Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 44 sur 55

Pages du PDF

Parce que c'est nous

Chapitre 44

 

Debout entre Feron et Cousin Thad, Merry se rappelait les enterrements qui avaient ponctué sa vie. Mère et Papa, Ritchie, petit Paul. Oh, et l’oncle Rowan de Feron. Et le petit-fils de Sœur Simone qui, à vingt-quatre ans, était tombé d’un toit qu’il couvrait. Et, bien sûr, Jack.

Il y avait eu du désir entre eux, enfin, pas dès le début, mais après que l’acte avait été accompli et que Jack s’était plongé dans l’autoréprobation. Il ne se l’était jamais pardonné. Cependant les mois passèrent et, quand ils travaillaient dehors, elle le vit la regarder et cela ne la laissa pas indifférente. Bien qu’ils se soient tenus à l’écart l’un de l’autre pendant deux ans, elle le considérait comme sien. Puis Ritchie partit en camp de vacances et ils se retrouvèrent au lit. Et, de nouveau, lui envahi par le remords et elle pleine de honte, ce qui les sépara jusqu’à ce que Ritchie rejoigne l’armée de l’air. Sa mort les poussa chacun dans son coin, s’autoflagellant. Jusqu’à ce qu’ils renoncent à tout faux-semblant et se retrouvent aussi souvent qu’ils en avaient envie. Et, alors que la moisson de 1979 était engrangée et qu’ils se félicitaient l’un l’autre, elle dit : « Avez-vous déjà pensé au mariage, Mr. Jack ? — Me marier ? Avec qui ? » Il paraissait totalement dérouté. « Eh bien avec moi, Merry Grace », répondit-elle.

Cousin Thad était en train de dire à Feron que, si elle acceptait un bail de trois ans, il avait un locataire idéal pour sa maison. « Je peux en répondre. Ta propriété sera en mains sûres. Nous mettrons évidemment une clause d’annulation au cas où tu changerais d’avis. Il s’agit de mon fils, Simon. Il vient d’obtenir une promotion de la banque de Raleigh où il travaille et a l’intention de se marier. Réfléchis, et nous parlerons chiffres pendant la réception.

— Je ne vais pas y aller, Thad. J’ai toujours peur de rater mon avion.

— Oh non ! Mais il ne décolle que juste avant cinq heures !

— Et il va être trois heures. Et il faut plus d’une heure pour arriver là-bas. Ton fils peut louer la maison et y amener sa femme quand il veut. Pour le reste, nous en parlerons au téléphone une fois que je serai rentrée.

— Si tu décroches !

— Je l’ai fait quand tu as appelé pour Blanche. »

Thad avait trop laissé voir à quel point il était déçu quand Feron avait annoncé qu’elle repartait immédiatement. Si quelque chose devait inquiéter Merry, c’était l’amour que les gestes et les regards de Thad trahissaient devant les autres. À l’église, ce matin, elle avait été obligée de fuir continuellement sa proximité involontaire.

Jack et elle avaient tiré le meilleur parti possible de leur mariage. Jusqu’à la nuit où Paul était mort, elle n’avait jamais ressenti d’angoisse. Jusqu’au jour où elle « en avait trop appris », sept ans plus tôt, après que Jack l’avait prise pour sa mère, elle n’avait jamais souhaité que quoi que ce soit fût différent. Leur couple avait été tout ce qu’il pouvait être.

L’amour dont elle n’avait jamais rêvé, et qui était arrivé ensuite, l’avait désarçonnée. Elle ne s’étonnait pas de ce qu’une certaine souffrance dût l’accompagner. Il lui semblait normal qu’il y ait un prix à payer. Mais elle avait maintenant conscience de tout ce qu’elle pouvait perdre. Conscience qu’elle risquait de tomber de haut. Tout cadeau du ciel qu’on n’a pas attendu s’accompagne de la peur de le voir disparaître.

« Sans toi, la vie serait horrible », s’étaient-ils dit l’un à l’autre le soir où cela avait commencé.

« Pauvre vieux Thad, commenta Feron assise dans la voiture à côté d’elle. Il comptait te voir à la réception. Cela se lisait sur son visage. Ce doit être agréable d’avoir un amant aussi empressé. Désolée de t’avoir obligée à partir, mais ça aurait été trop juste.

— Aucune importance. Je déteste moi aussi devoir me dépêcher. » La remarque très directe de Feron montrait que cette dernière n’avait pas changé.

« Oncle Rowan insistait toujours pour rester avec moi jusqu’à l’embarquement. Je lui disais que ce n’était pas nécessaire, mais il répondait qu’il y tenait. Et on se retrouvait assis là tous les deux, mal à l’aise, échangeant des propos polis. Il n’y avait pas moyen de l’en dissuader. »

Merry avait eu l’intention d’attendre elle aussi avec Feron jusqu’au bout, mais Feron lui envoyait un message très clair.

