Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 31 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 31

 

1992

 

« Même les ténèbres ne sont pas obscures pour toi, la nuit brille comme le jour… »

Sur la véranda ouest de la maison de Merry, le groupe Ézéchiel de lecture de la Bible étudiait les psaumes : quatre femmes, dont l’hôtesse et la responsable de la séance, dont la voix sûre et profonde passait sur vos douleurs et vos soucis comme un baume apaisant.

Elles auraient dû être six, mais Deidra, infirmière en chirurgie, avait été appelée en dehors de ses heures habituelles, et Corinne assistait à la fête de l’école maternelle de son arrière-petit-fils.

La véranda ouest des Jellicoe donnait toujours sur un paysage bucolique : verte prairie, chevaux broutant et écuries nouvellement construites baignées dans la lumière dorée d’un après-midi d’été finissant. À l’est et au sud-est les gros bulldozers avaient terminé leur terrible travail et fait disparaître cent quatre-vingt-dix ans de lucrative culture du tabac. Viendraient ensuite les niveleuses et les excavateurs, suivis des architectes paysagistes qui sculpteraient la terre brisée en un lotissement à l’aspect « pastoral » composé de maisons avec double garage, lac artificiel et golf de neuf trous.

« Et sur ton livre étaient tous inscrits les jours qui m’étaient destinés, avant qu’aucun d’eux n’existât. »

La voix de Simone, qu’on aurait aimé mettre en bouteille. Comme dans le dernier psaume qu’elles avaient étudié, « Recueille mes larmes dans ton outre ».

(« Hé, tu sais quoi ? aurait dit Ritchie. On pourrait empaqueter cette voix et l’envoyer à une station de radio chrétienne. Non, mieux ! Graver un CD de Sœur Simone lisant quelques fabuleux psaumes, à écouter quand on n’a pas le moral. »)

Tous les dimanches, le puissant contralto de Simone emmenait le chœur d’Ézéchiel quelques kilomètres plus près du Paradis. (« Non, attends : le CD se terminerait sur son solo dans “Amazing Grace”. Un tube assuré, Merry Grape ! »)

Alda, la monitrice d’équitation qui avait loué leurs écuries, en sortit avec Nola, une jument bleu rouan connue pour sa patience avec les enfants, déjà sellée. Et bien entendu arriva dans un bruit de ferraille la Mercedes qui amenait la petite Jennifer à sa leçon bihebdomadaire.

Ce n’était pas ce qu’ils avaient projeté.

Sur ton livre étaient tous inscrits les jours qui m’étaient destinés, avant qu’aucun d’eux n’existât.

Au camp d’études bibliques, Ritchie et elle avaient récité le psaume 23, avec ses verts pâturages, ses eaux paisibles et le bon berger qui vous aidait à traverser la vallée de l’ombre de la mort jusqu’à une table dressée pour vous, couverte de mets délicieux. À Lovegood, Mr. Phillips avait partagé avec elles son savoir sur le livre des Psaumes : composés trois siècles avant Jésus-Christ – ou « avant notre ère », comme on le disait aujourd’hui –, un grand nombre d’entre eux étaient attribués au roi David, un nombre plus grand encore à des poètes ou des prêtres inconnus. Il s’agissait de chants de louange, de lamentations, de prières pénitentielles, de supplications et de « quelques harangues appelant ouvertement à la vengeance ». À l’énoncé de cette dernière catégorie, la classe s’était réveillée et il leur avait donné une liste de psaumes imprécatoires qu’elles devaient examiner pour le prochain cours.

