Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 20 sur 55

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Parce que c'est nous

Troisième Partie

 

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20

 

1979

 

Une semaine plus tard exactement, une nouvelle décennie commencerait, celle des années 1980, avec ce qu’elles apporteraient. Pour la première fois, Blanche Buttner et Feron assistèrent à la fête de Noël des Steed sans Oncle Rowan. Il était mort fin août, en pleine activité. Avant que son quatrième mandat de maire se termine, il était allé voir à Washington un de ses amis membre du Congrès afin d’obtenir à Pullen ses droits d’usage de l’eau. La capitale de la Caroline du Nord avait enroulé ses tentacules sur un large cercle de petites villes l’entourant, et Pullen ne désirait pas participer à un système d’approvisionnement partagé. En rentrant chez lui, il s’était arrêté dans son restaurant de grillades préféré, s’était fait servir, puis resservir, avait eu une attaque et été transporté à l’hôpital, où il n’avait jamais repris conscience.

Feron, bien sûr, était venue de New York pour passer Noël avec Blanche. « Si tu en es d’accord, Feron, avait dit Blanche dans la voiture après être allée la chercher à l’aéroport, j’aimerais que nous participions aux réceptions qui vont être données comme d’habitude. Rowan l’aurait voulu. Il n’est parti que depuis quatre mois et les gens auront envie de parler de lui. Nous serons ses ambassadrices dans la vie. » Blanche la fiancée s’était vite et bien transformée en Blanche la veuve.

Le « Noël des Steed » était devenu le « Noël du général Steed et de Marguerite », car Mrs. Steed avait elle aussi disparu cette année-là.

Comme Blanche l’avait prédit, tous avaient quelque chose à dire à propos d’Oncle Rowan : Rowan Hood, le jeune avocat qui avait empêché que leur exploitation soit saisie ; Rowan le pilote, qui avait emmené son ancienne petite amie, maintenant âgée de plus de soixante-dix ans, dans son Piper (« Il mettait l’avion à l’envers et adorait me faire terriblement peur ») ; monsieur le maire (« Il aurait, ma chère, obtenu une victoire écrasante s’il s’était présenté une cinquième fois… il avait l’œil pour voir ce dont Pullen aurait besoin avant que nous le sachions nous-mêmes »). Plusieurs hommes qui avaient attaqué avec entrain le bourbon du général firent allusion à des « parties fines » données dans la maison du jeune avocat, et à la nuit, où, des années plus tard, monsieur le maire se tint debout les bras croisés en regardant passer la voiture d’où, après l’avoir prévenu par téléphone qu’il allait venir le tuer, un tireur fit feu.

À New York, les réceptions mondaines feraient étalage des dernières créations en matière d’ameublement et de restauration, alors qu’à Pullen les tables et les chaises restaient fidèlement là où elles avaient toujours été et les hôtes offraient les mets qui régalaient déjà leurs invités il y avait cinquante ans. Si elle avait été élevée dans un monde aussi structuré, peut-être Feron se serait-elle enfuie en criant depuis longtemps. Mais elle trouvait charmantes ces traditions dans lesquelles elle n’avait jamais vécu.

Son quarantième anniversaire approchant, elle visualisait sa vie passée comme un empilement de couleurs. La petite enfance avec ses grands-parents et sa mère était grise, non pas le doux gris perle d’une jeune souris, mais le gris cendre des rêves anéantis des adultes. La période qui allait de ses quatre à presque dix-huit ans, avec Swain et sa mère qui se désintégrait, était brun-jaune comme de l’eau saumâtre grouillant de serpents.

L’épisode du voyage en car avait sa propre strate. Elle fut d’abord du noir terne des cheveux teints de Dale Flowers. Cependant, au début des années 1970, après qu’Alexy Cuervo, qui dirigeait à Columbia un atelier d’écriture auquel elle s’était inscrite, l’avait vexée en lui conseillant d’abandonner la « fiction bourgeoise » et en lui demandant de rédiger un conte de fées « modernisé », cet intermède avait pris le rouge des silhouettes vacillantes de la couverture du livre et de sa découverte du succès.

