Parce que c'est nous
Deuxième Partie
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14
1968 New York City
Lorsque, dans un appartement ou dans un autre, Feron se réveillait une fois de plus après ce qu’elle appelait « le rêve du séjour chez Merry », elle restait au lit et demandait à la pièce vide : « Vais-je continuer à faire ce rêve jusqu’à ma mort ? »
Le rêve évolua au cours des décennies, jusque dans la vieillesse de Feron. Les premiers temps, Feron était dans le car, en route pour aller voir son amie après le jour de Noël, une visite qui dans la vie réelle n’avait jamais eu lieu. Ou bien elle se trouvait devant la maison des Jellicoe, et ils se tenaient debout alignés comme une famille de poupées en carton, attendant de l’accueillir.
Plus tard, Feron rêva que Merry veillait sur elle ou la guidait. Et parfois elles s’amusaient avec une insouciance qu’elles n’avaient jamais connue dans la réalité.
Dans le rêve le plus déprimant, Merry avait publié un livre sur leur amitié, qui avait gagné toutes sortes de prix, et Feron, dévorée de jalousie, se demandait pourquoi elle ne l’avait pas écrit, elle. En se réveillant elle se demandait alors : « Quand vais-je dépasser cette jalousie ? » Elle se rappelait la facilité déroutante avec laquelle Merry s’était mise au travail, s’installant sur son lit dans le pyjama de son frère puis commençant à écrire comme si on avait appuyé sur un interrupteur.
Et si, après la mort, on était voué à emporter ses rêves dans l’éternité, comme un sac à dos collé à l’âme ?
Puis Feron revient dans le temps qui est celui où elle vient de se réveiller et elle se force à se souvenir. Le jour où elle devait arriver chez Merry, l’avion des parents Jellicoe s’était écrasé alors qu’ils rentraient chez eux après le Congrès des producteurs de tabac qui avait eu lieu au Greenbrier. Merry n’était jamais revenue à Lovegood ; elle avait dû s’occuper de son frère de douze ans et, en attendant qu’il grandisse, diriger l’exploitation.
On est maintenant à l’automne 1968, l’hiver approche. Will, le mari de Feron, est mort. Tante Mabel est morte. Le président Kennedy a été assassiné à Dallas cinq ans plus tôt, l’année où Will est mort. Son frère Robert a été assassiné cet été à Los Angeles, deux mois après que Martin Luther King a été assassiné à Memphis. Oncle Rowan a été réélu maire de Pullen et il est toujours fiancé à Blanche Buttner. Merry a publié une nouvelle dans l’Atlantic Monthly. Pendant la première année qu’elle a passée seule à New York, Feron a rédigé une espèce-de-roman qu’elle a fait taper à la machine et envoyée à sept éditeurs avant de perdre courage. Feron n’a, jusqu’ici, rien publié.
« La grange à tabac », de M.G. Petrie. Le nom avait, au printemps précédent, sauté aux yeux de Feron, attelée à sa corvée mensuelle, feuilleter certains magazines disponibles dans la bibliothèque de son quartier de Manhattan afin de voir ce que ses contemporains produisaient.
Mon Dieu, Miss Petrie avait écrit une nouvelle. M pour Maud, et G pour son deuxième prénom que ses étudiantes ne connaissaient pas. Non, attends une minute, ça parle d’une fille et de son jeune frère le premier jour du séchage de la récolte de tabac. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Sur la page réservée à celles et ceux qui avaient contribué à ce numéro de revue, il était seulement dit : « M.G. Petrie vit en Caroline du Nord. » Pas d’indication genrée, mais vu qu’il était question de tabac et d’un jeune frère, Feron était certaine que M.G. était Meredith Grace. Pourquoi, cependant, avoir pris le nom de leur professeure d’anglais ? Cela n’avait pas de sens.
Incapable de rester calmement assise à sa table et de lire la nouvelle en entier, Feron sortit et acheta l’Atlantic Monthly afin de pouvoir se torturer avec « La grange à tabac » dans l’intimité de l’appartement de l’East Side dont on lui avait confié la garde.
