Parce que c'est nous
Chapitre 38
« Ta tâche consistera à laisser ton parrain derrière toi.
« Empêche-toi d’écrire et de penser à tout ce qui concerne l’écriture. Tu aimes marcher, alors marche. Quand quelque chose t’intéresse, arrête-toi, observe, et repars. Arrête-toi et absorbe ce quelque chose, mais ne forme pas de mots autour lui, et n’essaye pas non plus d’en faire autre chose. N’essaye pas de le “capturer”, comme les touristes avec leurs appareils photo qui cliquent, cliquent frénétiquement et ne rentrent chez eux qu’avec des petits carrés de papier. Pas de projet, pas d’intrigue. On ne peut pas empêcher les recuerdos – les souvenirs sont inévitables, mais interdis-toi tout projet, toute intrigue, toute fabulation. Résiste à tout ce qui cherche à impressionner les autres. Marche et regarde et marche… Anda… mira… anda.
« Et laisse ton parrain derrière toi ! »
On aurait dit que l’authentique Cuervo posthume était revenu expliciter une de ses mémorables figures de style. Ah oui, le bon vieux parrain. (« Toutes les influences qui t’entourent, ou qui existent entre toi et ton œuvre. »)
Elle avait l’intention d’accomplir cette tâche, mais d’abord quelques lettres sur la petite Olivetti. Ayant entretenu régulièrement sa correspondance avec Blanche, elle pouvait certainement témoigner sa reconnaissance face à la plus longue missive qu’elle eût jamais reçue de sa plus vieille amie. Déjà pendant qu’elle la lisait, des réponses s’étaient bousculées en elle. Mais quand il fallut glisser la feuille derrière le rouleau et taper les premiers mots, elle tomba dans une stupeur enfantine. Par quoi commence-t-on lorsque votre plus vieille amie vous dit qu’elle a eu un cancer et qu’elle ne vous en a pas parlé ?
Elle allait d’abord répondre à celles que son éditeur lui avait fait suivre après quatre mois d’attente dans la pile « non urgent » de quelqu’un d’autre.
Celle-ci, de Josefa Maglia, sœur jumelle de l’artiste qui avait illustré Mr. Blue. Joachim Maglia, que Feron n’avait jamais rencontré, était mort, disait la sœur. Feron pensa que c’était du sida, car le film de Josefa Maglia, qui avait gagné le prix du meilleur court-métrage documentaire au festival d’Atlanta, s’intitulait Mort d’un frère. Une élégie post-sida.
Joachim et moi partagions beaucoup de choses, et j’ai vu naître les
aquarelles destinées à votre livre. Il passait d’abord une fine couche monochrome, généralement sépia, bien que pour Mr. Blue il ait expérimenté un indigo presque transparent. Il arrivait que nous relisions un passage qu’il avait choisi et nous parlions alors des différentes possibilités qui s’offraient à lui. Il essayait plusieurs approches. Peut-être vous intéressera-t-il de savoir que le premier frontispice de Mr. Blue représentait un homme en vêtements de travail, chapeau et valise à la main, vu d’en bas par la petite fille qui vient d’ouvrir la porte. Son visage est plongé dans l’ombre car les champs ensoleillés sont derrière lui. La mâchoire, géante vue d’en dessous, domine, avec les lignes sombres de la bouche et des narines, tandis que les yeux sont baissés vers l’enfant. « Trop menaçant », a dit mon frère, voilà pourquoi l’homme, avec sa valise et son chapeau, est de dos, la tête baissée vers celle qui lui bloque le passage. Et c’est la juxtaposition entre le petit corps de la fille et son visage impérieux, fermé, qui donne toute sa force à l’image.
Si je vous écris cela, c’est pour vous demander une option valable
deux ans sur les droits d’adaptation de Mr. Blue. Depuis que Joachim est mort, j’en revois sans arrêt des scènes. J’ai lu diverses versions de l’histoire de Barbe-Bleue et regardé les meilleurs films
qui s’en sont inspirés (Hantise, La Maison du docteur Edwardes, Soupçons, L’Ombre d’un doute) et essayé ensuite de retourner la situation, comme mon frère a retourné votre frontispice, pour voir si je pouvais imaginer pourquoi une femme, qui est mariée et qui possède des biens, interdirait l’accès d’une certaine pièce à son époux. Ce qui est le plus difficile à comprendre, c’est qu’il se plie à cette injonction. Et il y a plus déconcertant encore : qu’est-ce que cet ancien grenier à peine meublé apprend à cet homme, et à nous, après qu’elle meurt ?
Pourquoi, en réalité, que l’on soit d’un sexe ou de l’autre,
garderait-on un lieu privé, où personne d’autre ne pourrait entrer ? Ou cet endroit existe-t-il déjà parce que chacun d’entre nous et nous tous passons la plupart de notre temps à la merci de notre vie intérieure ?
