Parce que c'est nous
Chapitre 1
1958
Debout devant les plans des chambres universitaires étalés sur la table de conférence en palissandre, la doyenne de Lovegood College et la directrice de la résidence s’interrogeaient. Août avait été brûlant, pour le seul bonheur des producteurs de tabac qui engrangeaient alors leur précieuse récolte dans les séchoirs. Pas un souffle d’air n’entrait par les hautes fenêtres à guillotine dont les châssis avaient été l’un monté, l’autre descendu. Les fins voilages pendaient, aussi immobiles que dans un tableau. La doyenne avait interdit qu’on tonde les pelouses et qu’on prenne des douches jusqu’à la veille de la rentrée.
« Nous pourrions peut-être la mettre dans la salle Lanier, avec Eskew et Lindzey, proposa la directrice de la résidence. En 1948, quand nous avons retrouvé tous nos effectifs, nous y avions mis trois lits et trois placards, et les filles se sont si bien entendues qu’elles ont été les demoiselles d’honneur les unes des autres. »
Malgré la chaleur écrasante, Winifred Darden, en poste depuis trente et un ans, gardait le maintien raide d’une femme née au siècle précédent – ce qui en fait était le cas, bien qu’à la moitié de sa carrière elle eût fait passer sa naissance de l’autre côté de la ligne de démarcation. (« Surtout ne le dites à personne, mais j’ai l’âge de ce siècle ! » mentait-elle gaiement aux nouvelles recrues.)
« J’imagine mal Eskew ou Lindzey demander à Feron Hood d’être leur demoiselle d’honneur, répondit la doyenne.
— Comme vous le savez, étant absente ce jour-là, je n’ai pas pu la rencontrer et lui faire visiter les lieux. Quelle impression vous a-t-elle laissée ? »
Susan Fox prit le temps de préparer sa réponse. Alors qu’elle entamait sa deuxième année à Lovegood College (bien que certaines aient continué à l’appeler la nouvelle doyenne), elle ne maîtrisait pas encore l’art sudiste du propos évasif. « Nous avions à Saxon Hall une professeure qui se serait jetée d’une falaise plutôt que de dire quoi que ce soit de négatif à propos d’une étudiante. Le pire qu’elle se permettait était : “Unetelle n’est pas très communicative.” Une phrase qui a résonné dans ma tête pendant tout le temps que j’ai passé avec Feron Hood et son oncle.
— Pas très communicative, répéta aimablement Miss Darden. Et, par là, vous entendez… ?
— Du peu que son oncle m’a raconté, j’ai cru comprendre qu’elle avait… eh bien, connu une série d’infortunes plus importantes que nos étudiantes n’en ont habituellement vécu.
— Je vois », dit Miss Darden, qui ne voyait pas vraiment. « Peut-être pourrions-nous… Il reste la petite annexe de l’infirmerie que Mr. Sikes a transformée en chambre individuelle, en cas de quarantaine… ?
— La dernière chose dont ait besoin une fille qui, comme Hood, a été maltraitée, est de se sentir en quarantaine. Il lui faut une influence positive, stabilisante. J’ai pensé la mettre avec Jellicoe.
— Mais Jellicoe est déjà avec Chasteen ! Elles vont parfaitement bien ensemble. Leurs pères sont tous les deux dans l’agriculture.
— C’est vrai, et en même temps le but de l’université n’est pas de s’allier à une copie conforme de soi-même. Nous pourrions installer Chasteen dans la chambre Lanier qui, comme vous venez de le dire, est suffisamment grande pour trois. Eskew et Lindzey sont en seconde année. Elles se connaissent bien. Elles chouchouteront la jolie petite Chasteen.
— Vous dites que Hood a eu la vie dure et se montre plutôt renfermée, alors que Jellicoe m’a semblé étonnamment positive. Elle sait apprécier les choses. Quand, lors de leur visite, j’ai voulu entraîner la famille Jellicoe dans notre nouvelle aile et ses salles modernes, elle a dit aimer les hauts plafonds des pièces anciennes. Sa mère a proposé d’aller au moins voir ce qu’il pouvait y avoir d’intéressant de l’autre côté, mais elle a répondu : “Non, des tas de choses se sont passées ici, on les sent, et ça, ça me plaît.” Ce qui traduit une certaine profondeur de la part d’une fille de dix-huit ans, vous ne trouvez pas ?
— Elles se feront peut-être du bien l’une à l’autre. Quand j’étais à Saxon Hall, chaque étudiante avait le droit d’y avoir un cheval. Un seul. La règle était gravée dans le marbre depuis la création de l’établissement. Puis une fille très intéressante que nous voulions vraiment compter parmi nos pensionnaires a expliqué que son cheval ne pouvait pas être séparé de son ami le poney. Le cheval était un pur-sang très nerveux et le poney le calmait. En tant que directrice j’ai tranché, et décidé de prendre cette fille. Avec son cheval et son poney. Et ça a très bien marché. »
Ne sachant pas exactement laquelle de Hood ou Jellicoe représentait le cheval ou le poney, Miss Darden demanda à la doyenne de lui en dire un peu plus sur les mésaventures de Feron Hood.