Quels étaient ces psaumes ? Elle ne se le rappelait pas. Tout ce dont elle se souvenait, c’était Feron déclarant quelque chose comme « Souhaiter pouvoir revenir en arrière, marcher dans le sang de ton ennemi, et le faire boire à ton chien, est, voyons, pittoresque, mais quel genre de malédictions conviendrait mieux à l’époque actuelle ? » Elles avaient trouvé quelques merveilleuses petites horreurs, pourtant là encore, Merry ne s’en rappelait pas une seule. Et, là encore, elle se souvenait de Feron disant : « Mr. Phillips adore le mot “examiner”, tu ne trouves pas ? »

Depuis que Jack était, au printemps 1990, entré de par sa propre volonté à Laurel Grove, maison de retraite pour personnes dépendantes, Merry avait passé de nombreuses heures à examiner ce phénomène qu’on appelle « mémoire ». Et à se renseigner plus qu’elle ne l’aurait dû. Elle en savait trop sur le « vieux cerveau » pour que cela ne la trouble pas et pouvait fermer les yeux le soir et voir les rayons X colorer les zones qui s’éteignaient. Chez le père de Jack, cela avait commencé dix ans plus tôt que chez Jack, qui avait maintenant soixante-neuf ans.

Il l’avait un jour appelée du magasin de bricolage en lui demandant de lui expliquer comment rentrer chez eux. À partir de là, son déclin avait inexorablement progressé jusqu’à ce que, tandis qu’ils retournaient vers le parking après avoir vu un énième spécialiste, Jack lui dise qu’il était temps d’étudier les diverses possibilités offertes en matière d’établissements où il pourrait se détériorer sans perdre son amour-propre.

« Mais je peux m’occuper de toi, Jack. Je le veux.

— Je sais. Mais moi je veux aller ailleurs. J’ai déjà gâché ta vie une fois.

— Comment peux-tu dire ça ?

— J’ai abusé de toi le soir où tes parents sont morts.

— Nous étions tous les deux sous le choc. Ce qui s’est passé a en quelque sorte été entraîné par le fait que nous voulions nous consoler l’un l’autre.

— Je t’ai volé l’avenir qui t’était dû.

— S’il te plaît, ne redis jamais ça. Ne le pense même pas. Et si ça te revient à l’esprit, rappelle-toi que tu es le père de Paul, et que je n’échangerais ces trois mois avec lui contre aucun autre avenir que j’aurais pu avoir. »

« Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur ; éprouve-moi et connais mes pensées : regarde si je suis sur une mauvaise voie, et conduis-moi sur la voie de l’éternité. »

Sœur Simone, qui appartenait à cette ancienne génération où l’on s’appelait « Sœur » et « Frère », referma la Bible sur ses genoux, enleva ses lunettes et ferma les yeux avec les autres.

Silence d’un après-midi d’été. Qui n’était évidemment jamais silencieux. Les yeux fermés, vos oreilles captaient les bruits d’oiseaux et d’insectes, le bourdonnement de la circulation sur la lointaine autoroute, la voix d’Alda, de l’autre côté du champ, faisant changer d’allure la complaisante Nola. (La petite Jennifer, chevauchant fièrement, croyait probablement que c’était elle qui la dirigeait grâce à ses rênes.)

Le moment était maintenant venu pour elles d’écarter toute pensée extérieure et de méditer sur le psaume que Sœur Simone venait de lire. Désormais, Merry connaissait si bien les membres du groupe qu’elle pouvait deviner la nature des pensées que chacune d’elles essayait de repousser.

Elle devait ces femmes à Feron. Qui lui avait suggéré fin 1979 de développer en roman l’histoire de Stephen Slade. « C’est comme une nouvelle, disait Feron. Tu racontes l’histoire de son point de vue – sa peur, sa terreur des châtiments qui l’attendent, il ne le sait que trop bien, puis sa soudaine idée de remettre les bûches calcinées sur les braises. Et tu continues ainsi jusqu’à ce qu’il meure en homme libre sur la terre qui est alors la sienne et où il est enterré. »

C’était la lettre la plus longue que Feron lui ait jamais écrite. Se désignant elle-même « puissance tutélaire » de Merry, elle lui avait donné pour tâche d’envoyer une version non expurgée de son article à Mr. Sterling, en lui expliquant qu’elle pensait pouvoir en découvrir plus sur cette histoire, et en lui demandant s’il pensait que cela pouvait faire un roman.

