Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 22 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 22

 

Deux hommes, verre de bière à la main, jouaient au Board Game. Encouragements bruyants, grognements, quelques jurons. Quand l’un d’eux finit par s’écrier « Putain de merde ! », Patty, la serveuse, alla tranquillement vers eux, et murmura quelque chose avec un signe de tête en direction du box où les deux femmes étaient assises.

Elle vint ensuite s’excuser auprès d’elles. « Ils s’énervent vraiment trop. Parfois, je vous jure, c’est comme s’ils se croyaient au temps de cette vieille guerre, en train de se battre et de tout recommencer. Vous prendrez des desserts ? Un autre thé glacé ?

— Je crois que nous reprendrons toutes les deux du thé. Tu veux un dessert, Feron ?

— Nous avons du cake de Noël au bourbon, des tartelettes aux fruits secs fraîches de ce matin et, comme toujours, des brownies. Tout cela accompagné d’une boule de glace, bien sûr.

— Non, pas pour moi, dit Feron.

— Ni pour moi, dit Merry. Est-ce que ça pose un problème si nous traînons encore un peu, Patty ? Mon amie et moi avons du temps à rattraper. S’il y a trop de monde, nous libérerons notre table, promis.

— Nous ne risquons pas d’avoir tant de clients que ça le lendemain de Noël, Miss Jellicoe, en dehors des soldats du Board Game. C’est incroyable mais, les jours calmes, cette vieille carte historique et ses lumières clignotantes rapportent plus que la nourriture servie.

— Ça ne m’étonne pas tant que ça. Certains de mes employés viennent jusqu’ici uniquement pour y jouer.

— Je vous apporte le thé. Vous êtes sûres, pour les desserts ?

— Oui. Merci, Patty. »

Quand elles furent seules, Merry demanda à Feron si l’homme de La Bête et la Belle était inspiré de l’homme qui, dans le car, avait évoqué un village irlandais.

« Je t’ai parlé de lui ?

— Le premier jour. Nous faisions nos lits et tu as dit que ta mère t’avait appelée Feron à cause d’une actrice qu’elle avait vue jouer dans un film. Puis tu as ajouté qu’un homme assis à côté de toi dans un bus t’avait appris qu’il existait en Irlande un village dont le nom se prononçait de la même façon, mais qui s’écrivait Farran.

— Je me souviens de nous, en train de faire nos lits, mais pas de t’avoir raconté ça. Quant à l’actrice, j’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé aucune Feron. Il serait intéressant de savoir pourquoi ma mère m’a choisi ce nom. D’où le sortait-elle ? Qui le lui a suggéré ? Est-ce que je t’ai déjà dit quelle menteuse elle était ?

— Tu as mentionné l’alcool…

— Alcoolique et menteuse finie. Si j’avais du temps à perdre je ferais la liste de ses inventions et, dans la colonne d’en face, j’essayerais d’imaginer la vérité. Affabuler était pour elle un mode de vie. Quand elle relatait un événement quelconque, il y avait de fortes chances pour qu’elle le déforme totalement. C’est comme pour les gens que ce Board Game excite tellement. Le but étant de trouver une fin différente.

— Tu sais, Feron, même après toutes ces années, j’ai l’impression de n’avoir qu’une idée très superficielle de tout ce par quoi tu es passée. Mais revenons au personnage du livre : est-il inspiré de l’homme rencontré dans le car ?

— La réponse est tout simplement oui. Je ne l’ai jamais révélé à la presse, je trouvais qu’il valait mieux laisser de côté l’explication terre à terre et m’en tenir à l’aspect conte de fées. Tu vois ? Je suis bien la fille de ma mère, je choisis une autre histoire dès que j’en ai l’occasion. Dans les interviews, j’insiste sur ce qui m’a entraînée à écrire La Bête et la Belle. Je suivais à Columbia les cours d’écriture créative d’une ancienne superstar nommée Alexy Cuervo. Tu vois qui c’est ?

— Non, mais je ne suis pas très au courant de ce qui se passe sur la scène littéraire. Je n’étais même pas au courant de l’existence de ton livre, Feron.

