Parce que c'est nous
Quatrième Partie
OceanofPDF.com
25
1984
Winifred Darden disait : « L’acronyme secret de l’extraordinaire fonds de dotation de Lovegood est “GET”, obtenir, G comme gratitude, E comme enclosure, T comme tradition. Lorsque Lovegood m’a trouvé une place en son sein, les Darden, libérés de leur fardeau, se sont cotisés et ont largement contribué. Quand, après leur départ, nos étudiantes réussissent dans la vie, elles et leurs proches se souviennent généreusement de Lovegood.
« Bon, le mot enclosure n’est désormais pas très bien vu. Pourtant il reste absolument indispensable, car les parents y tiennent encore. Ils veulent savoir que leur progéniture se trouve en lieu sûr “loin des conflits, en quête de vie intellectuelle”, pour citer notre hymne. Ou, pour le dire autrement, à l’abri de ce qu’évoque l’infâme chant de fraternité sur les projets de rendez-vous dont les deux premières lignes, qui concernent les universités rivales de la ville, sont suivies du jeu de mots “And love good girls”.
« Quant à la tradition, c’est notre atout majeur. Comme nos colonnes doriques : un emblème classique pour les donateurs. »
Pendant ses marches matinales sur le campus de Lovegood, qui sous sa présidence avait doublé de surface, la douce voix de feu Winifred Darden, ses messages à la fois pleins d’informations et d’humour tenaient souvent compagnie à Susan Fox. Comme elle avait eu tort, lorsqu’elle avait rencontré pour la première fois la directrice de la résidence universitaire, de penser : « Oh là là, je vais devoir continuellement lutter avec elle pour instaurer quoi que ce soit de nouveau ! »
Tôt le matin, Susan Fox s’habillait et sortait, et les étudiantes en se réveillant pouvaient de leur fenêtre suivre la petite promenade de la doyenne émérite, enveloppée dans un châle lorsqu’il faisait frais, portant une cape en hiver, et une veste légère par temps plus doux.
Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, il y avait à Lovegood College des chambres vides. Lovegood perdait des inscriptions au profit des universités publiques qui offraient quatre ans d’études. Un statut que Lovegood devrait bientôt obtenir, même les conservateurs purs et durs commençaient à le comprendre. Il est largement temps, pensait la doyenne émérite, de voir se dérouler sur notre pelouse une cérémonie de remise du master 1. Défilé de jeunes filles – jeunes femmes ! – habillées de la longue robe verte et recevant leur diplôme des mains du nouveau président. Qui n’était plus si nouveau désormais, puisque arrivé en 1977.
Si on le lui avait demandé, elle aurait su dire quel nouveau bâtiment devait être attribué aux deux premières années, et lequel aux deux autres. Mais quand il s’agissait de donner des conseils, il était judicieux d’attendre qu’on vous demande votre avis. Lorsque les administrateurs lui avaient proposé de rester à Lovegood une fois à la retraite, l’un d’eux avait dit, en plaisantant à moitié : « Vous serez un peu comme la reine d’Angleterre. » Et une fois qu’elle avait de nouveau eu le loisir de lire, elle s’était plongée dans les biographies des deux Elizabeth, la seconde du nom ayant alors quatorze ans de moins qu’elle, et avait découvert l’énorme influence qu’elles avaient eue.
Puis il y aurait l’étape suivante. Vassar College avait ouvert ses portes aux garçons en 1969, alors qu’elle était encore doyenne. Un pas en avant qui demanderait quelques travaux de réaménagement des toilettes de Lovegood. Mais là aussi, attends qu’on te demande ton avis. Et si cela arrive, le terme usuel est urinoir.
Winifred Darden vivait encore quand le projet « reine » avait été lancé.
« Pourquoi me propose-t-on cela, Winifred ? Est-ce déjà arrivé à une autre avant moi ?
— Lovegood n’a jamais eu de doyenne comme vous, Susan. Nous n’en revenions pas de la chance que nous avions, quand vous avez accepté le poste. Je comprends parfaitement pourquoi ils rénovent Dinwiddie House et espèrent vous voir rester ici. Vous êtes une institution, comme nos colonnes doriques. Vous deviendrez un exemple pour nos étudiantes, et une incitation pour nos donateurs.
