Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 17 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 17

 

 

Après avoir quitté l’Algonquin, Feron prit la 44e Rue vers l’est puis tourna à gauche sur la Cinquième Avenue. Au coin, la grosse horloge en fonte marquait quatre heures et demie. Une personne telle que Merry était-elle née avec le caractère qu’elle avait ou avait-il été construit, pierre après pierre, par des gens qui lui avaient appris à choisir le bien, le bon et le vrai ?

Ce n’était pas officiellement l’heure de pointe, mais on se pressait déjà sur les trottoirs dans un sens et dans l’autre. Je ne manque jamais d’être surprise, avait-elle dit à Merry. Ferme simplement tes yeux une seconde, et que vois-tu quand tu les rouvres ?

Aujourd’hui, c’était un vieil homme tyrannique hurlant contre l’infirmière qui le guidait. Un monsieur tiré à quatre épingles, l’air content de lui, un bouquet de roses rouges à la main. Mais, oh non, qui s’approchait de lui ? La dame en chapeau à voilette et gants sales chargée de sacs du grand magasin Lord and Taylor. C’était la troisième fois que Feron l’apercevait.

Il y avait d’abord eu une vraie rencontre, sur cette même avenue. Feron venait de quitter la 57e Rue quand la dame chargée de sacs l’avait accostée.

« Excusez-moi, mais vous semblez une charmante jeune femme. On m’a volé mon portefeuille et je n’ai pas de quoi rentrer chez moi. Pourriez-vous m’aider ?

— Combien vous faut-il ?

— Ce que vous pouvez vous permettre. »

Se sentant magnanime, Feron avait glissé un billet de dix dans la main gantée tendue vers elle. Et vu que les gants étaient sales.

La deuxième fois il pleuvait, et Feron s’était réfugiée avec d’autres sous le porche de la cathédrale St. Patrick. Elle entendit la voix familière disant à un vieux monsieur : « On m’a volé mon portefeuille et je n’ai pas de quoi rentrer chez moi. — Oh c’est terrible. Combien vous faut-il ? — Ce que vous pouvez vous permettre. » Elle avait posé ses paquets par terre pour mettre le billet dans son sac à main et l’homme s’était éloigné. Puis Feron avait eu un geste spontané qui s’était avéré stupide. Avançant d’un pas, elle avait croisé le regard de la femme. « Rebonjour ! » s’était-elle exclamée. L’air horrifié et offensé la femme s’était enfuie sous la pluie. Ce jour-là, Feron avait vu ce que contenaient les sacs Lord and Taylor. Des vêtements pliés mais achetés depuis longtemps.

La femme venait maintenant de s’adresser à l’homme au bouquet de roses rouges, il avait sorti des billets de son portefeuille et les lui donna. Puis il continua à lui parler jusqu’à ce qu’elle s’excuse et reparte.

57e et Cinquième Avenue, 54e et Cinquième Avenue ? La Cinquième Avenue était-elle son territoire ? Qu’est-ce qui l’avait entraînée à occuper cette position ? Cela pourrait-il m’arriver ? se demanda Feron. Si c’était le cas je n’aborderais jamais les gens dans la rue. Quelle humiliation si quelqu’un répondait : « Dans tes rêves, grand-mère ! » Si je devais voler, pensa Feron, ce serait d’une façon plus solitaire, plutôt genre escroquerie.

« Depuis quinze ans je me débrouille pour ne plus prendre la Cinquième Avenue, déclarait Shawna Samuels d’un ton neutre. Comme je te l’ai dit, j’essaye d’éviter toute situation susceptible de me faire me sentir mécontente de moi. »

Shawna avait raison, il suffisait de regarder les vitrines pour savoir que les rues et les avenues de Manhattan suivaient une hiérarchie fondée sur l’apparence et les possessions. Feron n’avait pas besoin de « ne plus prendre la Cinquième Avenue » car, où qu’elle aille, elle savait avoir un filet de sécurité. Elle n’avait pas encore trente ans et considérait son travail comme temporaire. Et Oncle Rowan était là. « Laisse-moi au moins t’aider », implorait-il, en prononçant « ai’é ». Il avait voulu lui envoyer des mandats trimestriels.