« Oh, il faut que je te rende le chapeau de Ritchie. Tu veux que je le mette sur la banquette arrière ?

— Il te va bien, Feron. Écoute, il faut que je te dise quelque chose. À propos de ce jour de 1958 où tu devais venir chez nous. Ritchie m’aidait à préparer mon lit pour toi, afin que tu aies vue sur nos pommiers et non sur nos cinq granges noires. J’avais peur qu’elles te dépriment, mais Ritchie les trouvait magnifiques et il était impatient de t’expliquer pourquoi nous les avions peintes de cette couleur. Pour garder la chaleur grâce à laquelle produire le fameux Bright Leaf Jellicoe. Et celui que tu as vu ce matin t’appelait par un nom qui ressemblait à “Errol”. Eh bien, le jour où tu n’es pas venue, Ritchie a dit que ton nom sonnait comme “féral” et pour me taquiner, il a ajouté que pour lui, tu serais “Férale”, sauvage.

— Tu crois que…

— Oui. Tu possèdes un sens de l’au-delà que je n’ai simplement pas, Feron. Toutes ces années, je suis allée dans sa chambre en espérant le revoir et toi, tu n’as eu qu’à ouvrir les yeux et il était là, assis sur sa malle.

— Si tu veux savoir la vérité, je me suis sentie visitée par un fantôme. C’était sur un plan totalement différent de ce qui se passe avec Cuervo. Je parle à Cuervo, je lui pose des questions. Mais je le connaissais si bien que je peux énoncer ses pensées de l’au-delà en toute sécurité. Il n’y a pas de collision de plein fouet avec une chose qui, je le sais, vient d’en dehors de ma zone de contrôle. Je me demande si cette apparition a à voir avec l’étrange sentiment que j’ai eu ce matin devant le lutrin.

— Quel sentiment ?

— C’était vraiment bizarre. J’avais l’impression de flotter. Je ne savais pas si cela correspondait à un phénomène favorable ou funeste – tu sais, comme ces gens qui sont extralucides avant une crise d’épilepsie. J’ai aussi envisagé la possibilité d’une attaque.

— Oh, Feron. Et moi qui n’ai rien vu. Pourtant je t’observais.

— Et réciproquement. Il me semblait que je savais tout de toi. Même ce que tu ne m’as jamais dit.

— Est-ce que tu… est-ce que c’est encore là ?

— Non, ça s’est arrêté quand j’ai parlé avec le prêtre après le service. Il me disait que le chapitre 8 de l’Épître aux Romains était le passage préféré de Blanche, et qu’elle voulait que ce soit moi qui le lise. Et tout le bien qu’elle pensait de moi. Et il m’a expliqué que si l’église était pleine de fleurs c’étaient celles qui restaient de Pâques. Blanche préférait que l’argent qu’elles auraient coûté si on en achetait pour elle soit dépensé pour de bonnes causes. Et, d’une manière ou d’une autre, cette conversation m’a fait revenir sur terre. Franchement, je ne suis pas certaine d’être prête pour ce degré de perception. As-tu déjà ressenti que tu comprenais plus de choses que ce que tu étais capable d’affronter ? »

Oui !

« Je crois savoir de quoi il s’agit », répondit Merry.

Elles arrivaient. On voyait maintenant de la route les avions alignés qui décollaient les uns après les autres, à moins d’une minute d’intervalle.

« Nous avons abordé tant de sujets différents, hier soir, Feron, que j’en ai oublié de te dire pourquoi j’ai trouvé si bien De singulières fiançailles. C’était comme si tu avais tout simplement ouvert une porte et nous avais invités à partager ta complexe vision du monde. Je me suis sentie proche de tes personnages, même de Tom. Il était le plus souvent perdu là-haut dans l’éther, mais j’avais l’impression de le comprendre comme tout le monde devait le comprendre, et de comprendre pourquoi quelqu’un comme Nora pouvait l’aimer. Est-ce que Will lui ressemblait plus ou moins ?

— Oh oui. Oh oui. »

Merry insista seulement pour descendre de voiture devant le terminal de Feron et la serrer contre elle.

« Oh, Feron, j’ai toujours peur de ne jamais te revoir.

— Tu sais que ça ne peut pas arriver. Chacune de nous est incluse à jamais dans l’aura de référence de l’autre. »

Pourtant, elle se dégageait déjà des bras de Merry.

« Et en plus… »

Avec un coup d’œil complice, elle entama sur une fausse note le refrain de Lovegood :

Cette âme, que tout pourtant s’efforcera d’ébranler Jamais, oh non jamais je ne l’abandonnerai.

Tout en répétant le refrain, elle se retourna et tira derrière elle son sac à roulettes de porte automatique en porte automatique.

OceanofPDF.com