Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 51 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 51

 

 

La combinaison bien proportionnée de médicaments avait perdu sa magie. Merry ne s’habillait plus et ne boitillait plus jusqu’à la véranda. Merry dormait. Dedra, l’infirmière anesthésiste, dit à Feron que la nature suivait son cours.

En haut, dans la vieille ferme des Jellicoe, une nuit Feron entendit des gémissements plus douloureux et de violents vomissements. Puis l’infirmière, une nouvelle, demander s’il ne fallait pas la renvoyer à l’hôpital, et une voix sévère, qui semblait être celle de Lavonne, réciter une liste de non : non, on n’appelle pas le 911, non, pas d’ambulance… Et ensuite, téléphonez au médecin de soins palliatifs. Feron entendit les mots « … elle meurt… » et elle allait descendre, quand Merry gémit encore. Elle était toujours là.

Le lendemain, il y avait une perfusion et ce qu’ils appelaient la « pompe antidouleur », que la patiente pouvait presser lorsqu’elle n’en pouvait plus.

Quand elle allait marcher, Feron restait à portée de vue et d’ouïe, au cas où on l’appellerait.

Rachel donna à Feron une copie de la liste des gens dont Merry aurait aimé qu’ils assistent à ses funérailles. Avec leurs coordonnées. En la parcourant, elle vit le nom de la doyenne Fox. « Je vous aiderai à les appeler », dit-elle à Rachel.

Derrière la fenêtre de Feron, le ciel nocturne était étonnamment rempli d’étoiles. Comment pouvait-il y en avoir tellement plus que d’habitude ? Feron plissa les yeux, essayant de donner un sens à cette impression. Tout en bas, les étoiles semblaient se fondre dans le paysage. Elle avait appris la patience, aussi regarda-t-elle encore et encore, jusqu’à ce qu’elle comprenne. C’étaient les lumières des fenêtres les plus hautes du lotissement, de l’autre côté des arbres.

Feron était assise à côté du lit de Merry. Il y avait toujours quelqu’un à son chevet. Merry ne dormait pas, pourtant ses yeux restaient fermés.

Dans la maison, le temps avait pris une nouvelle forme. Il semblait s’étirer interminablement. Ainsi qu’elle en avait pris l’habitude, Feron chercha à accorder sa respiration à celle de Merry.

Les yeux s’ouvrirent. Exactement comme le soir où Feron était arrivée. « Tu es là, murmura Merry.

— Oui, je suis là, dit Feron.

— Je ne délire pas.

— Non, tu ne délires pas.

— Je sais que tu es vraiment là.

— Je suis vraiment là », dit Feron, en prenant dans les siennes la main droite affaiblie de son amie. Elle se souvint que c’était ce que Merry avait fait dans la chapelle de Lovegood où résonnait le « Jamais, oh non jamais je ne l’abandonnerai » de l’hymne universitaire, devant croire que Feron pensait à sa mère disparue, alors que Feron regrettait et désirait une chose sur laquelle elle ne pouvait pas mettre de nom.

Un long et doux silence s’installa entre elles.

« Je me souviens maintenant…, murmura Merry, de ce que j’ai oublié de te dire. Je t’aime.

— Moi aussi, je t’aime, Merry. »

Susan Fox, Doyenne émérite

Dinwiddie House

7 Janvier 2001

Chère Feron,

Que dire ?

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour honorer votre

générosité en mémoire de Merry. Mais d’abord je dois vous donner les dernières nouvelles de Lovegood.

Après avoir survécu au passage dans le deuxième millénaire de

notre ère sans apocalypse ni panne générale du système informatique, extinction du réseau électrique et effondrement de notre civilisation, nous venons de terminer la première année de ce nouveau siècle, marquée par ces désastreuses élections, les recomptes des voix et une décision contestée qui, je le crains, risque de se répercuter sur les prochaines décennies.

Je suis toujours vivante et saine d’esprit, comme mon ami

Mr. Peeler, que vous avez rencontré lorsqu’il m’a accompagnée à l’enterrement de Merry en septembre 99. Sa femme, notre ambitieuse présidente, continue de se surpasser par les changements et les améliorations qu’elle apporte. Lovegood est en train de devenir, non sans douleur, une université mixte, dotée d’un nouveau nom, et qui offrira des cours du soir. Une équipe juridique et une agence de relations publiques, toutes deux parmi les meilleures, sont à l’œuvre et préparent le grand chambardement pour juin prochain. Le 1er septembre 2001 Lovegood College ouvrira ses portes en tant qu’université Horace Lovegood.