Merry s’était arrêtée avant de contacter l’agent littéraire new-yorkais, qui lui écrivait encore chaque année : « Souvenez-vous que je suis toujours là pour vous. » Mais la suggestion de Feron l’avait aiguillonnée et elle avait commencé à chercher comment remplir la vie de Stephen entre le soir où il avait découvert le Bright Leaf et le jour où il était mort, où il avait franchi le seuil de l’éternité. Bien que Feron l’ait félicitée de l’avoir « suivi de l’autre côté » dans l’article, disant qu’en cela elle allait plus loin que Tchekhov, Merry avait fini par regretter d’avoir inclus ce qui n’était de sa part que pure conjecture. Et par souhaiter que le secrétaire de rédaction du magazine ait aussi coupé ça.

Et puis il y avait eu le surprenant petit roman de Feron illustré d’aquarelles, Mr. Blue, publié au début des années 1980. Feron ne le lui avait pas envoyé ; Merry l’avait trouvé dans une librairie environ un an plus tard. Qui étaient ces gens ? D’où venait cette histoire ? Qu’avait-elle à voir avec Feron ? Avec La Bête et la Belle, Merry avait pu retrouver entre les lignes l’expérience qu’avait vécue son amie, avant même que Feron lui donne des détails sur l’homme du car. (« J’ai essayé d’effacer ce qu’il y a eu entre nous jusqu’à… eh bien jusqu’à ce que je l’insère sain et sauf dans un conte de fées et que j’y assure sa sécurité. »)

Puis dans certains passages de Mr. Blue, Merry commença à reconnaître des choses qui lui étaient familières. Les parents et les grands-parents de Mr. Blue avaient été des métayers. On l’avait autorisé à se construire une maison sur les terres qu’il travaillait. Il était arrivé là quand la future Mrs. Blue était une enfant de huit ans, comme Merry quand Mr. Jack était arrivé chez eux. Mr. Blue était distant et fier, mais quand le lecteur était à sa place, un chapitre sur deux (ce livre avait la même structure alternant les points de vue des deux protagonistes que La Bête et la Belle), il découvrait combien il était mal à l’aise en société. Et qu’un certain ressentiment couvait au fond de lui, ce qui n’était pas du tout dans la nature de Jack, mais que Merry avait nettement discerné chez sa camarade de chambre à Lovegood. Et, comme Feron, souvent Mr. Blue ne vous répondait pas. Il protégeait ses pensées.

Et ce qui était cultivé ne pouvait être que du tabac, bien que ce ne fût jamais précisé. (« Pour mieux coller au conte de fées. ») Mais comme Feron avait bien décrit les changements spectaculaires au fur et à mesure des saisons, les feuilles vert profond, longues et épaisses, couronnées ensuite des têtes blanc-jaune, et enfin les tiges pathétiquement nues après qu’elles avaient été récoltées, séchées et vendues.

N’avait-elle pas elle-même peint tout cela dans son article sur Stephen Slade ? Que Feron avait lu immédiatement après leur déjeuner au Neuse River Café.

Et dans les magnifiques et étranges illustrations étaient sans nul doute représentés des champs de tabac. Les formes des plantes étaient dessinées avec précision. Feron avait-elle simplement confié le magazine à l’artiste ? (« Tenez, voilà à quoi cela devrait ressembler. »)

