Parce que c'est nous
Chapitre 13
Ferme des Jellicoe, 26 décembre 1958
« Pourquoi refais-tu ton lit pour elle, Merry Grape ?
— Parce que c’est celui d’où on a la plus jolie vue.
— Qu’est-ce que tu reproches aux granges ? Tu ne les trouves pas splendides, depuis qu’elles ont été repeintes ?
— Voir cinq bâtiments noirs barrer l’horizon en se réveillant dans un endroit qu’elle ne connaît pas pourrait sembler à Feron être un mauvais présage.
— Je ne vois pas pourquoi. J’aimerais bien les voir de ma fenêtre.
— Feron a eu une vie plus triste que la nôtre.
— Ah bon, et en quoi ?
— Je te l’ai dit. Ses deux parents sont morts. Elle s’est enfuie de chez son beau-père, qui la battait.
— Pourquoi ?
— Il considérait simplement les coups, m’a-t-elle dit, comme une part habituelle de leurs conversations familiales.
— Trop marrant ! J’adore !
— Et maintenant pousse-toi, que je puisse border le drap de dessus.
— Je viens d’avoir une idée.
— Quoi ?
— Les granges sont magnifiques quand elles sont vides et fermées. Et les champs sont magnifiques quand tout a été coupé et emporté. Mais quand les gens sont vides et plats, ils sont morts, c’est tout.
— Tu as vraiment des idées très étranges, Ritchie.
— Étranges et intéressantes, ou étranges et terrifiantes ?
— Un peu des deux.
— Est-ce qu’elle va m’aimer ?
— Oui, je crois. Feron aime ce qui n’est pas facile à comprendre.
— Quel prénom bizarre. Feron, ça ressemble à féral, sauvage. Pourquoi vouloir appeler une fille comme ça ?
— C’est celui de quelqu’un qui jouait dans un film que sa mère a vu, et elle en a aimé le son.
— Une femme ?
— Je pense. À moi aussi, au début il m’a paru bizarre, mais maintenant je trouve que ça lui va parfaitement bien.
— Maman et Papa vont bientôt décoller. Tu sais qu’on peut apprendre à piloter pendant des années avant d’avoir sa licence d’élève pilote. Je me débrouille déjà bien.
— Ah bon ?
— J’ai souvent été aux commandes du Cessna de Papa. Tu serais étonnée de voir ce que je suis capable de faire.
— Tant que Papa est à côté de toi.
— Je parie qu’ils se sont régalés au buffet du Greenbrier, et qu’ils se préparent à rejoindre l’aérodrome. Il commencera à faire nuit quand Mr. Jack nous emmènera les rejoindre à notre aérodrome. Et dès que nous serons rentrés nous leur ferons ouvrir leurs cadeaux de Noël.
— Ils seront peut-être fatigués. On pourrait attendre demain.
— Mais ton amie Férale arrive demain. Je parie que la première chose qui l’étonnera c’est qu’on ait peint les granges en noir.
— Que ce soit la dernière fois que tu utilises ce surnom.
— Mais si elle était ma sœur je pourrais l’appeler Férale, non ? Tout comme toi. Petit, je n’aurais pas pu prononcer son nom, j’aurais dit Férale et ça serait resté.
— Tu viens de le répéter encore deux fois. Arrêtons là, d’accord ?
— Désolé, Merry Grape.
— Et tu lui expliqueras que le noir attire la chaleur et que c’est ce qui
donne le fameux Bright Leaf 1 Jellicoe.
— Dis donc, ça ferait un super slogan pour la radio, non ? Il faudrait que ce soit après que le commissaire-priseur commence à baisser la voix, comme dans la pub des Lucky Strike. Il y aurait alors un autre type qui,
comme dans The Shadow2, dirait d’une voix très grave, LE FAMEUX BRIGHT LEAF JELLICOE.
— C’est vraiment une bonne idée, Ritchie. Tu devrais en parler à Papa.
— Écoute, il y a un truc que je voudrais savoir. Qu’est-ce que tu penses vraiment de Mr. Jack ?
— Mr. Jack ? En dehors du fait qu’il est le régisseur de Papa, je ne peux pas dire que je pense le moins du monde à lui. Mais pourquoi, bon sang, me demandes-tu ça ?
— Parce qu’il vient de se garer devant la maison. Il n’est censé venir nous chercher pour aller à l’aérodrome que dans deux heures. Et il a l’air qu’il a quand personne ne le regarde.
— Je me demande ce qu’il veut. Quel air ?
