Parce que c'est nous
Chapitre 34
Quand Merry quitta Laurel Grove, deux heures et demie la séparaient de la tombée de la nuit. Le solstice d’été avait eu lieu un mois plus tôt, cependant les jours restaient longs. Sa mère avait été pour leur famille l’éphéméride des solstices. Si cela vous intéressait, elle était capable de vous dire à la minute près combien de temps de lumière on gagnait ou l’on perdait quotidiennement.
Annie, sa mère.
Arrivée chez elle, elle repoussa le moment d’entrer dans la maison. Elle ne croyait pas aux fantômes, bien qu’il y ait eu après la mort de Ritchie une période où elle avait de tout son être voulu qu’il lui apparaisse, même si ce n’était que sous forme de spectre. Mais, comme avec petit Paul, elle n’avait eu que le droit de rêver de lui.
Ce soir, elle ne désirait ni n’attendait aucun fantôme familial. Ce qu’elle trouverait à l’intérieur de la maison des Jellicoe, construite par ses arrière-arrière-grands-parents et agrandie par leurs descendants, n’était pas les esprits de ceux qui étaient partis mais le besoin – la tâche – d’en reconfigurer tous les espaces afin d’assimiler ce qu’elle venait d’apprendre. N’ayant pour l’instant pas le cœur de s’y atteler, elle retourna s’asseoir sur la véranda ouest et regarda l’obscurité s’installer de seconde en seconde au-dessus de ce qu’elle appelait maintenant « les écuries d’Alda ».
Tu me sondes et tu me connais… tu pénètres toutes mes voies.
Si elle ne pouvait pas croire totalement que, de quelque part là-haut dans le ciel presque noir, on l’observait et on la connaissait, alors jusqu’où le simple récit pouvait-il l’emmener ?
Imagine là-haut, ou là-bas ou ici, ainsi commence l’histoire, l’Omniscient toujours présent, celui dont le savoir est si vaste que tu ne peux que le glorifier. L’Omniscient, qui l’a regardée être façonnée dans le ventre maternel, sait tout ce qu’elle peut penser, connaît tous les lieux où elle peut aller, si sombres soient-ils.
Pour toi la nuit brille comme le jour.
Comment savoir que c’est l’Omniscient qui pense, et comment se glisser dans son rythme ?
Les femmes du groupe de lecture de la Bible posaient ces questions semaine après semaine. Chacune d’elles proposait ses idées, ses recherches, ses réflexions, et toutes désiraient que l’esprit du groupe les guide.
Ainsi, dans son histoire, une femme d’âge mûr regarde le ciel qu’elle a toujours connu et, dans le soir qui tombe, demande de l’aide à l’Omniscient.
Tu dois être plus précise que ça, dit l’Omniscient de l’histoire.
Tout ce que j’ai considéré comme acquis, tout ce en quoi j’ai cru, que se passe-t-il lorsque cette certitude s’écroule ?
Les certitudes s’écroulent toujours. Es-tu encore la personne que tu croyais être ?
Je pense, mais je ne suis pas sûre d’admirer cette personne.
Pourquoi ?
Parce qu’elle est tellement contente d’elle et tellement bête. Un jour où Feron et moi étions allongées sur la pelouse de Lovegood et qu’elle venait de me raconter les horreurs qu’elle avait vécues, j’ai dit : « Le pire qui me soit jamais arrivé, c’est la mort de mon chien Sam. »
Comment te sentais-tu en disant ça ? Satisfaite ? Fière ? Honteuse ?
Ni satisfaite ni honteuse, et certainement pas fière. Plutôt « jusqu’ici tout va bien ». Peut-être avec une ombre de peur de ce qui pouvait arriver ensuite.
Et comment te sens-tu maintenant, ici sur la véranda ouest, attendant que les étoiles apparaissent ?
Je me sens proche de ceux qui ont écrit ces psaumes, il y a des milliers d’années. De leur angoisse, de leur colère et de leurs requêtes. Je sens qu’ils m’accompagnent. En fait je suis réconfortée à l’idée qu’ils aient eu les mêmes étoiles.
Tout ce qui est dit ou chanté enrichit ce qui peut être su.
T’enrichit même toi, l’Omniscient ?
Évidemment. Nous sommes dans le même bateau. Laisse-moi te poser une question. Où crois-tu que je sois ? Là-haut caché dans le ciel ? Où est-ce que je me trouve, tandis qu’assise sur la véranda ouest tu attends que les étoiles s’allument ? Il y en a une qui vient de clignoter, regarde à gauche, au-dessus de l’érable rouge que tu as planté pour Paul il y a neuf ans. Je te le demande maintenant, Meredith Grace, dont le nom est inscrit dans mon livre, où suis-je à cet instant, et comment se fait-il que tu m’entendes aussi clairement ?
