Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 23 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 23

 

 

« L’été de Maman commence aujourd’hui ! » s’écriait toujours Ritchie au solstice d’hiver. Le solstice d’hiver avait eu lieu quatre jours plus tôt. Il tombait soit le 21 décembre, soit le 22. Cette année c’était le 22.

Comme en 1958.

Le moment où l’humeur de leur mère commençait à s’élever au-dessus de ce qu’elle appelait son bourbier de tristesse. Pendant la récolte, à l’automne, elle avait plongé, et en novembre touché le fond. En novembre et début décembre, Ritchie lui rappelait sans cesse : « Pas beaucoup plus longtemps, Maman ! »

L’après-midi de 1958 où Mr. Jack était arrivé plus tôt que prévu chez eux, tandis que Merry préparait son lit pour Feron, Ritchie avait calculé qu’ils avaient probablement décollé et volaient en direction de leur maison. « Elle va déjà mieux. Je l’entends dire à Papa : “Tu ne remarques pas comme la lumière change ?” »

Merry décida de prendre pour rentrer la route à deux voies du comté et de penser au passé. Le moteur diesel du nouveau camion vrombissait sur une note basse et profonde de baryton.

« Tu conduis un camion, avait dit Feron sur le parking.

— C’est ce dans quoi nous nous sommes toujours déplacés. J’aime bien avoir un plateau vide au cas où je trouverais quelque chose que je voudrais transporter ailleurs.

— Il est très joli. Est-ce que c’est difficile à conduire ?

— Non. Je roule en camion depuis que j’ai mon permis. Celui-ci est un cadeau de… Jack. Je ne l’aurais probablement pas choisi rouge, mais c’est un rouge sombre, et il a ce magnifique logo peint sur les portières de la cabine.

— Une feuille.

— De tabac.

— Hmm », avait dit Feron, sans s’expliquer.

Feron est la personne la plus compliquée que j’aie jamais connue. Cette fin d’après-midi où, alors qu’allongées sur la pelouse devant Lovegood, nous parlions de la poétesse de la promotion 1918, et que je me demandais ce qui lui était arrivé, Feron a compté les années sur ses doigts et dit : « Cela lui ferait maintenant près de soixante ans. Sa vie ne serait peut-être pas finie, mais figée – comme de la gelée Jell-O. »

Elle établit des comparaisons et te permet de voir plus loin. Elle inverse les propositions et te montre l’autre côté des choses.

Puis, avant que je la rende à Miss Petrie, elle a lu ma nouvelle, « Musardant sur la pelouse ». Et dit que c’était une réussite mais qu’il fallait laisser le lecteur savoir dès le début qu’on était en 1918. Et que « banale » ne convenait pas à celle qui serait la poétesse de la promotion. Elle a proposé d’autres adjectifs. « Optimiste serait peut-être le plus efficace, vu qu’à la fin elle meurt », a-t-elle conclu. Voilà un exemple parfait de la façon dont elle utilise les contraires. La doyenne Fox avait dit que cela s’appelait de l’ironie.

Et à l’Algonquin elle a décrit ce qu’elle avait ressenti à côté de Will devant l’autel : « Nous devrions tous obtenir ce que nous voulons au moins une fois dans notre vie. »

Quand je me demandais si je devais épouser Mr. Jack, j’ai pensé que cela le rendrait heureux, après toutes ces années pendant lesquelles il s’était senti coupable, puis avait recommencé, et s’était de nouveau senti coupable. Pourquoi ne pas faire en sorte que cela soit bien ?

En ce qui me concerne, je crois m’être décidée après avoir relu « Dans son coin natal » de Tchekhov, où, ayant fini ses études, une jeune femme revient dans sa maison de famille au fond de la steppe. Un médecin, bon parti, veut l’épouser, mais il ne lui plaît pas. Pourtant, elle finit par dire oui. N’ayant plus à s’inquiéter d’un avenir incertain, elle acceptera la steppe comme son destin et tirera le meilleur parti possible de ce retour chez elle.

Miss Petrie n’était peut-être pas un être humain très compliqué, car trop affaiblie d’avoir mis tant de force à oser vivre avec la femme qu’elle aimait. Mais elle l’était assez pour apprécier les écrivains qui l’étaient. « Elle nous a appris à accepter d’être laissées dans l’incertitude », avait fait remarquer Feron.

Et aujourd’hui, elle a raconté comment, alors qu’elle se dirigeait vers la bibliothèque pour commencer à travailler sur un conte de fées comme Cuervo le lui avait demandé, l’idée avait pris forme : elle allait écrire l’histoire d’une femme qui découvre pouvoir aimer un homme tant qu’ils ne sortent pas dans le monde extérieur.

Ses éclairs de perspicacité ont influencé ma vie – ou révélé de moi quelque chose dont je ne me doutais pas.

Maman, dans ses mauvais jours, avait son côté compliqué. Elle ne parlait jamais de ce qui se passait dans son « bourbier de tristesse », alors que Ritchie la harcelait de questions. Dans ses mauvais jours, elle montait dans ce vieux grenier et dormait sous un tas de couvertures. Est-ce que la culture du tabac l’ennuyait ? Regrettait-elle d’avoir quitté l’université pour épouser Papa ? Avait-elle cessé de l’aimer ? Et si oui, le savait-il ?

S’il avait vécu, Ritchie aurait certainement été quelqu’un de compliqué. Il avait grandi dans quelque chose de compliqué. Peut-être l’était-il déjà devenu quand il est mort au combat.

Feron n’avait pas beaucoup changé. Elle avait toujours l’air d’être en désaccord avec quelque chose ou quelqu’un. Un esprit critique aurait dit qu’avec l’âge cette expression s’était figée sur son visage. Elle avait laissé pousser ses cheveux et les portait sévèrement tirés en arrière, ce qui la faisait ressembler à une institutrice. Merry avait été surprise qu’elle ne se soit pas mieux habillée pour déjeuner avec elle, mais peut-être était-elle fatiguée de devoir tous les jours soigner sa tenue pour aller travailler.

L’histoire de l’homme du car ressemblait assez exactement à ce que Merry avait imaginé. Mais curieusement, l’anecdote du dessin de l’hymen l’avait plus choquée que le fait que la jeune Feron ait vécu avec l’ex-prisonnier sans nom pendant plus d’une semaine.

Et il y avait la carte du cousin. Elle allait l’appeler et lui demander conseil. Il avait suggéré à Feron de rénover la maison dont elle avait hérité de son oncle afin de mieux la louer.

Peut-être, maintenant que Feron possédait un toit à Pullen, vivraient-elles proches l’une de l’autre lorsqu’elles seraient vieilles. Elle les imaginait déjà. Se rendant visite tour à tour et comparant les dysfonctionnements de leurs corps déclinants. Ce serait une longue, longue amitié, elles se raconteraient tout ce qu’elles ne s’étaient pas dit par le passé.

« Tu ne peux pas me soutirer tous mes secrets, Merry, l’avait avertie Feron.

— Est-ce que quiconque connaît un jour tous les secrets d’une autre personne ? avait-elle répondu. Non, je ne crois pas. »

Et je ne le crois pas.

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