— Eh bien en 1958, pendant que nous étions ensemble à Lovegood, il s’est révélé du jour au lendemain un véritable prodige en écrivant Le Jardin de Nito, son premier roman et jusqu’ici le seul et unique. Il l’a écrit en espagnol et traduit lui-même en anglais, et les deux versions ont été publiées simultanément. Ce qui, en soi, a fait sensation. C’était un étrange récit dont le héros était un garçon qui vit derrière les murs d’un jardin sud-américain, où aucune des personnes avec qui il est en contact ne lui révèle qu’il est un monstre.

— Ça me donne la chair de poule. Quel genre de monstre ?

— Ce n’est jamais révélé, parce qu’on est toujours dans la tête du garçon. Mais on s’aperçoit petit à petit que tous les autres possèdent une anormalité qui leur fait croire qu’ils sont des monstres. Il les voit et il les entend parler d’eux-mêmes, pourtant il ne pense jamais qu’il est l’un d’eux.

— Mais si nous sommes dans sa tête, comment savons-nous qu’il est un monstre ?

— C’est toute l’ingéniosité de l’œuvre. Les critiques ont encensé Le Jardin de Nito. Ils ont crié au génie, et décortiqué le petit livre. Élégamment imprimé, il faisait à peine plus de cent pages. J’ai étudié les articles sortis à l’époque de sa publication avant de m’inscrire au cours de Cuervo. Nito se rappelle avoir assisté, alors qu’il ne savait pas encore parler, aux conversations de ceux qui s’occupaient de lui. Plus tard, il associe un sens aux mots et aux gestes. Cuervo démontre même comment cela peut se faire en prenant l’exemple de l’apprentissage d’une langue étrangère. Pour certains journalistes, Le Jardin de Nito était la version que Caliban aurait donnée de La Tempête sans mentionner Prospero et Miranda, quelques-uns y ont vu une astucieuse allégorie où le jeune auteur traçait son propre portrait et celui de son entourage, et d’autres ont soutenu que ce n’était pas la description de personnes précises mais une brillante accumulation des vices et stupidités d’une génération entière. Que Cuervo fût un mélange intéressant – père chilien et mère russe – et remarquablement beau ne gâchait rien. Il est toujours aussi magnifique. Petit mais avec un corps parfait et un visage aux traits classiques. Quoi qu’il en soit, le succès du Jardin de Nito, ou El jardín de Nito, comme il préfère l’appeler, lui a valu deux décennies d’encensement, de bourses et de postes à la fac. Il n’a jamais rien écrit d’autre. Lors de notre premier cours, il nous a dit que nous pouvions écrire ce que nous voulions tant que nous ne l’ennuyions pas avec une narration conventionnelle. Et je lui ai montré les feuillets relus de mon roman sur le mariage – une narration conventionnelle alors intitulée Un amour singulier.

— Oh, Feron ! Que s’est-il passé ?

— Étonnamment, il l’a aimé. Il trouvait que cela aurait pu être écrit il y a cent ans, mais il y voyait une étrangeté qu’il me conseillait de développer. Puis il a ajouté que j’aurais intérêt à faire une pause et travailler à quelque chose d’autre. Un conte de fées dans le monde moderne. Il m’a envoyée à la bibliothèque consulter un livre savant sur les contes populaires et chercher lesquels m’attiraient le plus et, alors que j’étais en chemin, une idée a pris forme. J’allais écrire l’histoire d’une femme qui vit un tête-à-tête exclusif et heureux avec un marginal – un autre monstre, en quelque sorte. Et qu’elle se surprend à aimer, tant qu’ils ne sortent pas dans le monde extérieur.

— Je l’avais bien compris ! Beaucoup d’entre nous ont ressenti ça, tu ne crois pas ?