Un moteur arrêta de tourner de l’autre côté de la haute haie. Cela ressemblait à la voiture de Thad, mais Thad ne venait jamais une fois le soir tombé.
Pourtant, Thad sortit de derrière la haie. Il ne faisait pas tout à fait nuit, ses chaussures étaient encore marron au-dessus du gravier clair de l’allée.
« Est-ce que j’arrive trop tard ?
— Pas du tout. Rapproche ce fauteuil en osier. J’ai reçu le groupe de lecture de la Bible aujourd’hui, et nous avons laissé nos sièges en cercle.
— Tu as donc eu une journée bien remplie.
— Pour moi, peut-être. Puis je suis allée voir Jack à Laurel Grove.
— Comment va-t-il ?
— Son humeur et l’époque à laquelle il pense être ont toujours quelque chose d’étonnant. Aujourd’hui, il a d’abord vitupéré contre les bulldozers qui n’étaient pas venus, puis, quand nous nous sommes dit au revoir il a cru… il m’a prise pour ma mère. »
Elle espérait qu’il faisait maintenant assez sombre pour qu’il ne voie pas Merry Grape rougir.
« Tu n’es pas fatiguée ?
— Pas vraiment. Je repoussais le moment de rentrer dans la maison.
— Pourquoi ?
— J’ai absorbé en une journée plus d’informations que je n’en ai l’habitude, et je suis restée là dans le – comment appelle-t-on ça ? Quand il ne fait pas encore noir mais que l’on croit que la nuit est tombée jusqu’à ce que l’on voie quelqu’un s’avancer sur le chemin ?
— J’aime bien le mot crépuscule. » D’une voix de ténor, douce et sans affectation, Thad se mit à chanter :
Dans le crépuscule oh ma chérie
Quand les lumières sont faibles et basses
Et que les ombres silencieuses
Viennent doucement, s’en vont doucement…1
Merry sentit qu’« oh ma chérie » s’adressait à elle.
« Oh, je t’en prie, ne t’arrête pas.
— Je ne me souviens pas de la suite, dit-il.
— Moi non plus. Sœur Simone a dit une chose très intéressante tout à l’heure sur les paroles d’une chanson qui nous reviennent d’elles-mêmes quand nous en reconnaissons l’air. Elle comparait ça à la façon dont nous pouvons nous glisser dans le rythme des pensées divines. Nous avons étudié le psaume 139, celui qui commence par “Tu me sondes et tu me connais”. Tabitha, notre organiste, a déclaré qu’elle voulait qu’on le lise lors de son enterrement. Je crois que moi aussi.
— Je t’en prie, ne parle pas de ton enterrement, Merry. Ça me démolit.
— Désolée.
— Ne pas être avec toi est déjà difficile. Vivre dans un monde où tu ne serais pas serait horrible. »
C’était ce qu’il avait jamais dit de plus proche de ce qu’elle savait qu’il ressentait.
« Tu es venu directement après le boulot ?
— Oui. J’étais dans le comté d’Alamance. Un type riche comme Crésus a essayé de me corrompre. J’ai cinquante-quatre ans, et c’est la première fois de ma vie qu’on cherche à m’acheter.
— Que voulait-il ?
— Une évaluation de sa propriété supérieure à ce qu’elle vaut.
— Oh, Thad. Et comment as-tu réagi ?
— Eh bien, heureusement ce n’était qu’en paroles. Il ne m’a pas glissé un rouleau de billets dans la poche. Alors j’ai fait comme si je n’avais rien entendu, il a compris et il n’a pas réessayé.
— C’est probablement comme ça que moi aussi je m’en serais sortie. Quoique personne n’aie encore jamais tenté de me soudoyer.
— Qu’est-ce que tu voulais dire par ce trop d’informations que tu as absorbées aujourd’hui ?
— C’est peut-être l’âge, mais tout d’un coup je me réveille et découvre quelle idiote j’ai été de ne pas voir certaines choses qui étaient sous mon nez.
— Comme quoi ?
— Comme… les conséquences nuisibles de la plante qui a fait notre prospérité pendant presque deux siècles. Je savais, bien sûr, le chirurgien l’avait clairement laissé entendre, mais c’était une sorte de savoir sous protection. Jusqu’à cet après-midi, je n’avais jamais ressenti de remords. Je travaillais à un nouvel article pour Le Journal du tabac, sur l’histoire de la cigarette sans filtre. J’ai un carnet rempli de notes passionnantes, et j’ai fumé une cigarette de chaque marque qui fabrique encore des sans-filtre afin de pouvoir en décrire le goût. Le rédacteur en chef m’avait dit : “Beaucoup de nos lecteurs fument encore”, et j’étais assise ici quand je suis passée de “chouette, ils vont adorer mon texte” à “ils devraient arrêter tout de suite”. Je vais l’appeler demain et le lui expliquer.