« Merci, Oncle Rowan, mais je dois m’assurer que je peux m’en sortir seule. »

N’avait-elle pourtant pas, depuis qu’elle était rentrée d’Angleterre, passé tous les Noëls avec lui et Blanche Buttner ?

Lorsque les parents Jellicoe étaient morts, Merry n’avait pas eu d’autre choix que de rester chez elle, élever son petit frère et administrer l’affaire familiale. Si être authentiquement autonome signifiait ne pas avoir d’alternatives, la position de Feron n’était-elle pas une imposture ?

Quand Will était tombé, marchant la tête dans les nuages trop près du bord sur les falaises de Saltburn, Oncle Rowan avait survolé l’Atlantique pour venir en Angleterre aider Feron à résoudre les problèmes pratiques et juridiques. Il avait même téléphoné à la mère de Will, car Feron, accablée par un chagrin trop profond, s’en était sentie incapable. Et après que le corps de Will avait été rapatrié et enterré – sa mère allant l’être moins de six mois plus tard – il avait été entendu, et même souhaité, que Feron s’installe dans la spacieuse maison de Blanche à Benton Grange, à douze kilomètres de Pullen et d’Oncle Rowan, et s’habitue à être une veuve de vingt-trois ans avant de décider quoi faire du reste de sa vie.

Qu’était-il en réalité arrivé dans le car après que l’homme pâle en manteau foncé avait demandé s’il pouvait s’asseoir à côté d’elle ? Elle avait su qu’il n’y aurait pas de problème quand il avait ajouté : « Je n’ai pas beaucoup eu l’occasion de sociabiliser. »

« Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis sociable ? » avait-elle rétorqué.

Personne en ce monde, à l’exception d’un certain Dale Flowers, ne savait quoi que ce soit de ces jours passés à Chicago avant qu’il la force à reconnaître qu’elle pouvait choisir autre chose. Elle avait un oncle, non ? Le frère de son père ? Pourquoi ne prenait-elle pas de nouveau le car jusque chez son oncle ? Elle n’avait rien à perdre. Quel paradoxe, que « l’homme sombre », qui, lui, n’avait aucun choix, aucun parent perdu de vue depuis longtemps, se soit révélé le plus généreux d’eux deux. Elle s’était beaucoup plus servie de lui que lui d’elle.

Dès qu’Oncle Rowan, après l’avoir longuement regardée, eut annoncé, « Tu es bien l’une d’entre nous », Feron avait fait disparaître Dale Flowers de sa biographie, pourtant, elle ne pouvait pas éliminer le temps qu’ils avaient partagé.

« Chacun d’entre nous a des secrets que personne d’autre ne devrait découvrir. » Est-ce que Merry la vertueuse n’avait pas dit ça une heure plus tôt ? Et rougi sous son bronzage ?

Si elles avaient entretenu une amitié plus « fidèle » ces dix dernières années, auraient-elles trouvé plus facile d’échanger leurs secrets ? Bien que Feron soit incapable d’imaginer le genre de secrets qu’une personne comme Merry pouvait avoir.

Et une heure plus tôt, face à Merry, Feron avait habilement glissé deux mensonges. Celui sur le dimanche où elle avait rencontré son professeur d’histoire médiévale à la cafétéria de la fac – « J’étais déprimée. J’ai oublié pourquoi » – et où Will Avery, lui ayant dit qu’il allait rendre sa visite dominicale à sa mère, lui avait proposé de l’accompagner. (« Sortir du campus vous fera peut-être du bien. C’est parfois mon cas. »)

Et quelle blague que ce très agréable vieil éditeur qui avait dit des tas de choses gentilles sur Un hiver anglais, mais ne pouvait pas publier ce roman parce qu’il manquait de « scènes de sexe » !