Un jour chaud et sec du mois d’août, la sœur, âgée d’un peu plus de vingt ans, son frère adolescent et leurs assistants préparent les feuilles de tabac à être pendues tête en bas dans le séchoir. La sœur est dehors, dans un hangar où elle apprend à de nouvelles recrues l’art d’attacher trois tiges les unes derrière les autres, formant ce qu’on appelle des « mains » de feuilles, à une hampe d’un mètre quatre-vingts de long. Les hampes sont ensuite placées sur une structure en forme de V que les assistants se passent les uns aux autres vers l’intérieur de la grange où, chevauchant le réseau de hautes poutres, quelqu’un les guide jusqu’à leur place. C’est Randolph, le frère adolescent aux longues jambes, qui ce jour-là chevauche les poutres. La sœur, qui raconte l’histoire, n’a pas de nom. Il y a des dialogues qui familiarisent le lecteur avec le séchage du tabac, des jeux de mots et des plaisanteries que lance le garçon en équilibre sur les madriers.
Puis on est transporté dans le temps, celui d’une nouvelle récolte et, tandis que d’autres installent les hampes dans le séchoir, la sœur initie deux étudiantes à l’art d’attacher les feuilles. Un job d’été bien payé, mais il leur plaît aussi, pense la sœur, de passer leurs vacances au milieu de « gens de la campagne ». Le jeune frère n’est plus là, et l’on comprend qu’il s’agit maintenant du présent de l’histoire. Et dans ce présent, la sœur s’autorise à se rappeler la première fois où Randolph, l’été de ses six ans, a eu la permission de participer à la mise au séchage du tabac. Son travail consistait à retirer les feuilles les plus basses, avant que les femmes les attachent. Et chaque fois qu’il en arrachait une, il criait, ravi : « Dehors, dehors ! »
Puis enfin la sœur sans nom se force à lever les yeux vers les poutres et à se rappeler Randolph, jeune homme, les chevauchant fièrement, et à reconnaître ce à quoi conduit l’histoire. Le frère est mort au Viêtnam, et la sœur se plonge dans ces souvenirs pour guérir son chagrin.
Feron se souvint de s’être enfermée dans les toilettes de Lovegood et d’y avoir lu « Musardant sur la pelouse » afin de décider si la nouvelle de Merry pouvait ou non être rendue à Miss Petrie. Elle avait ensuite dit à Merry que ce serait une parfaite réussite si le lecteur pouvait savoir que le début se déroulait en 1918 et non dans le présent de l’histoire, et lui avait conseillé de trouver un adjectif plus approprié que « banale » pour qualifier la poétesse de la promotion, qui était son propre personnage.
« La grange à tabac » suivait étrangement le même schéma que « Musardant sur la pelouse ». On comprenait à la fin que ce qui était arrivé était déjà fini, et que le protagoniste était mort. Si cette nouvelle était autobiographique, Merry avait sacrifié ses études pour élever un garçon destiné à devenir de la chair à canon dans une guerre impopulaire. Oh, Dieu, le frère après les parents ! Pauvre Merry.
Mais comment Merry avait-elle fait pour être publiée dans l’Atlantic Monthly, dix ans après qu’avait été annulé le séjour de Feron chez elle à la fin du mois de décembre 1958 ? (« J’ai une nouvelle bouleversante, avait dit Blanche Buttner en raccrochant le téléphone. Je suis vraiment désolée, Feron, mais tu ne prends pas le car aujourd’hui, tu ne vas pas chez les Jellicoe. »)
Merry avait certainement connu l’humiliation du manuscrit refusé qu’on vous renvoyait dans les enveloppes de retour tant redoutées. Ou pas ? Si elle avait gardé la déconcertante « facilité » avec laquelle elle écrivait autrefois, peut-être n’avait-elle envoyé « La grange à tabac » qu’à l’Atlantic Monthly, qui l’avait immédiatement accepté. Et peut-être, oh Seigneur, y avait-il d’autres nouvelles de M.G. Petrie qui devaient bientôt être publiées.