— En tout cas, ça m’a enthousiasmée. J’avais trouvé exactement ce que je cherchais. Je leur ai donné des noms, mais Cuervo m’a convaincue de ne pas le faire, pour mieux coller au conte de fées. Il ne m’a pas non plus laissée appeler la ville Chicago, même si tous ceux qui y sont ne serait-ce que passés auraient pu deviner. J’ai écrit pendant six semaines, même au bureau. Quand je ne corrigeais pas quelque pitoyable rapport d’expert, je mettais une feuille dans la machine et je tapais. Puis tout est allé très vite, au point que j’ai eu l’impression de n’y être pour rien. Cuervo l’a montré à ses contacts et je me suis retrouvée en train de signer avec la très chic maison d’édition qui avait publié Le Jardin de Nito un contrat m’accordant l’énorme somme de quinze cents dollars. Quand La Bête et la Belle est sorti, j’ai eu des articles là où il fallait en avoir – ce que j’ai une fois de plus attribué aux ficelles que Cuervo tirait, mais il a dit que c’était comme ça que ça marchait à New York et que je devais arrêter d’être un buscador de alma – quelqu’un qui se pose des questions – et savourer l’attention qu’on m’accordait. Et qui ne durerait pas. Ça a duré un peu plus longtemps qu’il l’avait prédit grâce au mouvement de libération des femmes. La Belle obtient tout ce qu’elle veut de la Bête, et c’est même lui qui la libère et l’envoie dans la bonne direction. Enfin, c’est ce que certains ont pensé. Mais il y a eu d’autres critiques, plus dures, que je me rappelle mot pour mot : “Fable féministe qui sort au bon moment ou manuel traitant de la façon d’utiliser les autres.” Et ce titre : “Qui est le monstre, là-dedans ?” Mais le premier tirage – deux mille exemplaires – a été épuisé, et il y a eu une demande d’adaptation cinématographique, renouvelée deux fois, puis abandonnée. Oh, et les universitaires ont eu leur mot à dire, eux aussi. “Ms. Hood est une professionnelle du surréel terre à terre.” Cuervo a adoré ça.

— Je l’ai bien aimé. Ta Bête, je veux dire. Je le comprenais. J’ai su assez vite, parce que tu alternes les chapitres où ils parlent tour à tour, qu’elle allait probablement le quitter. Elle aussi je l’ai bien aimée, de façon différente. Parfois elle me rappelait toi.

— En quoi ?

— Sa réserve. Quand il la voit pour la première fois dans le car, elle est en train d’étaler ses affaires sur le siège à côté du sien afin que personne ne s’y asseye. Je pouvais t’imaginer faire ça. Ce n’est pas une critique, Feron.

— Et en quoi d’autre ?

— Eh bien, il y a en elle ce lieu compliqué auquel il n’a pas accès. J’ai souvent ressenti ça avec toi. Comme lui. Sortait-il vraiment d’une prison militaire ?

— Oui. Il avait été libéré de Leavenworth le soir où je l’ai rencontré. Ça non plus, je ne l’ai pas précisé afin de rester dans l’ambiance de conte de fées. Aucun nom de lieu n’est cité.

— Qu’avait-il fait ?

— Il avait renversé un sergent avec sa jeep.

— Il l’avait tué ?

— Bien estropié. S’il l’avait tué, il serait probablement toujours enfermé.

— Je sais que je ne devrais pas te demander ça, mais est-ce que des rapports physiques ont réellement existé entre vous ?

— Oui et non. Il était incroyablement délicat, peut-être anormalement. Quand il s’est rendu compte que j’étais vierge, nous avons tout fait sauf ça. Ou qui sait, peut-être était-il impuissant. Dans le roman, la veille de son départ, elle lui demande de la pénétrer.

— Là, j’ai pleuré. Quand elle dit qu’elle veut qu’il laisse sa marque sur elle afin qu’en regardant en arrière, plus tard, elle ne pense pas que ça n’est jamais arrivé. Était-il vraiment un artiste ?

— Illustrateur médical. C’était la formation qu’il avait suivie en prison. Mais il faisait tout le temps des portraits de moi. Une fois… Je ne devrais pas te raconter ça…

— Oh si, je t’en prie !

— Nous parlions de ma virginité et j’ai dit : “Je ne sais même pas à quoi ça ressemble, ce truc.” Et il s’est assis devant une feuille de papier et a dessiné un vagin avec l’hymen devant, un peu comme un nuage couvrant à moitié une lune.

— Je me demande ce qu’il est devenu. Tu le sais ?

