Parce que c'est nous
Chapitre 29
Feron avait dit préférer retourner au bureau à pied, mais quand ils sortirent du restaurant il pleuvait, et Cousin Thad la mit dans un taxi.
Bien qu’exprimé avec délicatesse, le reproche de Thad l’avait blessée. « S’il te plaît, demanda-t-elle, dis à Merry que je lui écris ce soir.
— Promis ! » répondit-il en donnant au chauffeur l’adresse de MacFarlane, gentleman jusqu’au bout.
Elle ne se souvenait d’avoir ressenti une telle honte qu’en 1958, lorsque Blanche Buttner lui avait parlé d’aller apporter son cadeau de Noël à Tante Mabel et que, réintégrant son moi rude et réticent d’avant Pullen, elle avait dit : « Oh, vas-y sans moi. »
Ce jour-là, Blanche avait fait un visible effort pour cacher son étonnement et son déplaisir, exactement comme, pendant le déjeuner, l’attitude de Thad avait trahi une certaine déception.
Feron vivait alors dans la 54e Rue est, quartier apparemment prisé par les employés de MacFarlane. Contrairement à presque tous ceux qu’elle avait occupés avant, rien dans ce bel appartement d’un ingénieur célibataire ne risquait de perturber sa paix intérieure, et elle y avait tout laissé tel quel. Reproductions encadrées de dessins de Léonard de Vinci représentant des inventions futures : hélicoptère, tank, voiture blindée, parachute auquel était accrochée une petite silhouette et machine volante en forme de faucon géant. Matelas ferme, argenterie Georg Jensen, draps blancs et serviettes (sentant légèrement la lavande) marron ou grises. Elle aimait surtout la solide table de réfectoire en chêne, assez grande pour y étaler son travail d’un côté et de quoi manger de l’autre.
Lorsqu’elle sortait sa machine à écrire Royal portative bleu et gris de sa housse, elle la posait toujours sur un set en plastique. Bien qu’elle n’eût jamais rencontré le propriétaire (on ne le faisait pas ; tout passait par un intermédiaire de MacFarlane), elle l’imaginait souvent planant au-dessus d’elle, approuvant, le visage sérieux, sa conduite en ses murs.
Il pleuvait toujours en fin de journée, quand elle inséra une feuille sous le rouleau et commença à taper.
21 octobre 1988
Chère Merry,
Aujourd’hui j’ai déjeuné avec Cousin Thad et il m’a appris ce qui
s’était passé pour ton enfant. Si je l’avais su, j’aurais réagi plus tôt. Vivre une perte aussi terrible me semble inimaginable. J’aurais aimé que tu m’écrives. Mais pourquoi l’aurais-tu fait ? Dans ta dernière lettre, tu répondais gentiment à mes consignes de « puissance tutélaire ». Ensuite, j’ai probablement attendu d’apprendre où tu en étais avec le roman sur Stephen Slade et, comme à mon insu, neuf ans ont passé sans qu’à mon tour je te réponde.
Ce qui n’est pas une excuse. Je dois l’avouer, Merry, j’ai été une
amie déplorable.
Tu as grandi dans un environnement stable et aimant. Je te l’ai dit
un jour, tu as été pour moi quelque chose comme un compas moral (« Est-ce que Merry ferait ça ? »). Je t’éviterai ma tirade habituelle sur la mère alcoolique et mythomane et – ça je ne t’en ai jamais parlé – le beau-père lubrique. Mais avec cette nouvelle information ne suis-je pas en train d’essayer de t’empêcher de considérer objectivement ma honteuse conduite ? Tu méritais mieux. Je ne t’ai pas écrit après que tu n’as pas pu revenir à Lovegood – heureusement il y avait là-bas des gens bien, comme Miss Petrie –, et si tu as reçu un mot de remerciements pour mon cadeau de
mariage, c’est uniquement parce que Blanche Buttner me les a tous fait écrire avant le grand jour, pour les envoyer ensuite elle-même.
Je me souviens que pendant le spectacle de début d’année, alors
que j’étais bouleversée par les paroles de l’hymne processionnel, « Jamais, oh non jamais je ne l’abandonnerai », tu t’es penchée vers moi, le plus naturellement du monde, et tu as pris ma main. Tu croyais que j’étais triste d’avoir perdu ma mère mais, en vérité, c’était à cause de quelque chose que je n’avais jamais connu et sur quoi je ne pouvais même pas mettre de mots. Puis, je ne l’ai appris que par la suite, tu m’as empêchée d’être prise sur le fait alors que je lisais avec ma lampe de poche quand les filles et les petites-filles sont venues me chercher pour m’enrôler dans leur club.