— Une doyenne émérite, fantôme des vieilles valeurs de Lovegood ?
— En ce qui concerne ces dernières, nous allons avoir besoin de toute l’aide dont nous pourrons bénéficier. Vous vous souvenez quand vous êtes arrivée ? Vous disiez “Autour de nous le monde change vite, Winifred. Qui sait ce qui va se passer dans les dix ans à venir ?” Et il y a maintenant presque vingt ans de ça. Franchement, Susan, vous imaginiez une telle accélération, de telles transformations ?
— Honnêtement non. Je m’attendais à des choses qui ne sont jamais arrivées, et je n’en ai pas vu venir d’autres qui étaient quasiment sous mon nez. Mais c’est la nature même du changement, vous ne croyez pas ? »
Winifred aurait aimé le président Brook. (Comme il était arrivé après avoir quitté un poste de « président », abandonner le titre de « doyen » avait été voté à l’unanimité.) Tout le monde l’aimait. Certaines filles – femmes – avaient le béguin pour lui. La doyenne émérite l’appréciait. Devlin Brook était un digne successeur. Qualifié, comme elle auparavant, de « chance » pour Lovegood, il dirigeait jusque-là un petit collège privé pour garçons dont tout le monde avait entendu parler. Père de quatre filles, il avait expliqué au comité de sélection, qui déjà le préférait aux autres candidats : « Je connais donc bien les jeunes demoiselles. » Il venait du Sud, ce qui était un plus. Mais il était catholique, ce qui faisait hésiter certains administrateurs, jusqu’à ce qu’un des membres les plus importants du bureau s’exclame : « Oh, allez, n’avons-nous pas déjà vécu cela avec le président Kennedy ? »
Venant d’une école pour garçons, le président Brook connaissait le projet visionnaire de la fondation Anne C. Stouffer, lancé par l’héritière des tabacs Reynolds en 1967 et dont le but avait été de faire entrer les garçons noirs dans les écoles secondaires du Sud. S’intéressant à ces questions, il avait découvert la fondation Fairlie, qui depuis le début des années 1970 avait permis à des jeunes filles noires de s’inscrire dans des universités publiques. Lovegood en avait accepté deux, mais au dernier moment elles avaient choisi des établissements offrant les quatre premières années d’études supérieures. Susan Fox, pour sa part, en aurait fait autant : pourquoi se seraient-elles installées en un lieu où leur présence suscitait de l’appréhension, sachant qu’elles auraient deux ans plus tard à se battre de nouveau contre les préjugés ? Mais cela avait provoqué une certaine effervescence. Même les administrateurs qui au début s’y opposaient avaient fini par se laisser persuader. Ce serait pour Lovegood l’occasion de donner l’exemple en matière de libéralisme (et ainsi d’avoir droit à de nombreuses nouvelles subventions).
À la fin de sa première année à Lovegood, le président Brook lui avait rendu visite dans son nouveau logement, non loin du campus.
« Je suis venu, madame la doyenne, vous demander d’être ma complice pour notre prochaine collecte de fonds. Je m’occuperai des clubs, des discours, des démarches et du courrier, tandis que vous organiserez des thés et des dîners à Dinwiddie House. Si vous en êtes d’accord.
— Devrai-je faire la cuisine ?
— Non, oh non. D’autres s’en chargeront, et nous demanderons à nos meilleures étudiantes d’assurer le service.
— Dans ce cas… » Elle marqua une pause afin de conférer quelque solennité à ses paroles. « J’accepte avec plaisir. Mais je vous en prie, laissez-moi vous aider avec le courrier, ce que je peux faire tranquillement d’ici. »
Les efforts qu’ils avaient fournis tous les deux – et oui, elle acceptait qu’on lui en attribue quelque mérite – pour mettre en place la plus ambitieuse de toutes les campagnes de financement de Lovegood avaient donné des résultats surpassant leurs attentes.
Le G de l’acronyme imaginé par Winifred la fit penser à Feron Hood, qui avait publié un autre roman, Mr. Blue, et généreusement contribué à la collecte. Elle continuait à envoyer une donation annuelle à la Bourse Sophie Sewell Hood qu’elle avait créée quand La Bête et la Belle était sorti.