« La grange à tabac » était le genre d’histoires dans lesquelles la mort est présente mais qui laissent le lecteur sans sensation de perte. On comprenait que la sœur avait continué à croire au bien que lui faisaient ses souvenirs et trouvé une façon de maîtriser son chagrin. Son deuil n’était qu’un simple élément du continuel drame universel. Le drapeau américain qui, à la fin, recouvrait la malle de son frère symbolisait le genre d’« enrobage » grâce auquel un être humain pouvait vivre.
Le travail de Feron manquait-il d’« enrobage » ? Ses personnages essayaient toujours de comprendre ce qui leur arrivait, mais ses conclusions restaient décevantes. « La fin n’est pas claire », telle était la seule note personnelle griffonnée sur l’un des sept manuscrits qui lui avaient été renvoyés. (Sur le moment, elle en avait tiré une once de réconfort, quelqu’un l’avait lu jusqu’au bout. Ou au moins parcouru.)
Elle n’avait pas donné de conclusion précise aux événements de sa vie qu’elle chroniquait dans Un hiver anglais. Elle avait eu en écrivant conscience de chercher à saisir ce dont elle voulait se souvenir, mais sans regarder au-delà. Comme la sœur de la nouvelle de Merry, elle avait avancé lentement, s’autorisant à évoquer petit à petit ce qui pouvait encore être supportable après la mort de Will, tombé d’une falaise dans le Northumberland en janvier 1963.
Après la découverte inattendue de « La grange à tabac » dans sa bibliothèque de quartier au printemps, Feron aurait parfaitement pu demander aux renseignements téléphoniques le numéro d’une M.G. Jellicoe, à Hamlin, en Caroline du Nord. Et quelques instants plus tard parler à son ancienne camarade de chambre. Mais elle s’était révélée lamentablement incapable d’entretenir une relation épistolaire à l’époque où Merry aurait eu le plus besoin d’échanger avec elle, et Merry n’avait pas assisté à son mariage au printemps 1962. Elle avait dû résoudre un dilemme : Ritchie devait assurer le rôle principal, celui d’un régisseur, dans la pièce de théâtre, Our Town, donnée par son lycée. Elle lui avait envoyé un plat de service à couvercle, en argent, cadeau d’une telle valeur que Feron en avait été gênée, car leur amitié ne lui semblait plus qu’un souvenir.
Après avoir lu la nouvelle de M.G. Petrie au printemps 1968 (« Une exclusivité de l’Atlantic Monthly » accompagnée d’un remarquable dessin à l’encre représentant une grange remplie de feuilles de tabac pendues la tête en bas), Feron ouvrit le carton contenant le manuscrit refusé d’Un hiver anglais et se renfrogna devant le travail qui l’attendait. Elle contempla un instant la page de titre, puis barra résolument Un hiver anglais qu’elle remplaça par Un amour singulier. Elle irait acheter un nouveau bloc-notes le lendemain, et tout recommencer.
Bonne vieille Meredith Grace. Toujours là pour réveiller le démon de la rivalité et pousser à l’action. Peut-être, s’était dit Feron quand le samedi matin elle s’était attelée à la tâche, valait-il mieux commencer par écrire sans s’arrêter d’un bout à l’autre de la page, ligne après ligne, dans le langage courant qu’elle aurait utilisé si on lui avait demandé : « Comment cet homme est-il devenu ton mari ? »
Il était professeur dans mon université. Plus âgé. Le niveau de ses cours était intimidant. J’envisageais d’abandonner, car je ne pouvais pas me permettre d’avoir d’autres mauvaises notes au second semestre. L’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas laissé tomber est qu’autrement je n’aurais jamais su pourquoi il pensait qu’entre 950 et 1150 de notre ère nous avions failli atteindre les sentiments les plus élevés dont la nature humaine soit capable, sans malheureusement y réussir. Quels étaient ces sentiments, et pourquoi cet échec ? L’autre raison étant que je reculais devant l’idée d’aller lui demander de signer ma demande de transfert. Comme il le faisait toujours pour ceux qui décrochaient, il signerait avec un sourire glacial, sans même lever les yeux vers moi.