Joachim a jeté beaucoup d’essais avant de trouver comment il
voulait que soit cette pièce. Nous avons arpenté la partie sud de Broadway à la recherche du fauteuil. Joachim disait : « Personne ne va mettre en vente un fauteuil dont le rembourrage s’échappe, mais je me charge du rembourrage. » Et il y avait aussi la table, la couverture pliée et ces marques de l’ancienne ouverture dans le plâtre.
Je crois que le tournage et le montage d’un film peuvent
transmettre des dimensions temporelles et des processus mentaux qui ne sont pas accessibles à l’écrivain ou au peintre. Mort d’un frère était en noir et blanc, muet, dans les parties sur la mort, et en couleurs avec un dialogue réduit au minimum quand on le voyait peindre. Je ne peux pas, avant de commencer, dire si je suivrai la même voie avec Mr. Blue. Mais si vous souhaitez tenter l’aventure avec moi, nous pouvons nous rencontrer et en parler. À condition, évidemment, que personne d’autre n’ait encore acquis les droits d’adaptation.
Dans l’espoir de votre réponse,
Josefa Maglia
Marcher sans élaborer de projets ou d’intrigues n’était pas une tâche facile. À quoi avait-elle pensé pendant tous ces mois et toutes ces années, allant et venant le long des rues de chez elle jusqu’au bureau et du bureau jusque chez elle ? Elle se souvenait de ses chaussures, apparemment de chaque fichue paire qu’elle avait portée, mais absolument pas des voyages mentaux qui les accompagnaient lors de ces déplacements quotidiens. Les jeunes femmes s’étaient-elles un jour vraiment baladées sur des talons hauts de sept centimètres ? Avant qu’elle parte à Lovegood, Blanche lui avait enseigné l’art de se chausser. Mieux vaut prendre une demi-taille de plus que ce que tu penses être la tienne. C’est plus confortable. Et plus élégant parce que plus long. À la fac, puis lors des (rares) réunions de l’Institut d’études médiévales de l’université de Durham en Angleterre, où elle était connue comme Mrs. Avery ou « la femme de Will Avery », les talons noirs taille huit et demi de sept centimètres de haut avaient été ce que ses pieds portaient en société. Pour partir en excursion avec Will vers des monastères en ruine ou des lieux saints, elle avait des pataugas qui avaient tenu quinze ans, jusqu’au matin où elle s’y était sentie trop serrée, car ses pieds avaient grandi. Elle se rappelait exactement ce matin-là, c’était avant d’aller déjeuner avec Merry au Neuse River Café. Elle était en pantalon, pull, veste et pataugas soudain trop petits, et Merry était merveilleusement habillée, et lui avait annoncé qu’elle avait épousé Mr. Jack. En fait on aurait pu écrire tout un essai sur ce que les chaussures que quelqu’un portait révélaient de sa vie.
STOP !
Quand quelque chose t’intéresse, arrête-toi, observe, et repars. Arrête-toi et absorbe ce quelque chose, mais ne forme pas de mots autour de lui, et n’essaye pas non plus d’en faire autre chose.
Arrête de « capturer » les chaussures : talons de sept centimètres, et ensuite cinq, puis, dans les années 1980, jeunes femmes courant en baskets vers leur bureau, avec dans un sac ce qu’en société on devait avoir aux pieds.
« Des dizaines et des dizaines, avait dit Cuervo.
— De quoi tu parles ?
— Voyons voir, quand t’es-tu inscrite à mon cours ?
— En 1972 ?
— Oui, en 1972, j’avais des dizaines et des dizaines d’amis. Collègues, étudiants, relations sociales, monde de l’édition, des gens pas toujours proches, mais certains l’étaient. Dix ans plus tard, ils ont commencé à mourir mystérieusement. Un jour, un pote m’a demandé de l’accompagner à l’hôpital où il allait voir son copain. Il a dit : “Il a une maladie étrange, ils l’ont isolé et nous devrons mettre une blouse et un masque.” À partir de là, ce mal bizarre s’est mis à les éliminer. J’ai eu la chance d’être parmi les survivants quand ils ont découvert un médicament qui ralentit les dégâts. Qui ralentit. Qui ne guérit pas. Mes vilaines plaies ont disparu mais mes poumons sont trop atteints. Je suis arrivé à trois vingtaines d’années, je n’irai pas plus loin. »
En marchant comme Cuervo avait dit de le faire, on remarquait des tas de choses dont on n’aurait même pas soupçonné l’existence à cette époque dans le quartier de la maison au bord de l’eau. Cela aurait pu donner lieu à un guide, Comment absorber New York sans essayer d’en faire autre chose.
Va te faire voir, parrain !
