Parce que c'est nous
Chapitre 7
Musardant sur la pelouse jusqu’au crépuscule tombant… Dans la douceur des liens amicaux…
Mary Louisa Summerlin, promotion 1918
« Est-ce que tu as parfois l’impression que c’est un rêve, Feron ?
— Quoi donc ?
— Le fait d’être ici. Sur cette pelouse, devant cette école, comme dans le spectacle de la fac. Ça me donne l’impression d’être dans le poème, celui de la promotion 1918. Je me demande ce qu’est ensuite devenue celle qui l’a écrit. »
Les doigts de Feron tapotèrent sur l’herbe fraîche, l’un après l’autre, pour chaque décennie. « Cela lui ferait maintenant près de soixante ans. Sa vie ne serait peut-être pas finie, mais figée – comme de la gelée Jell-O.
— J’aime tes comparaisons. Mais peut-être est-elle morte d’un cancer, ou de quelque autre maladie. Non, je n’aurais pas dû dire ça, ta mère…
— Ma mère n’a pas eu de cancer. Elle est tombée contre un radiateur et elle est morte d’une hémorragie cérébrale.
— Oh Feron, c’est terrible. Elle était seule ?
— C’est arrivé pendant que j’étais à l’école et mon beau-père à ses cours de pilotage. Il y a eu une autopsie, mais c’est parce que, bouleversée, j’ai dit que Swain pouvait l’avoir frappée et ensuite être parti travailler.
— Frappée ?
— Avec Swain, les coups étaient comme une partie normale de la conversation. Il était petit et mince comme un fil, mais il pouvait facilement t’envoyer valdinguer à l’autre bout de la pièce. »
Des années plus tôt, elle l’avait pour plaisanter appelé « Swine », porc, au lieu de Swain, et elle avait maintenant une dent de devant qui était morte. L’ivoire en était d’un blanc terne, différent de celui des autres dents. Oncle Rowan avait dit qu’on lui ferait mettre une jaquette, mais ils n’en avaient pas eu le temps avant que les cours commencent.
« Et il l’a laissée mourir ?
— En fait non, quand elle est morte, Swain était là-haut en train de voler, il donnait un cours. Il a été établi qu’elle s’était évanouie et que sa tête avait heurté le radiateur. Je suis revenue sur mon accusation et je lui ai demandé de m’excuser. J’étais obligée de continuer à vivre avec lui parce que j’étais encore mineure. Ou, comme il aimait à le dire, parce que je lui “appartenais”.
— Ta mère s’évanouissait facilement ?
— Non, mais ses jambes ne la portaient pas toujours correctement. Elle était alcoolique.
— Oh Feron, comme tu as vécu des choses difficiles. Le pire qui me soit jamais arrivé, c’est la mort de mon chien, Sam. Mais dis-moi, tu croyais qu’il pouvait l’avoir fait ?
— Avoir fait quoi ?
— Eh bien, la frapper, puis s’en aller.
— Je voulais probablement que ce soit ça. Alors il aurait dû aller en prison et j’aurais été libre. Enfin, dès que j’aurais eu dix-huit ans. J’étais terrifiée à l’idée de devoir vivre avec lui sans ma mère. Même ivre à ne plus tenir debout, elle avait une certaine capacité à le maîtriser.
— Aucun de mes parents ne boit, mais Maman a des périodes de déprime pendant les mois d’hiver. Elle ne supporte aucune compagnie, même pas la nôtre, et passe un temps fou seule dans une chambre tout en haut de la maison. C’était autrefois un grenier à foin, et on voit sous le plâtre l’ancienne ouverture dans laquelle on a inséré une petite fenêtre à guillotine.
— Mais qu’est-ce qu’elle y fait ?
— Rien, pour autant que nous le sachions. Il n’y a qu’un vieux fauteuil, dont le rembourrage s’échappe, une table et une couverture. Dès qu’il a su parler, mon frère Ritchie s’est mis à la harceler de questions. Qu’est-ce qu’elle faisait là-haut ? Jusqu’à ce qu’elle lui dise un jour qu’elle avait besoin de se retirer dans cette chambre pour se reconstruire. Ritchie était encore assez jeune pour que cette idée l’effraie totalement. Que Maman ait besoin de se reconstruire, ça voulait dire que si on ouvrait sa porte, on la trouverait en morceaux.
— Mais comment faites-vous pour les repas et tout ce genre de choses ?
— Oh, elle s’en occupe. À l’automne, après les récoltes, elle prépare des tonnes de conserves, et nous avons tous les fruits et les légumes qu’il nous faut jusqu’à ce qu’elle aille de nouveau bien. Papa fait le reste des courses. Ou Mr. Jack, notre régisseur. Mais tu sais, Feron, c’est comme une routine dans l’histoire de notre petite famille, personne ne souffre et Maman ressort toujours de sa chambre. Mais toi, ensuite, tu as dû vivre avec ton beau-père, non ?
— Oui, jusqu’à ce que je m’enfuie.
— Tu as traversé de rudes épreuves, Feron. Nous avons le même âge, et tu as dû vivre des choses que je ne peux même pas imaginer. »
Merry attendit. C’était l’occasion idéale pour Feron de révéler à Merry certaines de ces choses qu’elle ne pouvait même pas imaginer. Mais Feron ne répondit pas. Et Merry la connaissait maintenant suffisamment pour savoir que cela serait une des non-réponses de Feron.
OceanofPDF.com