Après avoir rempli la moitié d’un premier bloc-notes, elle se sentit assez détendue pour passer à la troisième personne et devenir quelqu’un qui était à la fois elle et une autre. À la fin du quatrième bloc-notes, après des recherches plus qu’absolument nécessaires sur l’Angleterre et Durham, elle en était arrivée à la scène de la nuit de noces. Dans la vraie vie, et dans son roman, ils avaient, avant le vol transatlantique, dormi chez sa belle-mère. Ils étaient à l’étage, dans l’ancienne chambre de Will, et penché à la fenêtre, il regardait le ciel étoilé tandis qu’elle se tenait derrière lui, les bras passés autour de sa taille.
Écrire sur cette jeune femme collée au dos de son mari réveilla de façon incroyable le puissant désir qu’elle avait ressenti alors. Oui, il est mien maintenant, nous pouvons prendre notre temps et faire honneur à nos sentiments les plus élevés. Après l’agitation du mariage et la fébrilité du départ, Will et elle avaient décidé de rester chastes tant qu’ils seraient dans la maison de sa mère. C’était elle qui l’avait suggéré, un des actes les plus sages de sa courte vie de couple. Elle avait compris que Will était anxieux, craignant peut-être de ne pas lui donner de plaisir, ou au contraire qu’on puisse « les entendre ».
La perte de Will la bouleversa une fois de plus, et elle reboucha son stylo. Je ne serai jamais capable de le faire revivre en écrivant, alors à quoi bon ?
Il lui fallait un nouveau bloc-notes qu’elle consacrerait à leurs ébats.
Chère Merry,
Tu seras probablement étonnée d’avoir de mes nouvelles. Je
voulais t’écrire depuis qu’en avril dernier je suis tombée sur « La grange à tabac » dans l’Atlantic Monthly. Félicitations ! J’ai tant de questions à te poser. Mais laisse-moi d’abord te dire quelque chose que tu ne sais peut-être pas. Mon mari, Will, est mort en janvier 1963, alors que nous passions l’année en Angleterre, où il avait eu un poste d’enseignant-chercheur. Il est parti seul faire une randonnée, et il est tombé d’une falaise. Je ne crois pas que je m’en remettrai jamais. Je ne le veux pas. Depuis, je vis à New York, où j’ai occupé divers emplois et essayé d’écrire. J’ai cru comprendre en te lisant que tu avais perdu ton frère. Si cela est arrivé, j’ai beaucoup de peine pour toi. Quel gâchis, quel vide. Je suis curieuse d’en savoir plus à propos de ton nom de plume : « Petrie ». Comment est-ce que ça t’est venu à l’esprit ? Si tu as envie de me répondre, s’il te plaît, envoie ta lettre à l’adresse de mon bureau, car je n’ai pas encore de chez-moi. J’ai une sorte de poste éditorial chez MacFarlane & Co., une grosse boîte de conseil en gestion. Ça paye bien, et ça n’attaque pas trop mes forces mentales, ce qui me permet d’écrire pour moi le soir.
Ta vieille camarade de chambre de Lovegood,
Feron Hood
Quand, arrivée au coin de la rue, elle glissa sa lettre dans la boîte (Meredith Grace Jellicoe, Hamlin, N.C. – était-ce suffisant pour qu’elle arrive à bon port ?), Feron pensa à la nouvelle de Tchekhov dans laquelle un petit garçon écrit à son grand-père de venir le chercher chez le cruel cordonnier qui l’a pris comme apprenti. Il met un timbre sur l’enveloppe et l’envoie en se voyant déjà rentré, avec son grand-père et les chiens. Mais il a dressé sa requête à « Grand-Père, au village ».
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