Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 19 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 19

 

 

1976

 

Le Château, comme l’appelaient les détenus. Après avoir respecté

ses règles et ses usages pendant le tiers de sa vie, il avait été libéré avec l’argent alloué à la sortie de tout prisonnier, des compétences dues à une formation professionnelle et de quoi se vêtir. Le pardessus croisé noir, de la marque Brooks Brother et datant d’avant-guerre, lui avait plu jusqu’à ce qu’il aperçoive dans une vitre son reflet désuet sautillant tel un corbeau parmi les manteaux plus récents que l’on voyait dans les rues d’aujourd’hui.

Il avait dans le car deux places pour lui. De l’autre côté de l’allée,

une fille à l’expression inamicale étalait ses affaires sur le siège vide à côté d’elle. Elle non plus ne voulait pas de compagnie. Des passagers se dirigeaient continuellement vers l’arrière. Il comprit alors que les bus devaient désormais avoir des toilettes.

À l’arrêt suivant, il regarda par la fenêtre la file de passagers

impatients de monter à bord. Et bientôt, une femme accrochée à une petite fille qui mangeait un biscuit au chocolat Moon Pie s’arrêta à côté de lui et lança un regard accusateur vers les deux fauteuils vides. « Installe-toi près de cette jeune dame, Mavis, et moi je me mets près du monsieur.

— Je veux être avec toi, cria l’enfant.

— Impossible, Mavis, tu vois bien que plus rien n’est libre. » Fronçant les sourcils devant l’inévitable, de l’autre côté de l’allée,

la fille se mit à démonter sa barricade.

Il fut debout, son manteau de corbeau sur le bras. « Non, je vous

en prie. Asseyez-vous ensemble. Je vais aller à côté de mademoiselle. »

« Si vous êtes d’accord », ajouta-t-il à l’intention de la fille

renfrognée, qui lui répondit par un haussement d’épaules.

(Début de La Bête et la Belle, de Feron Hood, Knole 1976.)

 

Lovegood College

Bureau de la doyenne

2 octobre 1976

Chère Feron,

Félicitations pour La Bête et la Belle. Maintenant Lovegood

compte une romancière parmi ses anciennes élèves. Et merci de votre généreuse donation pour le lancement de la bourse Sophie Sewell Hood qui sera attribuée à une nouvelle étudiante de première année. Et enfin et surtout, merci de m’avoir dédicacé un exemplaire de votre merveilleux roman. Il est rare de recevoir autant de présents sous une seule enveloppe !

Je me souviens bien de vous, en ce début de trimestre 1958, et de

la conversation que Miss Darden et moi avions eue pour choisir celle avec qui vous alliez partager votre chambre. Winifred Darden est morte au printemps dernier (d’une attaque, et heureusement assez rapidement). Elle incarnait l’esprit qui régnait à Lovegood bien avant mon arrivée. Sa bienveillance rendait mon travail plus facile, souvent sans même que je m’en rende compte. Comme elle serait heureuse de la bourse Sophie Sewell Hood. Nous avions elle et moi souvent discuté de la vitesse à laquelle les choses se

transformaient autour de nous, et de la façon dont nous pouvions nous adapter à l’esprit du changement sans renier les valeurs de Lovegood. Les bons jours, je crois que nous y sommes à peu près arrivées. À d’autres moments j’ai plutôt l’impression de m’attendre au pire.

J’ai lu La Bête et la Belle le jour où je l’ai reçu. Sa longueur est

parfaite, et la couverture noire et rouge, où les amants tourbillonnent dans les flammes, très attirante. Je l’ai prêté à Eloise Sprunt (toujours professeure de maths et de science) et quand elle l’aura fini, nous comparerons les notes que nous aurons prises. J’aime que ces deux-là n’aient pas de nom. Cela donne une atmosphère de conte. L’homme est un personnage inhabituel. Il apparaît certain qu’il profitera de la fille, or le contraire s’avère vrai. Le paria est bon et généreux, et c’est grâce à lui que la fille trouve sa liberté. Le souvenir que j’avais de La Belle et la Bête était complètement erroné, je l’ai compris après l’avoir consulté dans la nouvelle bibliothèque qui a été construite sur le campus. Là aussi, la Bête est bonne et généreuse (sauf quand elle se met en colère contre le père). J’ai pensé qu’il serait intéressant de comparer votre roman et le conte lors de débats qui se dérouleraient ici. Les scènes érotiques n’auraient pas pu être données à lire à des étudiantes en 1878, ni peut-être même en 1958, mais voilà, nous sommes maintenant au milieu des années 1970, et d’une révolution féministe.

Après que vous nous avez quittées, cinq bâtiments ont poussé

autour de l’ancien : celui des sciences et des affaires, le complexe sportif, avec terrain de basket, courts de tennis intérieurs et piscine olympique, la bibliothèque, une nouvelle résidence dont chaque chambre a sa salle de bains, et enfin le restaurant universitaire, flanqué de salles de conférences. Ce dernier s’élève là où était autrefois la cabane Quonset de Miss McCorkle. Elle aussi enseigne encore à plein temps, mais elle s’appelle maintenant Mrs. Radford. Mr. Radford est un professeur d’histoire à la retraite, et ils se sont tous les deux mariés pour la première fois. Une histoire d’amour. Il

faut les voir traverser le campus bras dessus, bras dessous. Le nombre de nos étudiantes a doublé ; le Club des Filles et Petites-Filles compte actuellement quinze membres, et Lovegood reste l’une des dernières universités de premier cycle pour filles, où, si vous vous souvenez de notre hymne : « loin des conflits… elles peuvent réfléchir et apprendre ».

Dans quatre ans, je quitterai mes fonctions de doyenne, bien que

les administrateurs me cherchent un titre honorifique qu’accompagnera un logement afin de me garder dans les environs telle une figure tutélaire, mais sans pouvoir. « Un peu comme la reine d’Angleterre », a dit l’un d’entre eux. Lovegood a fait des bonds en avant, mais les années de l’après-guerre étaient favorables au progrès, et les choses n’auraient probablement pas été très différentes avec une autre doyenne. Lorsque je le leur dis, ils répondent que je fais ma modeste, et peut-être ont-ils raison.

Restons en contact, Feron. Je m’apprêtais à vous abonner à notre

belle revue trimestrielle, mais j’ai vu que quelqu’un m’avait devancée. Je parierais n’importe quoi que c’est feu notre Winifred Darden.

Bien à vous,

Susan Fox

Doyenne

 

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