Il y a aussi eu, à bas bruit, une frénétique remise en question de

notre devise. Dans Esse quam videri, la notion d’objectif à atteindre ne disparaissait-elle pas ? Nous avons passé quelques mois hasardeux pendant lesquels les membres du conseil d’administration ont cherché une nouvelle formule digne de nos ambitions. Ils sont tombés d’accord pour que « Désirer et atteindre » remplace « Être plutôt que paraître », mais la traduction latine, Aspirare et merere, ne sonnait pas bien. Finalement toutes ces folies ont pris fin après que plusieurs de nos donateurs les plus importants, dont un ancien sénateur et un en exercice, nous ont rappelé que Esse quam videri était, et avait toujours été, la devise de l’État.

Winifred Darden disait souvent que le secret de l’extraordinaire

fonds de dotation de Lovegood pouvait être exprimé par l’acronyme « GET », obtenir : G comme gratitude, E comme enclosure, T comme tradition. Je me demande ce qu’elle aurait pensé de notre nouvelle appellation. Probablement quelque chose comme « Estimons-nous heureuses qu’ils aient gardé Lovegood dans cette désignation, et d’avoir toujours nos colonnes doriques et la reconnaissance de nos anciennes ».

Ce qui me ramène à votre proposition de financement d’une série

de conférences. Mr. Peeler et son fils ont fait les comptes et conclu que votre versement initial suffirait à couvrir les frais d’une première séance Meredith Jellicoe Rakestraw en mai 2002.

Je laisserai cependant votre offre généreuse et le chèque qui

l’accompagne dans un tiroir jusqu’à ce que vous me répondiez. Vous serez peut-être moins enthousiaste à l’idée que votre don aille à l’université Horace Lovegood plutôt qu’à votre ancien Lovegood College.

Je suis heureuse que votre réalisatrice soit enfin contente des

rushes de ce qui est maintenant Mrs. Blue. Avec Mr. Peeler j’ai regardé sur internet à quoi ressemblait l’Estrémadure. Quel endroit magnifique et préservé. Je ne savais pas que les Espagnols étaient d’importants producteurs de tabac.

Parce que vous m’avez demandé si nous avions une copie de notre

reconstitution historique dont vous avez besoin pour votre roman en cours, je me suis mise à explorer la riche réserve de documents préservés par Winifred Darden. Ce qui m’a permis de découvrir les paroles de l’hymne des Filles et Petites-Filles, et d’autres trésors qui vous intéresseront peut-être. Je les ai tous scannés. Sur le CD que je vous envoie ci-joint, vous trouverez aussi la version de Mahalia Jackson de « My God is Real », que Sœur Simone a chanté pour l’enterrement de Merry. Une façon de partager de nouveau avec vous au moins un peu de l’atmosphère inoubliable de cette journée. Sur le chemin du retour, Mr. Peeler a dit que de vous avoir mises

Merry et vous dans la même chambre montrait une connaissance affûtée des jeunes filles. J’ai répondu que nous en avions parlé avec Winifred, et que cela était dû en partie à l’expérience, en partie au destin et peut-être à un apport de cette essence indéfinie que parfois nous qualifions de grâce.

J’ai hâte que vous ayez fini ce que vous appelez votre roman de

l’amitié. Je ferai tout mon possible pour rester une lectrice lucide jusqu’à ce qu’il arrive entre mes mains.

(Votre réalisatrice prend peut-être un risque avec un film muet,

mais je l’en félicite. Nous avons tous besoin de silence, de simplement rester assis dans une salle sombre à regarder des êtres humains vivre, travailler et découvrir leurs affinités sans avoir recours aux mots. Comme vous, je trouve très intéressant qu’une version féminine de Barbe-Bleue contienne une histoire d’amour sous-entendue. J’aime le nouveau titre.)

Faites-moi savoir ce que vous pensez à l’idée d’une donation à

l’université Horace Lovegood. Si vous en êtes toujours d’accord, nous pourrions mettre les choses en route assez rapidement.

Bien à vous,

Susan Fox

Doyenne émérite,

Lovegood College

 

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