« Son oncle a téléphoné et demandé à ce que je les reçoive. À la dernière minute, comme vous le savez. Il est avocat dans le comté de Lauren. Sa nièce avait débarqué dans son bureau sans prévenir. Traversé la ville depuis la gare routière avec sa valise et demandé s’il voulait bien l’accueillir. Il n’avait pas la moindre idée de qui elle était.
— Il ne connaissait pas sa nièce ?
— Il ne l’avait jamais vue. Elle est le fruit d’un très court mariage de feu son frère. Le couple avait divorcé peu de temps après sa naissance. Il n’avait plus entendu parler d’elle jusqu’à ce que le second mari de la mère demande à adopter l’enfant. Comme son frère venait de mourir, l’oncle s’était occupé des démarches. Ensuite les années ont passé. La mère est morte d’une chute, et la fille en a rendu son beau-père responsable, ce qui a provoqué un beau scandale. Mais au cours de l’enquête elle est revenue sur ses accusations et a continué à vivre avec lui pendant plusieurs mois avant de s’enfuir. Elle s’est brièvement arrêtée à Chicago, où elle a dormi dans le parc, puis elle a décidé d’aller dans le Sud, chez son oncle.
— Donc elle savait qu’elle avait un oncle.
— Sa mère avait dû lui dire que, si la situation devenait intenable, elles en appelleraient à sa générosité. D’après ce que Hood a raconté à son oncle, ce n’était pas une famille heureuse.
— Je me demande pourquoi l’oncle a choisi Lovegood College.
— Oh, parce que sa grand-mère était une des premières étudiantes de notre université.
— Vraiment ? Quel était son nom de jeune fille ?
— Seawell, ou Sewell. Je l’ai noté. Mais lors de leur visite, je n’ai pas cherché à en apprendre plus sur la grand-mère, j’étais trop occupée à essayer de comprendre cette fille. Elle se montrait polie, mais n’en disait pas plus que ce qu’on lui demandait. J’ai eu l’impression que, tant qu’elle ne serait pas certaine d’être prise, elle resterait sur ses gardes.
— Je regarderai dans les archives, dit gaiement Winifred Darden. Cela signifie que Hood pourrait faire partie du Club des Filles et Petites-Filles de Lovegood. Cela l’aidera à s’intégrer. Nous avons tout gardé, vous savez, même les premiers albums de promotion, cousus à la main.
— Il y a un problème avec ses relevés de notes. Elle s’est enfuie avant de finir le lycée. Je leur ai dit que nous nous en occuperions.
— Va-t-il assumer les frais qui permettront à Feron de suivre l’ensemble des cours ?
— Plutôt deux fois qu’une. Il paye même un supplément pour qu’elle prenne des leçons de tennis. »
Qu’est-ce que cela doit être, se demanda Susan Fox, que d’avoir emménagé sur un campus à trente ans et de toujours y vivre à soixante-deux ? Winifred Darden n’était pas cachottière et avait discrètement semé des miettes autobiographiques qu’une personne attentive pouvait suivre. C’était l’histoire d’une fille bien née mais pauvre qui avait atteint l’âge de se marier pendant la Première Guerre mondiale alors que les jeunes hommes partaient combattre, et qui avait gagné sa vie en s’occupant des enfants de gens riches chez qui elle habitait, jusqu’à ce que Lovegood College décide d’embaucher une directrice de résidence. Elle avait été recommandée pour ce poste par un ami de sa famille, membre du conseil d’administration de l’université. Lorsque, pendant la Dépression, les effectifs de Lovegood College avaient été divisés par deux, elle avait trouvé d’autres façons de se rendre indispensable et, quand la Dépression avait pris fin, elle allait vers ses quarante ans. (« Je remercie encore tous les matins ma bonne étoile pour ce toit solide au-dessus de ma tête, et, cela va sans dire, mon magnifique appartement de fonction. »)
Profitant du peu qui lui avait été donné, alors que, mis à part ses origines modestes, le sort avait toujours favorisé l’ambitieuse Susan Fox, qui avait connu de beaux jours jusqu’à ce que par sa faute, le ciel lui tombe sur la tête.
« Nous ferons tout ce que nous pourrons pour que ça marche, promit Darden.
— Autour de nous le monde change vite, Winifred. Qui sait ce qui va se passer dans les dix ans à venir ? Préparons-nous à nous adapter à l’esprit du changement sans renier les valeurs de Lovegood, et espérons que nous y arriverons.
— Oh Seigneur, j’aurai soixante-douze ans en 1968 », gémit Winifred Darden, oubliant un instant les quatre années qu’elle avait soustraites à son âge.
OceanofPDF.com