— Il devient différent de ce qu’il est avec nous. C’est comme s’il était quelqu’un d’autre.
— Tu lis trop de bandes dessinées qui font peur.
— Non, c’est quelque chose que j’ai remarqué. Mais je n’ai encore jamais eu l’occasion d’en parler.
— Bon, il sonne, Ritchie. Descends voir ce qu’il veut. »
Restée seule, Merry se dirigea vers la porte de sa chambre : « devint » Feron, se retourna, et, en tant que Feron, regarda la chambre de Merry. Feron entendit Merry dire : « Voilà ton lit, Feron, de là, tu verras nos vergers. »
Et en tant que Feron, que dirait-elle ? Oh, c’est une jolie vue. Ou simplement « Oh ».
Le premier jour à Lovegood, quand Merry lui avait demandé quel lit elle voulait, Feron avait répondu : « Tu étais là la première. C’est à toi de choisir. » Merry avait été certaine que Feron aurait préféré la fenêtre, mais Feron avait dit aimer les encoignures.
Cette fois je lui ai donné mon lit qui est à la fois dans un coin et face aux vergers. La connaissant, je sais que Feron ne dira peut-être rien. Cette chambre ne lui plaira peut-être pas. Elle n’appréciera peut-être pas notre famille. Mais comment le pourrait-elle ?
On ne sait jamais, avec Feron. Parfois elle me regarde comme si j’étais trop accommodante pour qu’elle me croie. Et parfois comme si elle comptait sur moi pour la protéger, plus que sur quiconque d’autre. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre qu’elle était plus compliquée et avait plus souffert. À cause de son histoire de famille. La dent de devant nécrosée, dont elle avait parlé d’elle-même et dont elle avait d’elle-même raconté comment elle l’était devenue. Je l’avais bien sûr tout de suite remarquée, et c’était comme si elle avait voulu s’épargner d’avoir à m’entendre demander ce qui lui était arrivé. Ce que je n’aurais jamais fait, évidemment. Ce qu’il y a de curieux, c’est que voir cette dent m’a fait réaliser combien elle serait belle si on la soignait.
Pourquoi est-ce que je m’inquiète tant de ce que Feron apprécie ou non ma famille et ma maison ? se demanda Merry. Pourquoi Feron était-elle si facilement devenue son amie ?
Qu’est-ce que Feron voyait en elle ? Un jour, Merry avait demandé à sa mère pourquoi ce n’était jamais elle qui faisait le premier pas vers les autres. (« Je n’ai généralement pas besoin d’aller vers elles, car elles paraissent attirées par moi. » Sa mère avait répondu : « Une de tes qualités, Merry, est d’avoir des attraits dont tu ne sembles pas être consciente. En tout cas, tu ne te conduis pas comme si tu en avais conscience. Oh ma chérie, j’espère ne pas avoir tout gâché en te le disant. »)
Quand Merry l’avait vue pour la première fois, sur le parking de la fac, avant de savoir qu’elles partageraient la même chambre, Feron lui avait donné l’impression d’être réservée, et en désaccord avec quelque chose ou quelqu’un. Apparemment pas avec l’homme qui l’accompagnait ; il y avait entre eux, tandis qu’ils sortaient ses affaires de la voiture, une silencieuse décontraction. Merry avait d’abord pensé qu’ils étaient père et fille. Feron fronçait les sourcils et se tenait voûtée. Une posture qu’elle avait peut-être adoptée parce que personne ne l’avait aidée à la corriger, ou parce qu’elle se trouvait trop grande pour une fille. Merry s’était profondément étonnée quand Feron lui avait dit que sa petite fouine de beau-père pouvait envoyer quelqu’un valdinguer à l’autre bout de la pièce. Jusque-là, Merry avait imaginé Swain en grand costaud, comme leur Mr. Jack.
Feron semblait préférer la compagnie de Merry à toute autre. La seule personne qu’elles admiraient toutes les deux était Miss Petrie. Si elles avaient été plus jeunes, on aurait pu dire que toutes les deux avaient le béguin pour cette professeure.
Merry sentait que Feron devait tirer d’elle quelque chose dont elle avait besoin, mais elle ne savait pas quoi. Peut-être Maman l’éclairerait-elle quand elle les verrait ensemble.
« Merry Grape !
— Quoi ?
— Mr. Jack nous attend en bas.
— Je descends dans une minute.
— Non, il a dit immédiatement. »
1. Variété de tabac de Virginie.
2. Émission de radio américaine basée sur le personnage éponyme.
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