— Tu lâches l’affaire ? Oui, tu es comme ça.
— Ensuite j’ai repris Mr. Blue, de Feron, pour voir si je pouvais justifier le fait qu’elle ait utilisé quelque chose que je lui avais raconté à propos de ma famille. Et j’ai pris conscience que je me sentais utilisée moi.
— Je ne suis pas un amateur de romans, mais Lou l’a lu. Elle a dit que ça l’avait laissée perplexe, et Lou n’est pas du genre à rester perplexe.
— Et enfin, quand je suis allée voir Jack, il était dans une de ses autres zones temporelles et il… il m’a dévoilé quelque chose que je ne savais pas à propos de notre famille. Quand je suis rentrée je me suis assise dehors parce que je ne me sentais pas prête à affronter l’intérieur de la maison à la lumière de cette nouvelle information. »
Thad se pencha en avant, les mains serrées. Depuis qu’elle l’avait rencontré, ses cheveux étaient devenus complètement blancs. Elle aimait la façon dont il évitait les réponses trop rapides. Il réfléchissait à ses paroles.
« Et maintenant tu es prête ?
— Pas vraiment. Mais je sais qu’à un moment ou à un autre il faudra bien que je rentre.
— Tu veux que je t’accompagne ? Nous pourrions passer de pièce en pièce et je ne prononcerai pas un mot, sauf si tu t’adresses à moi. Et toi aussi tu pourras te taire. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Le guide montre le chemin et reste muet.
— Quelque chose de ce genre.
— Tu es un pilier.
— Je prends ça comme un oui à la visite silencieuse. »
Ils entrèrent, ils ne parlaient plus. Cuisine. Salle à manger. Salon. Chambre de Ritchie. Thad connaissait déjà ce rez-de-chaussée, mais Merry se demanda quand même ce qui lui passait maintenant par l’esprit. Elle le précédait, avançait tranquillement, s’arrêtait mentalement sur un objet ou sur un autre, laissait la pièce diriger ses pensées. Thad suivait. Avec un naturel qui empêchait de sembler absurde ce qu’ils accomplissaient.
Quand elle s’engagea dans l’escalier, elle brisa le silence. « À l’étage, il n’y a pratiquement que des chambres. Celle-ci, face à la dernière marche, était l’ancienne chambre de maître, où mes grands-parents dormaient. Au bout du couloir, il y a la nouvelle chambre de maître, avec sa salle de bains. Elles ont été ajoutées quand mes parents se sont installés ici. La chambre de mes grands-parents est devenue l’atelier de ma mère, où elle cousait. Ensuite elle a préféré se retirer au second étage, dans ce qu’elle appelait la chambre du grenier, parce que c’était autrefois un grenier. Elle y allait pendant ses périodes de dépression. Nous n’avions pas le droit d’y entrer, elle disait qu’elle y allait pour se reconstruire. Quand Ritchie était petit, il croyait que ça voulait dire que si on ouvrait sa porte, on trouverait notre mère en morceaux. »
Rire à peine audible de Thad. Un rire chaleureux. Thad savait ce qu’elle ressentait à propos de Ritchie.
« De l’autre côté du couloir, il y a ma chambre d’enfant, qui sert de temps en temps de chambre d’amis. »
Elle s’arrêta pour tapoter le lit double. « Avant, c’étaient des lits jumeaux, mais ils n’étaient pas assez longs pour des adultes. Le jour où mes parents ont été tués, je préparais le lit où Feron devait dormir le soir même, si elle était venue. Je lui avais laissé le mien, afin qu’elle n’ait pas vue sur les granges noires. Tu te souviens d’elles ? Ritchie les trouvait magnifiques.
— Elles étaient très imposantes. J’étais désolé de les voir détruites.
— Peu après que mes parents ont été enterrés, j’ai commencé à dormir dans la nouvelle chambre de maître, si on peut qualifier de nouvelle une pièce qui est là depuis quarante ans, et depuis j’y ai toujours dormi. Est-ce qu’il y a quelque chose que je n’aurais pas dû dire ?
— Non.
— Tu as l’air bouleversé. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Je meurs d’envie de te prendre dans mes bras.
— Je t’en prie, ne meurs pas, Thad. Sans toi, la vie serait horrible. »
1. « In the Gloaming » est une ballade victorienne datant de 1877, écrite par Meta Orred
sur une musique d’Annie Fortescue Harrison.
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