Mais à la fin Mrs. Blue meurt. En accouchant ! La mère et l’enfant meurent tous les deux. Il ne reste que Mr. Blue, qui est riche et possède les terres, comme Barbe-Bleue dans le conte de fées. Sur la jaquette, il était dit que ce roman pouvait être lu comme une version féministe de Barbe-Bleue. Pourquoi ? Parce qu’elle a une chambre secrète ? Dans le roman de Feron, Mr. Blue reste inconsolable, bien qu’il ne puisse s’empêcher de monter en haut de la tour, d’ouvrir la porte et de voir ce que pendant toutes ces années Mrs. Blue ne voulait pas qu’il voie. Une pièce avec un fauteuil dont le rembourrage s’échappe, une table, une couverture pliée et une unique fenêtre insérée dans un espace suffisamment grand pour avoir été autrefois l’ouverture d’un grenier à foin. À Lovegood, Merry avait parlé à Feron de ce lieu interdit où le petit Ritchie pensait que Maman allait pour se reconstruire au sens littéral du terme. Que pouvait-on retirer de Mr. Blue ? Pourquoi avoir eu besoin de l’histoire de la famille de Merry ? Y avait-il quelque chose que Merry la lectrice était trop obtuse pour voir, ou était-ce quelque chose que Feron l’écrivaine n’avait pas exprimé assez clairement ?

Le roman avait été publié deux ans avant la naissance de Paul, ce qui avait rendu l’accouchement bizarre. Peut-être Feron avait-elle pensé que, si Merry tombait enceinte la quarantaine passée, elle pourrait mourir ou donner vie à quelque chose d’horrible, comme le monstre du livre de Mr. Cuervo.

Les similitudes entre Mr. Blue et son histoire familiale n’avaient d’abord pas gêné Merry. Tout en suivant la trame créée par son amie, elle s’était laissé envahir par un agréable sentiment de camaraderie. Cette fille aperçue pour la première fois sur le parking de Lovegood College, qui semblait en désaccord avec quelqu’un ou quelque chose, cette fille était toujours là. Il était facile de l’imaginer en train d’inventer trente-six ans plus tard une histoire telle que Mr. Blue en se saisissant de l’histoire familiale de son amie pour la rendre plus intéressante. Mais après une seconde lecture plus minutieuse, Merry comprit qu’elle se sentait pillée. Feron s’était approprié sa vie sans même lui en demander la permission. La lui aurait-elle donnée ? Elle ne le savait pas. Si Feron avait été là avec elle à cet instant, aurait-elle eu le courage de l’affronter ? « Pourquoi t’es-tu servie de mon histoire familiale ? Et telle qu’elle est, cette histoire laisse le lecteur sans réponse. Qu’est-on supposé retirer de Mr. Blue ?

— Tu te souviens comment Miss Petrie nous a appris à être laissées dans l’incertitude ? aurait peut-être répondu Feron d’un ton légèrement dédaigneux. Et comment aurais-je pu deviner que tu verrais un inconvénient à ce que j’utilise ton histoire de grenier à foin ? »

« Je peux commencer, à moins que quelqu’un d’autre ne le veuille. » C’était Tabitha, organiste de l’église, professeure de piano, et mère de cinq enfants. « Le psaume 139 étant mon préféré, j’étais curieuse de savoir comment les croyants en ont, à travers les siècles, traduit les dernières lignes, qui me rappellent toujours que j’ai une vie morale. Aussi ai-je demandé au pasteur Ford si je pouvais consulter certains de ses livres. Quand il a découvert ce que je cherchais, il m’a été d’une aide incroyable. Je n’aurais jamais pu trouver tout ça toute seule. »

Elle rouvrit sa bible et les autres l’imitèrent. « Sœur Simone nous a lu la version du roi Jacques : “Connais mon cœur, éprouve-moi et connais mes pensées, regarde si je suis sur une mauvaise voie, et conduis-moi sur la voie d’éternité.” La Standard New Revised Version est presque identique sauf qu’au lieu d’“éprouve-moi” on y lit “examine-moi”. Dans la Bible anglaise révisée le cœur a disparu. Il est seulement dit : “Sonde-moi et connais mes pensées, examine-moi et pénètre les pensées qui me bouleversent, regarde si je suis un chemin qui te désole, conduis-moi sur la voie de l’éternité.” Dans la Nouvelle Bible américaine, qui est celle dont se servent les catholiques, il est écrit : “Sonde-moi, Dieu, connais mon cœur ; éprouve-moi, connais mes inquiétudes, regarde si le chemin que je suis est celui du mal, puis conduis-moi sur les anciennes voies.” Alors que dans la Bible de Jérusalem c’est : “Sonde-moi ô Dieu, connais mon cœur, scrute-moi, connais mon souci ; vois que mon chemin ne soit fatal, conduis-moi sur le chemin d’éternité.”