Je me demande maintenant pourquoi je n’ai pas repris contact
avec toi quand je suis rentrée, veuve, aux États-Unis et que j’ai passé six mois avec Oncle Rowan. Tu aurais pleuré avec moi, tu m’aurais posé les bonnes questions, tu aurais fait de ton mieux pour que je me sente soutenue, comme tu le faisais déjà à Lovegood. Dès que nous nous sommes connues, je me suis sentie plus forte parce que tu croyais en moi, si tu vois ce que je veux dire.
Will a été la seconde personne avec qui j’ai été à l’aise nuit et
jour. Tu as été la première.
Pendant les vingt-cinq ans où j’ai vécu à New York, quand je
retournais à Pullen, je n’ai jamais pris le temps d’aller te voir chez toi.
Je ne te mérite pas mais tu es ma meilleure amie, la première et la
plus fidèle.
À quoi pensais-je hier soir ? Feron sortit la seconde feuille de la machine à écrire. Étalée sur la table de réfectoire, la lettre inachevée ne faisait pas très bonne figure sous le soleil matinal.
Quel honteux amas de conneries égoïstes. Désolée que ton petit bébé soit mort, mais aie pitié de moi qui suis si horrible. Je la vois parcourir ces lignes, cherchant plus loin si j’ai parlé de son enfant. Mais, comme toujours, elle me trouvera des excuses : « Feron a vécu des épreuves que je ne peux même pas imaginer. »
Elle déchira chaque page en deux et jeta les morceaux dans la poubelle en inox sous l’évier.
22 octobre 1988
Chère Merry,
Hier j’ai déjeuné avec Cousin Thad, qui était à New York, et il
m’a appris ce qui était arrivé à ton enfant. Si j’avais été au courant, j’aurais réagi plus tôt. J’ai pour toi une peine immense, je veux que tu le saches. Je ne peux même pas imaginer une telle perte.
Je ne descendrai probablement pas à Noël cette année. Thad t’a
peut-être parlé du nouveau mari de Blanche et de sa fille. J’y suis allée l’an passé parce que je pensais que Blanche aurait de la peine si je n’y allais pas et elle a cru que je serais blessée si elle ne m’invitait pas. Nous avons tous les quatre rongé notre frein pendant trois jours, puis j’ai changé mon billet pour repartir plus tôt que prévu.
Une fois encore, accepte s’il te plaît toutes mes condoléances, Ta vieille amie de Lovegood,
Feron
31 octobre 1988
Chère Feron,
Un grand merci pour ton gentil mot. Cela te fera peut-être te sentir
mieux de savoir que lors du premier anniversaire de la mort de Paul, je me suis assise et j’ai commencé à t’écrire une lettre pleine d’angoisse, que je n’ai jamais terminée et jamais envoyée. Aucune amie ne devrait avoir à recevoir une lettre pareille. Donc ne t’en veux pas de ne pas t’être manifestée.
Je voulais te répondre le jour où j’ai reçu ta missive du
22 octobre, mais Jack et moi avons été occupés de l’aube au
crépuscule avec les nettoyages de dernière minute indispensables si l’on veut que les champs soient prêts à être brûlés en janvier. Nous avons eu cette année une récolte record, mais qui sait pendant combien de temps encore nous serons autorisés à pratiquer cette culture.
Nous avons en moyenne une offre par semaine de la part
d’acquéreurs qui veulent convertir la terre des Jellicoe en lotissement sécurisé avec terrain de golf et étang artificiel. Nous n’avons pour l’instant pris aucun engagement, quoique Jack soit plus désireux que moi de tout liquider. Il pensait que Paul reprendrait un jour les rênes. Si nous devions arrêter avec la saison prochaine, Jellicoe aura pendant cent quatre-vingt-dix ans approvisionné le marché du tabac. Jack parle de se lancer dans l’élevage des chevaux et nous avons déjà commencé à construire des écuries au bout du champ de l’ouest.
Mais tu n’es jamais venue ici, tu ne peux pas visualiser ce dont je
parle.
Cousin Thad m’a emmenée à Pullen l’autre jour voir ta nouvelle
maison d’invités et l’atelier, qui sont magnifiques. Je t’imagine déjà en train d’y travailler à un livre sous la lumière du velux. Puis, une fois accomplie ta tâche quotidienne, tu viendrais à Hamlin et nous pourrions nous asseoir sur la véranda ouest et discuter écriture.
