Parce que c'est nous
Chapitre 26
1988
Un nouvel objet était apparu dans la vitrine d’une luxueuse boutique de Madison Avenue devant laquelle elle passait tous les matins en allant travailler. En plein milieu, entre des jumelles d’opéra du e XIX siècle serties de pierres précieuses et un dragon de porcelaine chinoise, un rat en habits de cérémonie cravachait son cheval au galop. Le rat montrait ses dents jaunes proéminentes. Tout était méticuleusement fabriqué : le haut-de-forme, la selle anglaise, les chaussures fines dans les étriers, le gilet gris pâle sous le frac, l’écume dégoulinante. On pouvait même voir qu’il s’agissait d’un cheval mâle entier. Monture et cavalier ne mesuraient pas plus de quinze centimètres de haut et à peu près autant de long. Si Marguerite Steed avait été là, elle aurait identifié les tissus dont les vêtements étaient faits et expliqué quelle structure cachée maintenait cette folle envolée. Derrière, sur le velours froissé gris, il y avait une étiquette de la taille d’une carte de visite où était calligraphié avec force arabesques :
La Course du rat
2 500 $
C’était la première chose que Feron ait envie de s’acheter depuis son arrivée à New York, quinze ans plus tôt. L’élégant cavalier aux longues incisives et son étalon écumant l’impressionnaient profondément. Tout en fabriquant soigneusement chaque élément, leur auteur devait avoir ricané méchamment. Cet objet aurait très bien pu faire partie des rares touches personnelles qu’elle se permettait d’apporter dans les appartements des employés de MacFarlane qu’elle occupait les uns après les autres.
Puis elle pensa le faire porter à Marguerite Steed par son cousin Thad, venu à New York assister au congrès des agents immobiliers et avec qui elle déjeunait ce jour-là. (« Dis à Marguerite que c’est pour la chambre du haut. »)
Elle avait été plus fâchée contre elle-même que déçue par l’accueil fait à Mr. Blue, qui ne s’en était pas si mal tiré. On en avait, dans les journaux « sérieux », plus parlé que de La Bête et la Belle et les ventes avaient été meilleures, grâce à la réputation d’écrivaine en quelque sorte non conventionnelle que son premier roman lui avait value. Avec Mr. Blue, les critiques qui aimaient qualifier une œuvre d’« énigmatique » avaient de quoi faire.
« Tu peux te permettre de déconcerter tes lecteurs, avait dit son éditeur. Les étudiants aiment traverser le campus avec de tels ouvrages, le titre en évidence. Ce n’était pas ton cas ?
— Si, je me souviens l’avoir fait avec Le Bois de la nuit, dit Feron. Et de ne l’avoir jamais lu.
— Quoi ? Tu n’as pas lu Le Bois de la nuit ? »
Il s’amusait souvent à la piéger.
Presque tous les critiques parlaient des aquarelles. L’un d’eux conseillait au lecteur de les étudier afin de mieux saisir le sens de l’histoire. Un esprit fin déclara que les illustrations valaient à elles seules le prix du livre.
Feron s’était contrainte à écrire ce deuxième roman. Les auteurs contemporains auxquels elle se mesurait en sortaient un tous les deux ou trois ans. De plus, elle s’était de nouveau sentie en compétition avec son ancienne camarade de chambre, Merry. Bonne vieille rivalité ! Après leur déjeuner au Neuse River Café, Feron était rentrée chez Blanche, où elle avait lu le remarquable article que Merry avait publié dans le magazine de Caroline du Nord, et elle s’était dépêchée de lui écrire en la sommant d’en faire un roman. On était alors en 1979, trois ans après La Bête et la Belle. Et Feron avait craint qu’en écrivant comme autrefois à Lovegood ligne après ligne sans s’arrêter, Merry en arrive à la moitié de son histoire d’esclave avant qu’elle-même ait trouvé le sujet de son prochain livre.
Son éditeur s’était enthousiasmé quand elle avait proposé un second conte de fées moderne. Avec son moment de gloire et ses deux demandes d’adaptation cinématographique, bien qu’aucune n’ait abouti, La Bête et la Belle lui avait rapporté largement plus que la minuscule avance accordée à Feron. « Tu aurais pu te donner un peu plus de mal pour faire la promotion de La Bête et la Belle », lui avait-il reproché. Ce qui ne l’avait pas empêché de doubler son avance sur Mr. Blue, une somme qui aurait couvert l’achat de La Course du rat tout en lui laissant cinq cents dollars devant elle.
« Quoi qu’il en soit, tu as du pain sur la planche. À ma connaissance, donner à une femme le rôle de Barbe-Bleue n’a encore jamais été tenté. À moins que les corps de tous ceux qui ont essayé et échoué forment un tas sanglant derrière une porte fermée à clé. »
L’éditeur aimait la quitter sur une note à la fois de défi et de dénigrement. « Mais attention, continua-t-il, la trame de Barbe-Bleue ne se prête peut-être pas facilement à l’inversion des genres. Les femmes désirent-elles les mêmes pouvoirs que les hommes ? Ont-elles les mêmes choses à cacher ? Ont-elles peur de ce dont les hommes ont peur ? Les hommes sont-ils curieux des mêmes choses que les femmes ? J’ai hâte de voir ce que tu vas faire de ton conte moderne. »
Après avoir accompli sa tâche de « puissance tutélaire », Alexy Cuervo était devenu son conseiller et meilleur ami. « Il est temps pour toi d’avoir un agent. Dont le rôle sera d’augmenter l’à-valoir des contrats standards et de faire en sorte que tu conserves tes droits sur les films.