Dans l’esprit de Feron, son sauvetage chez Oncle Rowan et les années d’innocence à Lovegood étaient en blanc. Elle seule savait que c’était un blanc de surface, destiné à couvrir quelque chose. Comme la couronne qui avait finalement caché la dent que Swain avait abîmée.

Que ce soit le vert revivifiant du jardin de sa mère, ou celui, brumeux, du Yorkshire pendant leur court mariage, cette couleur du temps passé avec Will provoquait encore en elle une douleur profonde.

À travers combien d’autres strates était-elle destinée à voyager encore ? Si quelqu’un proposait de lui montrer celles qui lui restaient, accepterait-elle de les regarder, par curiosité, ou se détournerait-elle horrifiée ?

« Nous n’avons pas été présentés. » Un homme, bronzé en décembre, tendit la main à Feron. « Je suis Thad Hood. Nous aurions pu faire connaissance au mois d’août, à l’enterrement d’Oncle Rowan, mais tu étais tellement absorbée par ta conversation avec cette sublime petite femme en chapeau noir que je n’ai pas voulu m’imposer. Au fait, je suis ton cousin. Ton père, le mien et Oncle Rowan étaient frères. Mon père, Simon, est mort quand j’étais encore un bébé, tu as probablement entendu parler de cette étrange histoire d’anesthésie spinale lors d’une opération de l’appendicite. Puis je suis devenu un affreux adolescent, et Oncle Rowan m’a sauvé de la débauche, épargné la ruine et probablement la prison ; mais c’est une autre histoire. Et toi, tu es sa nièce longtemps perdue de vue qui écrit des livres et qui vit à New York.

— Pour l’instant, il n’y a qu’un seul roman, mais avoir un cousin me plaît beaucoup. Comment se fait-il que je ne t’aie encore jamais vu ? »

Il faisait partie de la catégorie « bel homme » qu’elle aimait le moins. On l’imaginait facilement en train de lancer un regard approbateur à son reflet dans le miroir avant de partir de chez lui.

« Je viens de prendre ma retraite de la marine. Vingt ans loin de Pullen, et à mon retour rien n’a changé. Ce qui ravit mon épouse, Lou. Nous avons fait transporter sur un camion à plateau son ancienne maison de famille et elle reste à l’intérieur, au milieu d’un terrain de dix hectares, en prétendant que ces deux dernières décennies passées en de magnifiques lieux exotiques n’étaient qu’un mauvais rêve. Tu es veuve, n’est-ce pas ? Ou n’aurais-je pas dû aborder ce sujet ?

— Je le suis depuis presque dix-sept ans maintenant, donc je m’y suis habituée.

— Écoute, je voudrais te parler d’Oncle Rowan. Tu veux quelque chose à boire ?

— Un lait de poule serait bien.

— Avec ou sans alcool ?

— Oh, avec, s’il te plaît. »

Marguerite Steed vint vers elle. « Je vous ai vue regarder les poupées. Celle qui porte le costume traditionnel japonais est une acquisition récente.

— Elles sont vraiment ravissantes, Marguerite. Je suis désolée pour votre mère.

— Nous avons toutes les deux perdu un être cher cette année. Personne, dans cette ville, ne pourra jamais remplacer votre oncle. »

Marguerite n’avait pas conscience d’avoir été un symbole vivant pour Feron, depuis la première fois qu’elles s’étaient vues, seize ans plus tôt. C’était en juillet 1963, peu après la mort de Will. Elle dînait avec Oncle Rowan au restaurant Howard Johnson’s tôt dans la soirée, quand entra un imposant trio formé d’un couple âgé et d’une femme mûre à l’air serein, que l’hôtesse d’accueil installa révérencieusement dans le meilleur box près de la fenêtre. Oncle Rowan s’était levé d’un bond (« Je vais juste leur présenter mes respects »). Il avait lancé sa campagne pour devenir maire. « C’est le général Steed et sa femme. Et leur fille, Marguerite, qui a une des plus belles collections de poupées au monde. Elle a gagné toutes sortes de prix. À chaque Noël, ils ouvrent leurs portes, et on peut voir ces inestimables merveilles dans des vitrines. »

Seigneur, avait pensé Feron. Marguerite avait certainement eu autrefois d’autres projets que devenir une collectionneuse adulte depuis longtemps vivant encore chez ses parents. Feron avait accepté de passer les premiers mois de son veuvage dans la demeure de Blanche Buttner, mais voir la fille du général avait eu l’effet d’un électrochoc. Il était temps de repartir et d’apprendre à être seule.