Ce qui m’amène à quelque chose dont je ne te parlerai qu’à
contrecœur : l’histoire de Stephen Slade. Je m’y suis attelée immédiatement après avoir reçu ta lettre de « puissance tutélaire ». J’étais impatiente de raconter les années qui se sont écoulées entre 1821, où il a découvert le Bright Leaf, et 1914 où il a été enterré sur sa propre terre. Cela me semblait encore valoir la peine de le faire après que nous avons perdu petit Paul, et ça m’a occupée quand j’aurais pu autrement sombrer dans le chagrin, ce qui aurait été terrible pour Jack, qui allait plus mal que moi.
Je n’ai jamais envoyé l’article à mon agent Mr. Sterling. Pourquoi
lui donner de l’espoir avant d’avoir au moins la moitié d’un roman à
lui montrer ? J’ai d’abord essayé de l’écrire du seul point de vue de Stephen, puis j’ai décidé d’ajouter une famille de métayers qui vit dans les environs et devient très proche de lui. Comme ça il a des gens à qui dire les choses !
Puis l’incertitude m’a envahie. Quelle arrogance de croire que je
pouvais recréer la vie d’un personnage historique en n’utilisant que le fragile matériau de mon imagination. Alors j’ai cherché des livres actuels qui analysent plus sérieusement l’expérience des Noirs américains. J’ai trouvé le courage de me rendre à l’Église épiscopale méthodiste africaine d’Ézéchiel, malgré ma crainte de ne pas y être la bienvenue (comme j’avais tort !).
Le projet Stephen a finalement succombé l’année dernière. J’ai un
jour trouvé, au Musée du tabac, un petit article sur microfiche. « Le vieux nègre qui fut le premier à sécher le Bright Leaf », affichait en gros titre un exemplaire du Progressive Farmer de 1886. Le journaliste avait été présenté au vieil homme lors d’une vente aux enchères de tabac. Ravi qu’on lui reconnaisse sa trouvaille, Stephen Slade, alors âgé de soixante-cinq ans, régala son intervieweur du récit de l’événement. (« Ça jaunissait, jaunissait, ça d’vint clai’. ») L’article se terminait sur une phrase du vieil homme à propos de son ancien propriétaire, Abisha Slade : « J’aime’ais que mon maît’e soit enco’ en vie et moi enco’ son esclave. »
Quand je suis sortie du Musée, je savais que mon roman était
mort. Je me demandais ce qui me déprimait le plus : la façon condescendante dont le journaliste avait retranscrit les mots de Stephen ou le souhait que ce dernier avait émis. Il ne pouvait absolument pas avoir dit ça, pensai-je en me dirigeant vers le camion. N’est-ce pas ?
Puis j’ai eu une idée : peut-être l’avait-il dit parce qu’il savait que
c’était ce qu’on attendait de lui.
Je t’imagine en train de lire ça et de t’exclamer intérieurement :
« Bravo la puissance tutélaire ! » Cependant l’expérience vécue en tentant d’accomplir la tâche que tu m’avais assignée m’a permis de
connaître une église que j’aime et quelques-unes des femmes de mon groupe de lecture de la Bible sont devenues de très chères amies. Comme la plupart des enfants, Ritchie et moi sommes allés à l’école du dimanche et avons étudié la Bible, mais il a fallu que je rencontre mon groupe de l’église Ézéchiel pour avoir conscience de ce que le Livre saint avait été écrit par des gens qui avaient besoin d’être guidés.
Feron, je n’arrive pas à croire que j’aie pu continuer comme ça
sans m’arrêter. T’écrire m’a fait comprendre combien tu me manques, même s’il nous arrive régulièrement de passer des années sans nous voir.
Avec toute mon affection,
Merry
P.-S. Aujourd’hui, comme c’est Halloween, Jack a demandé :
« Est-ce qu’un enfant de deux ans et demi se déguiserait ? » J’ai répondu : probablement. Je me suis souvenue que, quand Ritchie avait à peu près cet âge-là, Maman lui avait fait un costume de bébé chauve-souris. J’étais sur le point d’aller le chercher dans les vieux cartons quand je me suis rappelé qu’il n’y avait pas de petit garçon pour le porter. Ça revient comme ça, régulièrement. Un jour, quand nous serons de nouveau face à face, j’essayerai de te décrire à quoi ressemblait Paul.
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