Parce que c'est nous
Chapitre 2
Jamais, au cours de sa longue vie, Feron Hood ne put décrire comme elle l’aurait aimé ce qu’elle avait ressenti en voyant pour la première fois Meredith Grace Jellicoe. Quand Feron était entrée dans la chambre, Meredith se tenait face à la fenêtre, absorbée dans la contemplation d’un petit objet noir qu’elle tenait dans sa main. Sentant une présence, la jeune fille s’était retournée, avait vite refermé l’objet et son visage s’était éclairé comme si c’était exactement celle qu’elle attendait qui venait de passer la porte.
« Tu es Feron ? demanda-t-elle. Je t’ai aperçue en bas sur le parking. Tu sortais ta valise de la voiture. Deux minutes plus tôt et tu rencontrais ma mère et mon frère, dommage.
— J’ai croisé dans l’escalier une femme et un jeune garçon. Il descendait en glissant sur la rampe.
— C’était Ritchie ! Il menaçait de le faire. Je suis Merry, celle qui partagera cette chambre avec toi. Quel lit préfères-tu, fenêtre ou coin ?
— Tu es arrivée la première. À toi de choisir.
— Je ne me suis encore assise sur aucun des deux. J’attendais que nous nous décidions ensemble.
— En fait, je préfère le coin.
— Vraiment ? Tu es sûre de ne pas vouloir être près de la fenêtre ?
— J’ai un faible pour les encoignures. » (De là, on pouvait voir qui arrivait avant d’être vue.)
« Bon, si tu en es certaine. » La jeune fille s’avança et montra à Feron un petit compas. « Mon frère me l’a prêté, il y tient beaucoup. Il doit penser que j’en ai plus besoin que lui. C’est un compas de l’aviation qui date de la Seconde Guerre mondiale. Il sait que c’est difficile pour moi d’être loin de notre famille et il m’a montré comment, puisque cette fenêtre donne sur l’ouest, je peux déterminer la direction exacte de notre maison de Hamlin. »
Feron avait dû dire quelque chose. Ou peut-être pas. Quand elles furent devenues plus proches, Merry lui avoua : « Tu sais, Feron, quand je parle et que tu ne réponds pas, j’ai toujours peur d’avoir dit quelque chose qui t’ait mise en colère. »
Mince et petite, Merry donnait une impression d’être… d’un seul morceau, si une telle expression pouvait décrire quelqu’un. Tout était contenu en elle. Comme si Dieu, en la créant, s’était donné beaucoup de mal pour la colorier sans que rien ne dépasse. Elle avait des traits réguliers et des cheveux blond miel coupés aux épaules. On aurait pu la dire jolie, si ce n’est que son nez était trop long. Feron débordait du contour, et, assez grande pour avoir pris l’habitude de se tenir voûtée, elle ne pensait pas ne pas être attirante, mais jolie, certainement pas.
Après avoir vidé leurs valises, qui avaient été entre-temps montées par Mr. Sikes, un homme musclé et sans âge, les deux filles faisaient leur lit.
« Le voyage d’aujourd’hui a été long ? demanda Merry.
— Non, j’arrive de Pullen.
— Oh c’est vrai. Tu vis à Pullen avec ton oncle. Miss Darden me l’a dit. »
Et elle t’en a sans aucun doute raconté bien plus, pensa Feron, qui, après que Miss Darden s’était précipitée vers son oncle et elle à l’entrée et les avait entraînés dans le salon de réception, avait eu droit à un petit laïus sur Meredith Grace, charmante fille de la famille Jellicoe, des producteurs de tabac. Puis la délicate vieille dame leur avait montré un ancien album cousu à la main, et Oncle Rowan, visiblement ému, avait longuement contemplé la photo de la promotion 1875, celle de sa grand-mère, avant de s’éclipser en toute hâte car il avait rendez-vous au Walter Raleigh pour le déjeuner.
« En fait, dit Feron, je suis née à Pullen. Ma mère y a rencontré mon père.
— Miss Darden m’a appris que tu venais de perdre ta mère. J’espère que tu ne m’en veux pas de t’y avoir fait repenser. Je ne peux pas imaginer ce que ça doit être. Elle était malade ou…
— Non, elle est tombée et sa tête a heurté le radiateur. C’est moi qui l’ai trouvée en rentrant de l’école. »
De simples faits, très résumés. C’était ce que tu faisais. Recommencer sur une page blanche à chaque nouvelle rencontre.
« Oh Feron, je suis désolée. J’adore ton prénom. Il vient de ta famille ?
— C’est celui d’une actrice que ma mère avait vue jouer dans un film. Elle aimait sa sonorité. Elle n’était pas certaine de son orthographe. Il y a en Irlande un village dont le nom se prononce comme Feron, mais qui s’écrit Farran, or nous ne le savions pas. C’est un homme assis à côté de moi dans un bus qui m’en a parlé. Et toi ? Y a-t-il quelqu’un qui t’appelle “Meredith Grace” ?
— Ça dépend. L’adjoint de mon père dit “Miss Meredith”. Mon frère “Merry Grape”, parce que ça le fait rire. Quand Papa veut se montrer sévère il énonce les deux prénoms l’un après l’autre. Moi, je me suis habituée à Merry. J’aimerais bien que tu m’appelles comme ça. »
Tout en bordant au carré son drap de dessous, Feron sentit son beau-père, Swain, se matérialiser derrière son épaule droite. « Ce drap doit être assez tendu pour qu’une pièce de vingt-cinq cents y rebondisse. » Petite, elle y avait vu une remarque gentiment instructive, comme s’il avait partagé avec elle un savoir acquis dans l’armée. Quand elle fut plus grande, il commença à guetter l’erreur qu’elle commettrait. Ses observations prirent un tour dépréciatif, et sa voix provint de plus bas dans sa gorge. « Qu’est-ce que c’est que ce sabotage ? Je t’ai pourtant appris à faire un lit au carré, non ? Tu n’écoutes rien. » Maladroite, négligente, souillonne, brouillonne. Une vraie cochonne, lorsqu’il voulait marquer son dégoût. Il la préférait avant, quand on ne pouvait pas voir qu’elle devenait une femme. Et quand cela devint évident, il se mit à la tourmenter d’une nouvelle manière.
OceanofPDF.com