« Je garde mes préférées à l’étage, disait Marguerite. Si vous voulez, je pourrai vous les montrer plus tard, quand il y aura moins de monde.

— Ce sera avec plaisir. »

Son nouveau cousin revint avec deux verres de lait de poule.

« Oncle Rowan était pour moi quasiment un héros. S’il ne m’avait pas consacré du temps quand j’avais dix-sept ans, j’aurais peut-être fini en prison. Il m’a montré comment donner d’autres exutoires à mon énergie. Ce dont nous avons tous besoin à dix-sept ans. Il avait pour sa part le genre d’énergie qui aurait pu lui permettre d’aller aussi loin qu’il aurait voulu, mais il a choisi de ne pas quitter son enclos.

— Est-ce que tu as connu mon père ?

— J’étais tout gosse quand Oncle Woody est mort, mais d’après ce que je sais, c’était un homme doux, un rêveur qui n’avait pas… disons le caractère bien trempé d’Oncle Rowan. Au fait, qui était cette sublime petite femme au chapeau noir à son enterrement ?

— Il y avait plusieurs chapeaux noirs dans le décor, ce jour-là, mais je pense que tu fais référence à Merry Jellicoe. Nous avons partagé une chambre à Lovegood College. Pas très longtemps, car ses parents sont morts dans un accident d’avion et elle a dû abandonner l’université pour élever son petit frère. Qui a ensuite été tué au Viêtnam. Et elle vit toujours à Hamlin, où elle dirige seule l’entreprise de tabac familiale.

— Ce petit bout de femme ?

— Ce petit bout de femme. Elle a lu la notice nécrologique d’Oncle Rowan dans le News and Observer et elle est venue à l’enterrement, ce qui m’a profondément touchée. Nous ne nous étions pas vues depuis dix ans. »

Thad Hood sortit une carte de son portefeuille. « Quand vous vous retrouverez à nouveau, et j’espère que ce ne sera pas dans dix ans, sois gentille de lui donner cette carte en lui disant que je suis ton cousin, au cas où elle aurait besoin de nos services. »

THAD S. HOOD

Arpentages et Évaluations

Aucune propriété n’est trop petite ou trop grande

« Tu as de la chance, lui dit Feron en glissant la carte dans la poche de sa veste. Je déjeune demain avec Merry.

— Que comptes-tu faire avec la maison d’Oncle Rowan ?

— Je ne sais pas encore.

— C’est exactement ce que m’a dit Blanche Buttner à propos du petit aérodrome qu’il lui a laissé. “Qu’est-ce que je vais faire d’un aérodrome, Thad ?” m’a-t-elle demandé. J’ai moi-même dû résoudre un dilemme avec la propriété en location qu’il m’a léguée. Je n’avais pas le cœur de mettre à la porte le vieux couple qui y vit depuis vingt ans. Puis j’ai compris que c’était ce qu’il avait toujours voulu. Il savait pouvoir compter sur moi pour les laisser mourir tranquillement et transformer ensuite cet endroit en joyau. C’est un cottage victorien, beaucoup trop grand pour eux. On pourrait en faire un restaurant fabuleux, si le plan d’urbanisme l’autorisait. Mais qui sait, quand ils n’y seront plus, cela aura peut-être changé. Et dans ton cas, je conseillerais de trouver des locataires fiables – pour l’instant.

— Comment trouve-t-on des locataires fiables ?

— Oh. Je peux t’aider. » Il prononçait « ai’é », comme Oncle Rowan. Et il lui tendit une autre carte. « Appelle-moi quand tout sera prêt. Vide-la, rénove les planchers, installe une cuisine moderne et… combien y a-t-il de salles de bains ?