En vérité, elle avait été dans un état bien pire que « déprimée » en ce fameux dimanche matin à la cafétéria du campus. La veille, Swain Eckert avait débarqué dans la résidence universitaire. Il s’était présenté à la fille de garde comme le père de Feron, ce qu’il était légalement, et avait obligé Feron à l’écouter énumérer, dans le salon réservé aux visiteurs, les différentes façons dont sa mère et elle avaient détruit sa vie. (« Elle m’a toujours méprisé, mais j’étais sa seule issue. Elle t’a appris à manquer, comme elle, de gentillesse, et vous étiez toutes les deux des menteuses éhontées, vous viviez dans un tissu de mensonges. Quand il fallait obtenir ce que vous vouliez, vous n’aviez plus aucune morale. Vous n’avez jamais pensé à me remercier de la moindre chose que je faisais pour vous. À propos, tu me dois toujours ces quatre cent cinquante dollars que tu as pris dans ma boîte à chaussures. »)

Swain, tout petit dans le fauteuil ultra rembourré où il avait choisi de s’enfoncer, avait annoncé avant qu’ils s’assoient qu’il était un alcoolique en voie de guérison et que sa visite à Feron – qui lui avait valu seize heures de route – devait lui permettre d’accomplir le Huitième Pas, « présenter ses excuses ». Elle était gênée à l’idée que la fille de garde pense que ce minable était son père. Il lui paraissait plus compressé que l’homme dont elle se souvenait, bien que le profond fauteuil y soit peut-être pour quelque chose. Il devait se teindre les cheveux ; ils n’avaient jamais été si bruns. Sa veste et son pantalon n’allaient pas ensemble, et il portait toujours ces horribles chaussettes blanches qui, affirmait-il régulièrement, lui évitaient les mycoses.

« À t’entendre, on dirait plutôt que tu as fait toute cette route pour que moi, je puisse te présenter mes excuses, dit-elle.

— Je suis désolé d’avoir été dur envers toi, Feron. C’était pour ton bien, afin que tu ne deviennes pas pourrie gâtée comme ta mère, mais je reconnais m’être parfois trop énervé. Je sortais de mes gonds beaucoup plus que je ne le fais maintenant, et je te filais des baffes, quoi.

— J’appellerais plutôt ça tabasser que filer des baffes. Tu nous cassais la figure, à toutes les deux, et souvent.

— Je ne me souviens pas d’avoir cassé la figure à qui que ce soit, mais si je t’ai giflée, j’avais tort et je m’en excuse. »

Swain, après avoir récité sa leçon, sembla aussi content de lui que quelqu’un qui a agi noblement. Il se tortilla dans le fauteuil pour se redresser, recroisa les jambes et se lança dans le récit de ses anciens malheurs.

« J’avais vingt-trois ans, j’étais un pilote démobilisé avec les honneurs, l’université m’était ouverte gratuitement grâce au “GI Bill”, j’avais toute la vie devant moi. Et du jour au lendemain, me voilà marié à une femme enceinte qui prétend avoir vingt-huit ans mais en a plus, et beau-père d’une fillette de quatre ans. Le bébé, d’ailleurs, n’est jamais né. Ni le suivant, ni les deux autres ensuite. Entre-temps ta mère était devenue une poivrote pleine de méchanceté, et tu n’étais pas une adulte mais toi tu croyais l’être.

— Dur, dur, croassa Feron, ayant soudain perdu sa voix.

— Vivre avec vous deux était comme se retrouver quelque part où on ne veut pas être. Non, pire, comme se sentir invisible.

— Est-ce alors que tu t’es lancé dans tes voyages nocturnes jusqu’à ma chambre pour y prendre de dégoûtantes libertés ?

— Quoi ? Oh, ce dont tu m’as menacé de parler dans la lettre que tu m’as laissée lorsque tu t’es enfuie. Si je cherchais à te retrouver, tu révélerais quelque chose qui m’enverrait en prison. Tu veux savoir quelle réaction j’ai eue en lisant ça ? »

Elle hocha la tête. Ses genoux tremblaient.

