle a tourné un documentaire sur son travail alors qu’il était mourant. Ce qui concernait ses œuvres était en couleurs et ce qui concernait la maladie en noir et blanc. Dialogue très minimal. Elle l’a intitulé Mort d’un frère. Une élégie post-sida. Le film a gagné plusieurs prix.
« Mon éditeur a dit qu’il attendait avec impatience de voir comment j’allais résoudre ce qu’il appelait mon audacieuse prouesse. Oui, comment allais-je faire d’elle une Barbe-Bleue ? Elle n’a aucun secret. Elle n’a tué personne. Elle a mis la loyauté de cet homme à l’épreuve et n’a rien à lui reprocher. Alors elle tombe enceinte et meurt en couches, à l’ancienne. Les femmes qui s’affirment trop doivent mourir. Naturellement, elle a tenu à mettre son enfant au monde chez elle, dans son fief, comme aurait dit Miss McCorckle. Quand je me suis plainte à Cuervo de mon échec, il a répondu que je n’avais qu’à le réécrire. Mais qui le publiera ? ai-je demandé. Et il m’a sorti cette sentence sur les artistes qui parfois doivent choisir entre l’œuvre et le parrain.
— Le parrain ?
— C’est ainsi qu’il appelait tout ce qui est extérieur à l’œuvre et permet son existence ou l’influence. Il faut s’en libérer et fuir. Cela peut être des tas de gens, des éditeurs et correcteurs aux critiques en passant par les lecteurs. Cuervo croyait que le besoin d’exister d’un livre devait suffire. Peut-être est-ce pour cela qu’il n’en a jamais écrit un second. Quoi qu’il en soit, voilà la triste histoire de mon bancal Mr. Blue.
— Je crois que je connais le secret de cette femme.
— Ah bon ?
— Elle est tombée amoureuse de lui. Mais elle pense qu’elle perdra son pouvoir si elle le lui fait savoir.
— Je n’ai jamais ne serait-ce qu’envisagé cette possibilité ! La chambre interdite, soit dit en passant, vient de ce que tu m’as raconté à Lovegood à propos de celle où ta mère allait se “reconstruire”.
— Je m’en doutais un peu, répondit Merry, en choisissant de ne pas s’étendre sur la question. Mais il y a aussi une conclusion à mon histoire. Le lendemain du jour où nos parents sont morts, Ritchie est venu dans ma chambre et a dit que nous devions immédiatement aller dans la pièce secrète. Il était convaincu qu’elle y serait. Alors j’ai joué le jeu, mais devine quoi ?
— Quoi ?
— Elle était complètement vide. La table, la chaise, Mr. Jack avait tout enlevé. Il a expliqué qu’il pensait que ce serait plus facile pour nous, mais Ritchie a hurlé et l’a traité de tous les noms. Il a tellement pleuré qu’il s’en est endormi ; seulement je ne crois pas qu’il ait jamais pardonné ça à Jack. Est-ce que tu as vu la pierre tombale de Paul dans notre cimetière ?
— Comment l’aurais-je manquée ? Son nom suivi de ces dates, ça vous déchire le cœur. Comme je voulais laisser quelque chose à côté de sa tombe, j’ai regardé autour de moi et trouvé une étrange pierre rose. Elle était en forme de pointe de flèche.
— C’en était une ! Elle venait probablement de la collection dont Ritchie avait fini par se séparer. À dix ans, il s’est pris de passion pour les Indiens coree qui s’étaient établis près du fleuve Neuse, dans le coin où nous avons déjeuné. Il a fait un exposé sur eux à l’école – au e XVIII siècle, ils avaient disparu. Puis il a étendu ses recherches à toutes les tribus de Caroline du Nord et il a suffisamment creusé le sujet pour être vraiment furieux de la façon dont on les avait traitées. “Tu comprends, c’était leur terre, ils étaient là avant…” Et un jour, dans un accès de tristesse, il a enterré toute sa collection de flèches dans le cimetière familial. Où as-tu trouvé cette pierre rose ?
— De l’autre côté, dans la partie ancienne, près d’un Jellicoe qui avait servi dans la marine lors de la guerre de 1812. J’ai pensé que tu avais de la chance de pouvoir faire remonter si loin tes origines. Oncle Rowan m’a présenté quelques ancêtres dans le cimetière de Pullen, mais rien qui puisse rivaliser avec votre lignée. »
Feron était là, dans cette maison. Mais maintenant c’était le lendemain matin et Merry sentit l’odeur du café qu’elle avait eu l’intention d’apporter à Feron.
Merry avait dit bonsoir et elle était montée dans sa chambre, comptant avoir le temps de repenser à tout ce qui s’était passé entre elles, puis elle avait renoncé, avalé un des antalgiques que le médecin lui avait prescrits et qui, après le vin, l’avait assommée.
Elle alla à la fenêtre. En bas, Feron était assise au bord de la véranda, un mug de café à la main. Elle avait, autour de ses épaules, comme un châle, la couverture bleue de l’armée de l’air de Ritchie.
Merry enfila un pull sur sa chemise de nuit, changea son pansement et, vite, elle descendit.
« Oh Feron, je projetais de t’apporter le café au lit.
— Je suis levée depuis un moment. J’ai fait un rêve, mais je ne sais pas vraiment si c’en était un. Si je dormais ou si je rêvais que je dormais. J’ai senti que quelqu’un dans la chambre me regardait. J’ai pensé : si j’ouvre les yeux, je me réveillerai. Alors j’ai ouvert les yeux et il y avait une silhouette assise sur la malle de Ritchie. Je pouvais dire que c’était celle d’un homme, mais elle était si floue que je le voyais à peine. Il essayait de me parler, seulement sa voix disparaissait sans cesse comme celles de la radio lorsque tu cherches une station. Les seuls mots que j’ai pu distinguer étaient “cinq granges noires”, et il m’appelait par un nom qui ressemblait à quelque chose comme “Errol”. Puis la lumière a commencé à entrer dans la pièce et il a disparu. Il ne restait sur la malle que le trilby noir que je vais porter aujourd’hui pour les obsèques de Blanche. »
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