— Il y en a une en haut, et un cabinet de toilette en bas.

— Qu’on peut convertir en salle de bains ?

— Je crois. Il faut que je vérifie. Je reste chez Blanche, pendant les Fêtes.

— Rien n’a été fait dans cette maison depuis l’époque où Arrière-Grand-Mère Hood y vivait.

— Tu parles de Sophie Sewell Hood ?

— Eh oui, mais elle n’a jamais été autre chose pour moi qu’Arrière-Grand-Mère Hood. Plutôt mégère, mais une sacrée cuisinière. Je ne pense pas qu’Oncle Rowan ait une seule fois préparé un repas sur ses fourneaux. L’investissement sera rentable, si tu veux de bons locataires. Pullen est suffisamment près de Raleigh et du Triangle de la recherche pour qu’on y vive en travaillant là-bas. Si tu la loues deux cent cinquante dollars, tu rentreras dans tes frais en deux ans. Pour ça aussi, je pourrais t’aider. »

Quand il ne resta plus qu’une poignée d’amis fidèles de Blanche et quelques anciens réunis autour du général, Feron suivit Marguerite Steed à l’étage pour voir ses poupées préférées et se retrouva face à face avec son reflet dans un long et étroit miroir accroché entre deux fenêtres sur le palier. Elle n’était pas petite, et la lumière hivernale ne la flattait pas. Bien qu’ayant été décrite comme « très séduisante » dans le dossier de présentation de MacFarlane & Co., et que sa belle-mère ait dit à Will (ce que bien sûr il lui avait répété) « Feron a le genre de physique qui vieillira bien », personne ne l’aurait jamais qualifiée de « sublime ».

Les poupées que Marguerite gardait en haut ne ressemblaient en rien à celles qui étaient exposées en bas. Tout d’abord, il n’y en avait aucune en porcelaine. Un jour, alors qu’elle se creusait la cervelle pour trouver un sujet de nouvelle que quelqu’un accepterait de publier, Feron s’était lancée dans l’histoire d’une femme d’âge moyen qui vivait avec ses vieux parents et collectionnait des poupées de porcelaine. Elle-même en était une. Tant qu’elle restait dans la demeure familiale, elle garderait la beauté de sa jeunesse et sa merveilleuse sérénité. Incapable de trouver une fin qui lui plaise, Feron avait abandonné ce projet.

Contrairement à ceux que Marguerite montrait dans ses vitrines, ces modèles, installés sur des sièges près de la fenêtre ou par terre, étaient étranges, voire pour certains, carrément laids. Un clown maléfique, une poupée de paille rudimentaire, ou une autre, grande et triste, coiffée d’un chapeau, habillée d’un manteau en lambeaux et portant une valise usée. Marguerite dit qu’elle appartenait à un club. « Nous échangeons des photos et parfois nous troquons ou achetons entre nous certaines pièces. Celle qui est en paille est une “sorcière de cuisine” mexicaine du e XIX siècle. Elle trônait près du fourneau et on l’appelait “La Ùltima Muñeca”… Et regardez l’extraordinaire travail de couture de ma petite ménagère fuyant l’Allemagne nazie – c’est une copie d’une création d’Edith Samuel, la fabricante de poupée israélienne, je ne pouvais pas m’offrir l’original. Et cette pauvre petite chose en satin et dentelle roses aux cheveux atrocement jaunes est la première que je me suis offerte avec mon propre argent… Elle fait partie de la série des Sparkle Plenty. Vous vous souvenez de la bande dessinée Li’l Abner ? »

Feron demanda à Marguerite si ses parents avaient vu toutes les poupées qu’elle abritait sous leur toit. « Maman venait parfois ici. Un jour, oh, je devais avoir dans les douze ans, nous avons essayé d’en fabriquer une, habillée en écolière et avec un cartable, mais ce fut un échec dû à notre amateurisme et nous l’avons détruite. »

Feron avait hâte de retrouver Oncle Rowan après la fête et de rire avec lui de ces étranges personnages qui peuplaient le haut de la maison des Steed, puis elle se rappela qu’Oncle Rowan n’était plus là.

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