« Et ce ne sont que quatre traductions en anglais moderne trouvées dans le bureau du pasteur Ford. Penser à toutes les autres, de l’hébreu au grec, et ainsi de suite, donne une idée de ce qui devait résonner dans la tour de Babel. Rien d’étonnant à ce que les gens soient toujours en train de se battre pour une raison ou une autre, même lorsqu’ils parlent la même langue. Un seul mot diffère et le sens est bouleversé. “Éprouve-moi” n’est pas “examine-moi”, ni “scrute-moi”. Et “pensées” au lieu de “cœur” est une transformation profonde.

— C’est vrai, reconnurent les autres.

— Je voudrais qu’on lise ce psaume lors de mes obsèques, dans la version du roi Jacques, c’est la plus belle…

— Mmh-mmh.

— Et que l’on chante l’hymne 702, “Seigneur tu m’as considéré”, pour aller avec, bien que je sache qu’une autre organiste que moi aura à le jouer. »

Rire général.

Merry étouffa la culpabilité qui montait toujours en elle quand elle restait silencieuse. Elle n’avait jamais été courageuse dès lors qu’il s’agissait de prendre la parole dans un groupe. Comme le jour où pendant le cours de Mr. Worley les filles parlaient toutes en même temps, chacune voulant donner son avis sur la dernière et provocante phrase de l’article : « Mais il y avait une chose qui manquait à Queenie. »

« Bon, je veux bien me lancer. » C’était Lavonne Blake, directrice des pompes funèbres et mère de Rachel, qui à l’automne entrerait à Lovegood.

Lavonne était la plus jolie et la plus élégante d’elles toutes. Grande, très à l’aise dans ses vêtements chics, il n’était pas si facile de se l’imaginer avec le tablier de plastique qu’elle portait pour embaumer les corps allongés sur la table d’acier. Lavonne était en troisième année à l’université de Chapel Hill, où elle se préparait alors à devenir médecin, quand son père était mort, et elle avait dû abandonner ses études et revenir s’occuper des pompes funèbres Blake. « Exactement comme moi, lui avait dit Merry, sentant déjà qu’elles seraient amies. Bien que je n’aie terminé qu’un seul semestre de fac. »

Lavonne dit : « Les versets 17 et 18 abordent une question qui me préoccupe depuis des années. Tenez, je vais les relire. “Que Tes pensées me sont aussi précieuses, ô Dieu ! Que leur nombre est grand ! Si je les compte, elles sont plus nombreuses que les grains de sable : quand je m’éveille, je suis encore avec Toi.”

« Voici donc ma question : comment savons-nous que c’est Dieu qui pense nos pensées ? Comment être sûre que ce n’est pas quelque chose d’autre qui pense ces pensées ? J’aimerais savoir ce que vous, vous pensez de ça, parce que moi, je me suis épuisée à y réfléchir. »

Pause déférente, parce que aucune d’entre elles ne voulait répondre la première, ou parce que chacune réfléchissait au problème.

Sœur Simone murmura quelque chose qui ressemblait à « Écritures ».

« Sœur Simone ?

— Eh bien le verset 13, “Car c’est toi qui possédais mes rênes” nous dit qui est responsable. Et la personne qui parle sait que Dieu est responsable parce que leur relation dure depuis longtemps.

— Mmh-mmh.

— Et cette personne comprend aussi que Dieu sait qu’elle n’est pas parfaite. Mais ils sont ensemble depuis le ventre maternel. Et quand tu tiens compagnie à quelqu’un pendant aussi longtemps tu déteins sur lui.

— Mmh-mmh.