À quelle profondeur était enracinée cette habitude d’élaborer des intrigues et des projets susceptibles d’attirer le parrain ? À quand cela remontait-il ? Pas à ses promenades dans Pullen et Benton Grange. Elle essayait alors de découvrir les progrès qu’elle devait accomplir pour rester la bienvenue auprès de ceux qui l’avaient accueillie dans sa nouvelle vie. À Lovegood, à part aller jusqu’au minable Cobb’s Corner avec Merry, elle ne se promenait pas. En deuxième cycle, ses pas dans la cour de la fac résonnaient au rythme des examens à passer, de sa volonté d’en imposer, du diplôme à obtenir. Ou cela avait-il commencé après qu’elle avait lu « Musardant sur la pelouse » de Merry dans les toilettes, quand l’envie et l’esprit de compétition avaient pointé leur nez ? Depuis, peut-être avait-elle cherché l’intrigue qui lui aurait permis de faire de son enfance spoliée quelque chose d’artistique susceptible de retenir l’attention – comme Joyce s’était débattu pendant dix ans pour trouver la forme juste à donner au récit de ses jeunes années.
Elle monta et descendit Bleecker Street, et pensa à Will. Au retour à la fac sous la pluie où il avait rompu un long silence.
« Ma mère et vous êtes devenues amies. Je me demandais ce que vous pensez de moi. »
On était au cœur de l’hiver, avec grand froid et possibilité de verglas, aussi gardait-il les yeux sur la route. Ils rentraient de chez sa mère. Pour la huitième, ou était-ce la dixième fois ?
« Vous voulez dire en tant qu’ami, ou quoi ?
— Je crois que ma question porte plutôt sur le “ou quoi ?”. »
Ça y était ? Ça y était presque ? De toute façon sa réponse devait être claire et sincère mais d’une sincérité qui ne fût pas alarmante, pas du genre je déballe tout.
« Eh bien, vous êtes sans doute le premier homme que j’aie jamais admiré.
— Admiré. » Il pesa le mot, le regard toujours fixé devant lui.
« Attendez, je n’ai pas fini. J’aime être avec vous. Je vous envie un peu votre travail. J’espère devenir un jour aussi captivée par quelque chose que vous l’êtes, quelque chose que je préférerais faire plus que tout. Et, comme je l’ai déjà dit, je vous admire vraiment.
— Et vous aimez vraiment être avec moi ?
— Il n’y a personne d’autre avec qui ce soit plus vrai. Cela l’était presque autant avec Merry, ma camarade de chambre à Lovegood College. Mais vous êtes le premier homme avec qui je me sente à l’aise, bien que je ne vous connaisse pas aussi bien que je connais votre mère. »
Les essuie-glaces allaient et venaient, repoussant la pluie qui se figeait.
« J’ai trente-sept ans. Vous le saviez ?
— C’est à peu près ce que je pensais, d’après ce que m’a dit votre mère.
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-deux ans depuis juin dernier.
— Donc vous avez maintenant vingt-deux ans et moi j’en ai trente-sept jusqu’en février. Quatre mois par an, j’aurai quinze ans de plus que vous, et les huit autres, seize. Ce ne sera pas trop ?
— À mon avis, juste ce qu’il faut. »
« Pourquoi, en réalité, que l’on soit d’un sexe ou de l’autre, garderait-on un lieu privé où personne d’autre ne pourrait entrer ? avait écrit Josefa Maglia. Ou cet endroit existe-t-il déjà parce que chacun d’entre nous et nous tous passons la plupart de notre temps à la merci de notre vie intérieure ? »
À un moment, lors d’une de ses promenades dans Greenwich Village, Feron commença à sentir par instants qu’elle sortait d’elle-même et s’évaporait en un esprit digressif qu’elle n’avait personnellement pas besoin de retenir. Quelque chose de semblable au désir qu’avait Joyce de se parfaire en dehors de l’existence grâce à l’écriture. Ou cela comptait-il comme une pensée destinée au parrain ?
Non, pas du tout. Cela n’était pas destiné à obtenir quoi que ce soit. C’était simplement le recuerdo d’avoir été frappée par ce passage de Joyce dans sa chambre à la fac.
En se remémorant la réflexion de Josefa Maglia sur le fait que nous passons la plupart de notre temps à la merci de notre vie intérieure, Feron comprit lors d’une de ses promenades à quoi Will avait probablement été occupé en ce jour de vent et de brouillard où il trébucha et tomba du bord érodé d’une falaise à Saltburn-by-the-Sea.
Et lui revint alors la façon dont Aurelia Avery avait décrit les marches forcenées du jeune Will («… en fait, il semblait ne pas avoir conscience de là où il allait, mais il suivait une cadence infernale… »). Le médecin avait dit aux parents de Will que le cerveau fonctionnait mieux quand on marchait.
2 janvier 1997
Chère Josefa Maglia,
Désolée d’avoir mis si longtemps à vous répondre. Votre lettre est
restée en attente chez mon éditeur pendant quatre mois.
Votre projet me paraît prometteur. Voyons-nous et parlons d’une
option valable deux ans. Je me sens tenue de vous dire que je n’ai jamais été contente de Mr. Blue. Les questions que vous posez sur les lieux privés et les vies intérieures m’ont intriguée. Le medium film doit certainement pouvoir transmettre des dimensions temporelles et des processus mentaux que je n’ai pas réussi à capter.
Rencontrons-nous et explorons cela ensemble. Voici mon adresse
postale. Je n’ai pas encore d’e-mail.
Sincèrement vôtre,
Feron Hood
OceanofPDF.com