« Je me suis senti soulagé. Puis, une fois ce stade dépassé, j’ai su que je devais trouver une bonne histoire à raconter aux gens. Après avoir vécu avec ta mère, j’étais passé maître dans cet art. Je commencerais par admettre que, malheureusement, nous n’étions pas arrivés à nous entendre. Ce qui n’avait rien d’étonnant, vu que tu avais crié sur les toits que j’avais tué ta mère. Mais ça, je ne le disais pas, je savais qu’ils le pensaient déjà. Tu étais partie avec ma bénédiction, voilà ce que j’allais expliquer. Avec en bonus et comme cadeau d’adieu quatre cent cinquante dollars qui te permettraient de démarrer dans la vie.

— Comment as-tu su que j’étais ici ?

— Le proviseur de ton lycée m’a arrêté dans la rue en disant : “Tout est bien qui finit bien, non ?” La doyenne de ta première université avait été en contact avec lui. Après ça, je n’ai pas eu besoin d’un détective pour retrouver ta trace.

— Tu ne craignais pas que je parle ?

— De quoi ?

— De ce que je viens d’évoquer. Les visites nocturnes. » Sa voix était revenue, mais c’était celle d’une petite fille.

« Ces visites nocturnes, comme tu les appelles, tu les as inventées, exactement comme le meurtre de ta mère.

— Comment ça ? Je me souviens de tout. De toi t’avançant silencieusement dans le couloir. Du loquet que tu retenais pour que personne ne t’entende ouvrir et refermer ma porte. Puis du glissement, encore et encore, de tes mocassins sur le plancher jusqu’à mon lit…

— Quelle imagination ! Mais des détails convaincants, indispensables au mensonge, j’ai appris ça.

— Tu as fait seize heures de route pour me présenter tes excuses et tu omets le pire que tu m’as fait subir ?

— Je n’omets rien, mon cœur, car ça n’a pas eu lieu. »

Ces horribles mots tendres utilisés au milieu de la dispute, parfois juste avant les coups. En l’occurrence, émis du fauteuil ultra rembourré qui l’enserrait. Ils n’en avaient jamais eu de pareils dans les endroits où ils avaient vécu.

« Et qui ment, maintenant ? » Elle pleurait presque. « Quelquefois je dormais et je ne t’entendais pas entrer. Quand je me réveillais tu étais à genoux près de mon lit, et tes doigts se glissaient là où personne ne m’avait jamais touchée. Une nuit j’ai crié, tu aurais dû te voir détaler. »

Étonnamment, elle rit.

Il resta silencieux. Préparant une autre contre-attaque ? Ils se regardèrent, d’un bout à l’autre de la pièce. Les yeux foncés, qui pouvaient être menaçants ou impérieux, firent malheureusement surgir le souvenir d’un temps où, enfant, elle l’avait adoré. Il l’avait emmenée dans son avion et laissée contrôler les montées et les descentes du coucou.

« Bon, dit-il en décroisant les jambes et en s’extrayant difficilement de son siège trop profond. Apparemment il est temps pour moi de reprendre la route. Si entre nous ça s’était mieux passé, je t’aurais invitée à déjeuner. Mais ça ne semble pas à l’ordre du jour, hein ?

— Non. » Elle ne se leva pas.

« J’imagine que tu ne vas pas me raccompagner.

— Non, je ne crois pas.

— Eh bien… » Il était maintenant debout au-dessus d’elle. « Profite de la vie. Profite de l’université. Profite de ta jeunesse. Quoi que j’aie fait ou pas, je veux que tu saches que je tenais à toi. Je suis désolé que les choses se soient passées comme elles se sont passées.

— Moi aussi. »

Elle ne tourna pas la tête pour le regarder sortir de la pièce, resta assise elle ne savait pas combien de temps.

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