— C’est comme reconnaître un air qu’on a beaucoup écouté. Chaque fois qu’on l’entend, ses paroles sortent toutes seules de nous.

— Voilà qui est très sage, Sœur Simone, dit Lavonne. Je n’y aurais jamais pensé.

— Sage, je ne sais pas. Mais la personne qui parle doit être en accord avec son créateur avant de pouvoir reconnaître les pensées de son créateur. »

Chœur enthousiaste d’« Amen ! ».

Merry se demandait s’il était temps de sortir la nourriture que ses amies avaient apportée quand elle s’aperçut qu’elles la regardaient toutes. Elle était la seule à ne pas avoir proféré le moindre mot. Elle sentit son visage et son cou s’enflammer et sut quelle couleur ils prenaient. (« Bon sang, Merry Grape, on lit en toi à livre ouvert. Tu es rouge comme une tomate. »)

« Je n’ai rien de très important à ajouter, mais je tiens à dire que notre réunion d’aujourd’hui n’a fait qu’intensifier ce que je ressens depuis que vous m’avez accueillie dans votre groupe de lecture il y a cinq ans ce mois-ci. Je me souviens qu’un jour nous avons étudié dans l’Ecclésiaste ce verset que je ne connaissais pas, qui commence par “Deux valent mieux qu’un” et explique ensuite pourquoi. Si l’un tombe, l’autre le relève, et si un ennemi l’emporte sur l’un, ils seront deux pour lui résister.

« Ces mots ont signifié beaucoup pour moi. Tabitha a expliqué que le psaume d’aujourd’hui lui rappelle toujours qu’elle a une vie morale, et elle s’est donné la peine d’en chercher des traductions différentes. Puis Lavonne a montré que les versets 17 et 18 de ce psaume posent une question qui la hante depuis années : comment savons-nous que ce sont les pensées de Dieu que nous entendons ? Et Sœur Simone nous a entraînées un peu plus loin en nous parlant de la nécessité d’être en accord avec notre créateur et de la façon dont, lorsqu’on entend un air connu, les paroles nous en viennent toutes seules.

« Ce qui n’est qu’une manière détournée de dire que ce groupe de lecture de la Bible m’a appris que je vis peut-être seule, mais que je ne suis pas seule. »

CHAPITRE UN

Une petite fille ouvrit la porte. « Qui êtes-vous ? — Je m’appelle Mr. Blue.

— Que voulez-vous ?

— Je suis venu voir votre père.

— Mon père ne reçoit personne. Il est malade.

— Oui, je sais. Regardez, j’ai une lettre de lui. Vous voyez ? C’est

sa signature. Et dans la dernière ligne il dit…

— Je sais lire. Je sais ce qu’il dit.

— Oui, bien sûr. Je voulais seulement… »

La petite fille soupira. « Il faut que j’aille demander. Je vais

refermer la porte. Vous, vous restez là. »

Il se tourne, dos à la maison, et regarde les champs. C’est le milieu de l’été, et le soleil est en train de se coucher. Une

brise agite les feuilles. À perte de vue, des acres et des acres de feuilles mûrissantes. (« Si vous êtes ce que vous dites, avait écrit le père, vous feriez mieux de venir vite. »)

Visage de la petite fille. Fermé, comme la porte. Vous, vous restez

là.

Quel âge avait-elle, six ans ? Huit ans ? Il ne connaissait pas

grand-chose aux enfants.

Bientôt, soupirant de nouveau, elle l’inviterait à entrer. Car elle le

devait. Le temps passerait. Ils verraient de quoi il était capable. Elle apprendrait à le respecter. Elle le devrait. Elle le craindrait un peu mais le respecterait pour toutes les choses indispensables qu’il ferait. Elle deviendrait plus grande, et plus fière. Un jour pourtant ce visage autoritaire pourrait s’ouvrir et, soupirant peut-être encore, elle s’écarterait et le laisserait entrer.

(Mr. Blue, Feron Hood, illustrations Joachim Maglia,

Knole, 1982.)

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