— J’ai essayé d’effacer ce qu’il y a eu entre nous jusqu’à… eh bien jusqu’à ce que je l’insère sain et sauf dans un conte de fées et que j’y assure sa sécurité.

— Tu me dis son nom ?

— Non. Tu ne peux pas me soutirer tous mes secrets, Merry.

— Est-ce que quiconque connaît un jour tous les secrets d’une autre personne ? Non, je ne crois pas.

— Bon, à toi, maintenant. Tu écris toujours ?

— Oh oui, mais je n’espère plus être de nouveau publiée. Pourtant j’ai apporté quelque chose. » Elle tira un magazine en papier glacé de son sac en toile. « C’est pour toi. Regarde. J’ai même créé la couverture. »

Des rangées de feuilles dorées s’étiraient par vagues jusqu’au bord de la page. Il était écrit par-dessus en lettres blanches à bords dorés :

Le Journal du tabac

« L’esclave qui découvrit le Bright Leaf »

Par Meredith Jellicoe

« Eh bien, si ça n’est pas une publication, je n’y comprends rien, dit Feron en ouvrant à la page que Merry avait marquée d’un post-it.

— Mais seulement dans un magazine régional. Je n’ai même pas été payée. J’ai passé presque un an à l’écrire, et ils m’en ont fait couper le tiers. Non, ne le lis pas maintenant, Feron. Peu de gens en dehors du monde du tabac connaissent l’histoire de l’esclave qui s’est endormi et a laissé les feux de séchage s’éteindre dans la grange. Il s’appelait Stephen Slade, car les esclaves portaient le nom de famille de leur propriétaire, et il avait dix-neuf ans. Pour une telle faute, en 1830, il aurait pu être écorché vif ou vendu à des producteurs de coton. Mais il a recouvert les braises de bûches carbonisées, ce qui a rallumé un feu très vif, et la chaleur soudaine a fait disparaître toute l’humidité du tabac et produit de magnifiques feuilles dénuées de taches. Son maître, Abisha Slade, a fait de cette découverte la méthode de séchage qui a révolutionné l’industrie et fait la fortune des familles Duke et Reynold.

— Au moins, comme ça, Stephen n’a été ni écorché vif ni vendu.

— Non, son propriétaire lui a donné une ferme, puis la guerre civile est arrivée et a ruiné Abisha Slade. Stephen a fait pousser du tabac sur sa petite exploitation, vécu en homme libre jusqu’à l’âge de quatre-vingt-treize ans et été enterré sur sa propre terre.

— Quelle belle histoire. Pourquoi a-t-il fallu en couper le tiers ?

— Par manque de place pour les publicités qui financent le magazine. C’était vraiment long. J’ai compté les mots quand j’ai coupé, au départ, il y en avait sept mille. Et il aurait pu y en avoir plus, j’avais encore de quoi faire. Je me sentais proche de cette époque, qui est contemporaine de Horace Lovegood, et il était fascinant de comparer ces deux histoires qui se sont déroulées en même temps dans le même État.

— Et pourquoi dis-tu que tu ne seras plus jamais publiée ?

— Je crains d’avoir laissé tomber Mr. Sterling après le hasardeux succès de “La grange à tabac”. Je lui ai envoyé deux autres nouvelles qu’il n’a pu placer nulle part. La vie des producteurs agricoles n’intéressait personne, ou mes histoires étaient trop longues, ou encore trop sulfureuses.

— Sulfureuses ?

— Toutes deux traitaient du banquet de fin de récolte que les exploitants offrent aux travailleurs saisonniers. La première était écrite du point de vue de la fille du propriétaire, qui est furieuse d’avoir préparé le repas et de ne pas être autorisée à le partager avec les ouvriers. La seconde était racontée par les ouvriers. C’est celle-là qui a été qualifiée de sulfureuse car les patrons y avaient une image d’exploiteurs. Mr. Sterling m’a demandé de couper et de changer certaines choses, et j’ai dit que j’allais essayer. Mais j’avais perdu tout enthousiasme et je ne l’ai jamais fait. Il m’envoie chaque année une carte de Noël avec quelques mots gentils. Et termine systématiquement par : “Souvenez-vous, je suis toujours là pour vous.” »

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