— Et qui prendra au passage quinze ou vingt pour cent de ce que je gagnerai.
— Qui parle, ici, la grippe-sou ou bien la procrastinatrice ?
— Les deux, probablement. En outre, j’ai grâce à toi plus de contacts qu’aucun agent ne m’en aurait procuré.
— Je ne serai pas toujours là.
— Et d’ailleurs moi non plus.
— Écoute, c’est parfois l’art qui l’emporte, et parfois le marché. Avec un peu de chance, ils s’équilibrent plus ou moins.
— Et de quel côté penche Mr. Blue ?
— Quién sabe ? Ceux qui ont aimé La Bête et la Belle se réjouiront : “Chouette, un nouveau conte de fées de Feron Hood. Et avec de magnifiques illustrations.”
— Je soupçonne vaguement mon éditeur d’avoir voulu lancer cet artiste.
— Son style marche bien avec ton histoire. Ses personnages me rappellent Charles Demuth.
— Qui est Charles Demuth ?
— Un peintre du e XIX. Qui a illustré Le Tour d’écrou de Henry James. Il a aussi peint beaucoup de marins, d’artistes de cirque et de scènes de bains publics. Un homosexuel plutôt heureux, ce qui était rare à cette époque.
— C’est vrai, et moi j’aurais aimé être plus heureuse de mon épilogue.
— Quel dénouement choisirais-tu aujourd’hui ?
— C’est tout le problème. Je ne sais pas. J’étais trop prise par le désir d’inverser intelligemment le conte, de faire en sorte que ce soit la femme qui interdise à l’homme d’entrer dans la chambre secrète.
— Et tu y es arrivée.
— Non, elle ne le lui interdit pas, elle dit juste que c’est son endroit à elle, et il n’y va que lorsqu’elle est morte.
— Et finalement tu as écrit un conte qui parle d’un couple qui se découvre, et non de meurtres sanglants ou d’un tueur en série.
— Mais avec elle, j’ai triché. Exactement comme l’aurait fait un de ces romans conventionnels du e XIX que tu méprises tant. Si la femme s’affirmait ou en demandait trop, elle devait mourir.
— Pourquoi n’en écris-tu pas une autre version ?
— À quoi bon ? Qui est-ce que ça intéresserait ?
— Peut-être personne. Ce qui signifie que personne ne serait prêt à te payer pour le publier.
— Et donc quel intérêt ?
— L’intérêt, ma chère, c’est qu’il y a l’artiste et la carrière. Si un écrivain souhaite avoir une carrière, il doit publier un deuxième livre, puis un troisième et ainsi de suite, afin de construire une œuvre. Il tombe sous le sens que certains de ses ouvrages surpasseront les autres. Tout grand écrivain a des ratés.
— Mais toi, tu as fait un tabac avec ton premier livre puis tu t’es arrêté.
— Le Jardin de Nito était un prodige, et moi aussi. Nous formions un colis lumineux qui a explosé dans l’air du temps comme un feu d’artifice.
— Mais pourquoi ne pas avoir continué ? Pourquoi ne pas en avoir écrit un autre ?
— Le Jardin de Nito fut ma porte de sortie du désespoir. Il fait partie de ces livres qui sont en eux-mêmes le témoignage de leur nécessité. Nito m’a sauvé. Si je n’avais pas été capable de le faire exister, je me serais suicidé.
— Tu dis “Si un écrivain souhaite avoir une carrière”, mais comment ne pas le désirer ?
— En choisissant de ne pas avoir de parrain.
— Qu’est-ce que tu sous-entends ?
— Tu sais ce qu’est un parrain, non ?
— Tu as été le mien, n’est-ce pas ?
— Et l’éditeur aussi, ainsi que la production, la publication et ensuite les libraires et les acheteurs, les lecteurs, les critiques, les admirateurs et les détracteurs, ad infinitum. Les parrains sont toutes les influences qui t’entourent, ou qui existent entre toi et ton œuvre.
— Es-tu en train de dire que j’aurais pu refuser tout cela et enfermer mon travail dans un tiroir, comme Emily Dickinson ou d’autres, et mourir inconnue ? Avoir écrit l’histoire de Nito t’a empêché de te suicider. Tu l’as écrite, et même traduite, et tu ne t’es pas suicidé. Qu’est-ce qui, alors, a provoqué en toi le besoin de faire ce colis et de le présenter à un éditeur ? »
Cuervo, homme de lettres en deux langues, tourna silencieusement ses mains vers le haut dans un geste qui signifiait « Qui sait ? ». Ils étaient dans son appartement de Greenwich Village, qu’il appelait sa « villa du bord de l’eau » car, en tendant le cou par sa fenêtre, on apercevait l’Hudson River. Depuis qu’il était atteint de bronchite aiguë, il portait des mitaines en laine car, disait-il, il avait toujours froid.
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