Les années que j’ai passées à Lovegood gardent toujours pour moi
le même éclat. Là-bas, pour la première fois de ma vie, je me suis sentie suffisamment en sécurité pour ouvrir mes ailes. C’est en lisant une nouvelle de Merry dans les toilettes que j’ai décidé de devenir écrivaine.
Susan Fox avait été honorée de cette confidence, même après l’avoir, en lisant un magazine à la bibliothèque, retrouvée dans une interview de Feron. Elle aurait aimé avoir été assez sûre d’elle lors de ces premières années à Lovegood pour faire asseoir Feron face à elle dans la fameuse bergère de Saxon Hall (qui maintenant ornait son bureau de Dinwiddie House) et obéir à son ancien instinct de chef en demandant : « Dites-moi, Feron, comment était-ce, quand vous avez dormi dans ce parc, à Chicago ? Vous n’aviez pas trop froid ? À quoi pensiez-vous ? »
Mais ses premières années à Lovegood avaient été ses années « d’humilité », celles où elle avait dû repartir de zéro et se construire une nouvelle vie après avoir fait en sorte, à Saxon Hall, que le ciel lui tombe sur la tête. Avec la jeune Feron elle s’était contentée d’un « Vous pouvez compter sur une oreille discrète dans ce bureau, si jamais vous ressentez le besoin d’en dire plus sur cette période pénible ».
Après avoir lu et analysé La Bête et la Belle, elle était presque certaine que la jeune fille en fuite n’avait, à Chicago, jamais dormi dans un parc, mais dans un lit avec un ancien taulard sauvegardé dans une fiction sous les traits d’une Bête émouvante.
J’aurais pu me retrouver en prison comme la directrice de la Madeira School, se dit-elle. À cinquante-sept ans, Jean Harris a tiré sur son amant. J’en avais quarante-deux quand j’ai brisé la fenêtre du mien, mordu un agent de police et ai été emmenée hurlante. Où est la différence ? Et si j’étais montée jusqu’à son appartement du campus avec un pistolet dans mon sac ? Pas mon style. De même que je n’aurais jamais écrit de telles obscènes stupidités que celle de sa célèbre lettre de Scarsdale. Son écriture frénétique était une véritable autodénonciation. Lorsque j’ai dit au président Brook que je m’occuperais du courrier, cela signifiait que j’allais devoir rédiger au stylo à plume cinq mille missives destinées aux amis et anciennes étudiantes de Lovegood. Et pendant que j’accomplissais ma tâche (trente envois préparés chaque jour dans mon bureau de Dinwiddie House), je me demandais combien de destinataires reconnaîtraient mon écriture sur l’enveloppe frappée de la devise Esse quam videri. C’est à Mrs. Camilla Cherrington, qui m’a sauvée quand j’étais en troisième, que je dois cette écriture cursive si particulière. Quand je suis arrivée dans sa classe je traçais des caractères raides comme des piquets et séparés les uns des autres, et quand j’en suis sortie d’élégantes boucles penchées, car je voulais tout copier d’elle. Avec un peu de chance, certaines personnes rencontrent dans leur jeunesse quelqu’un qui va changer leur vie. Y a-t-il quelqu’un auprès de qui j’ai joué ce rôle ? Y a-t-il eu pour Jean Harris quelqu’un qui l’ait joué ? L’a-t-elle joué pour certaines de ses élèves ?
Mr. Blue de Feron Hood était une œuvre étrange, courte, dont la lecture n’était pas aussi agréable ou satisfaisante que celle de La Bête et la Belle. Bien que magnifiquement présentée, cette fois avec des illustrations à l’aquarelle plus explicites que l’histoire elle-même. Sur la jaquette, le roman était présenté comme « la version féministe du conte Barbe-Bleue, par Feron Hood. » Dans le récit de Feron, c’est la femme qui tient à avoir dans la maison une pièce secrète. Le lecteur la découvre quand elle a huit ans et ouvre la porte à Mr. Blue, qui a été appelé par son père mourant pour reprendre l’exploitation familiale. Elle se montre désagréable, lui dit d’attendre dehors et referme. Le décor est celui d’une grande exploitation agricole dont la production n’est pas précisée, mais les feuilles dorées qui ondulent sous le soleil d’été évoquent le tabac. Nous sommes dans la tête de Mr. Blue, à qui la petite fille vient de fermer la porte au nez. Il sait qu’on va lui dire de le faire entrer, et qu’elle devra apprendre à l’apprécier. « Crains-le un peu, et respecte les tâches indispensables qu’il va accomplir. » Elle grandira, restera fière, mais un jour viendra peut-être, se dit-il, où ce petit visage arrogant devra s’ouvrir à lui. On passe tour à tour du point de vue d’un des deux protagonistes à celui de l’autre, comme dans La Bête et la Belle, et le lecteur suit l’évolution des pensées de l’impérieuse enfant qui devient une impérieuse jeune femme. Parce qu’elle pense que la ferme est son destin, elle finit par accepter Mr. Blue et se marier avec lui. Ils dirigeront l’exploitation ensemble. Elle se retire souvent dans la solitude d’une chambre du deuxième étage en lui disant qu’elle a besoin d’y rester afin de se remettre d’aplomb. La pièce est laide et presque vide, meublée seulement d’un vieux fauteuil dont le rembourrage s’échappe, d’une petite table et d’une couverture pliée. Sur l’illustration apparaissent des marques là où l’ouverture de l’ancien grenier à foin a été obturée autour de l’unique fenêtre qui donne sur les champs. Mr. Blue accepte de lui accorder l’intimité à laquelle elle tient et ne monte jamais la voir. Ce n’est qu’après la mort de sa femme qu’il pénètre dans la pièce. Il est bouleversé par son affreuse nudité. Il n’arrive pas à comprendre ce qui, en ce lieu, pouvait l’aider à se revigorer. Il n’est pas seulement dérouté, mais dévasté par la perte de son épouse et de leur enfant nouveau-né.
Est-ce que Mr. Blue contenait des éléments appartenant à la vie de Merry Jellicoe ? La dernière fois que la doyenne Fox avait vu Merry, qui accompagnait une nouvelle étudiante à Lovegood, elle avait annoncé s’être mariée avec Mr. Rakestraw, que son père avait embauché comme régisseur des années auparavant. Mais Merry était toujours vivante. Elle avait royalement contribué à la campagne de financement de Lovegood, avec un chèque aux noms des deux époux, et, comme Feron, envoyait depuis de l’argent tous les ans.
Ainsi qu’elle l’avait fait avec La Bête et la Belle, Susan Fox s’était abstenue de tout jugement définitif sur Mr. Blue jusqu’à ce qu’Eloise Sprunt (qui enseignait toujours les maths et les sciences) l’ait lu.
« J’ai adoré les illustrations, dit Eloise. Pourquoi les livres pour adultes n’ont-ils plus d’images ? Je préfère le personnage masculin. Dans les deux romans de Feron, c’est l’homme qui se retrouve abandonné. Bien qu’évidemment sa femme ne quitte pas Mr. Blue, elle meurt en accouchant, mais quand même…
— Feron a expliqué qu’elle avait des doutes à propos de cette fin. Elle a été prévenue : les seconds romans sont voués à décevoir. Il y a parmi ses aînés un écrivain dont le premier livre a connu un succès fou et qui refuse d’en écrire un autre. Vous savez ce qui m’est venu à l’esprit après l’avoir lu, Susan ?
— Dites-moi vite.
— Je me suis dit : Barbe-Bleue n’apparaît pas dans ce conte. Il aurait aussi bien pu avoir pour titre Mrs. Blue. Il parle en fait de tout autre chose.
— Très perspicace ! Je crois que vous avez raison. Vous vous souvenez comme la Bête était gentil et généreux. Dans les deux livres, les hommes s’en tirent mieux que les femmes.
— Qu’allez-vous lui dire, quand vous lui écrirez ?
— Eh bien, je commencerai peut-être par vous voler votre commentaire sur les images dans les ouvrages pour adultes. Ensuite, je parlerai du personnage masculin, que comme vous j’ai aimé. J’ajouterai peut-être que bien que Mr. Blue ait une trame plus complexe que La Bête et la Belle, le cadre folklorique lui convient bien. Et je terminerai en disant que j’attends son prochain livre avec impatience. »
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