Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 3 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 3

 

 

Afin de familiariser les nouvelles étudiantes avec les traditions de Lovegood College et de les relier à la communauté, une reconstitution historique était organisée dans la chapelle. On fit asseoir les première année sur les bancs de devant, les lumières s’éteignirent, le professeur de musique joua sur le grand orgue les premières notes de l’hymne universitaire, « How Firm a Foundation », et le long de l’allée centrale avancèrent deux par deux les seconde année, une bougie allumée à la main, chantant à tue-tête les paroles exaltantes de l’hymne. Arrivées à l’avant de la chapelle, elles se séparèrent pour aller dans les allées latérales rejoindre leur place en file indienne, sauf celles qui jouaient dans le spectacle et qui se précipitèrent vers l’arrière-scène.

Non, je ne déserterai pas devant ses ennemis ; Cette âme, que tout pourtant s’efforcera d’ébranler Jamais, oh non jamais je ne l’abandonnerai.

Feron, que sa vie avait peu habituée à l’écoute des hymnes, fut bouleversée par ce dernier vers. Elle se détourna vite, afin de cacher son émotion à Merry qui était à côté d’elle, mais déjà Merry prenait sa main et la gardait, protégée entre les siennes. Toute compagne comme elle, attentive et affectueuse, aurait naturellement cru que Feron pensait à sa mère disparue, alors que Feron regrettait et désirait une chose sur laquelle elle ne pouvait pas mettre de nom.

Vint ensuite la pièce racontant la genèse de Lovegood College. Miss Elizabeth McCorkle, la professeure d’histoire, autrice et metteuse en scène, tenait aussi le rôle du fondateur de l’université. En haut-de-forme, cravate foulard, redingote et pantalons à raies, Horace Lovegood, homme d’affaires prospère et doyen de l’Église presbytérienne, sillonnait la ville afin de réunir l’argent nécessaire à la construction d’un établissement d’enseignement supérieur de premier cycle pour jeunes filles sur le terrain de dix hectares qu’il offrait à la future université.

Les donateurs quittèrent ensuite la scène, laissant seuls Horace Lovegood et un de ses amis, lui aussi en haut-de-forme, à qui il faisait part de son rêve : un institut qui répondrait aux besoins de jeunes filles brillantes, comme l’aurait été sa jeune sœur si elle n’avait pas succombé au typhus.

« Je veux un lieu où elles pourront bénéficier de cet enseignement fondamental que leurs frères considèrent comme un droit de naissance. Et elles auront bien entendu aussi des cours d’arts décoratifs et appliqués. »

Tandis qu’il prononçait ces mots, un rideau de gaze se leva, révélant un décor peint représentant, au milieu d’un paysage charmant, le bâtiment de Lovegood College, très semblable à ce qu’il était encore, avec ses colonnes doriques hautes de trois étages. Depuis les coulisses, on entendit une note de diapason à soufflet et un trio de voix invisibles chanta a cappella l’ambitieux projet d’enseignement pour jeunes filles de Horace Lovegood, mélopée dont chaque strophe était suivie du refrain :

En ce saint lieu loin des conflits

En quête de vie intellectuelle

Elles peuvent réfléchir et apprendre

Réfléchir et apprendre

Les lumières baissèrent. L’orgue entonna une musique funèbre, tandis que résonnaient derrière la scène des coups de fusil et des cris d’agonie. « Le destin cependant avait d’autres desseins », commença Miss McCorkle en Horace Lovegood. « Au moment même où mon institut allait être achevé, la Guerre entre les États éclata et le bâtiment devint un hôpital confédéré. » Au lieu de se lancer dans les études, les jeunes filles de la région couvrirent leurs boucles de coiffes d’infirmières et se précipitèrent en scène vêtues de tabliers ensanglantés, portant de déplaisants récipients. Puis disparurent aussi vite.

Les lumières brillèrent à nouveau, une silhouette masquée vêtue d’un justaucorps arriva en dansant, enleva son haut-de-forme à Horace Lovegood, drapa ses épaules d’un châle à franges, et repartit, dansant toujours. Debout devant le décor peint, le fondateur de l’institut, tête nue (Miss McCorkle avait adroitement gominé ses cheveux), expliqua au public qu’il lui parlait maintenant « depuis l’endroit où il reposait à jamais ».

« Après la guerre vint la reconstruction, et notre noble bâtiment fut de nouveau réquisitionné, cette fois par le gouvernement fédéral, qui y abrita le Bureau des réfugiés, des affranchis et des terres abandonnées. De nouveaux jours sombres s’ensuivirent, pendant lesquels les locaux mal entretenus se détériorèrent. Mais malgré tout, Lovegood College ouvrit enfin ses portes aux jeunes filles en 1872. Un événement que j’ai raté à sept ans près, alors que j’en avais déjà quatre-vingt-dix quand je suis parti. Mais Lovegood est là… et elles, elles sont là… »

Le fantôme du fondateur s’éclipsa, remplacé par des jeunes filles en robes victoriennes froufroutantes. Elles déambulèrent en silence devant les colonnes peintes, puis se laissèrent gracieusement tomber sur le sol où elles

s’immobilisèrent en un tableau vivant1.

Une longue silhouette se leva dans le public et monta les marches vers la scène, ses chevilles fines oscillant légèrement sur ses talons hauts. C’était la mélancoliquement belle Miss Maud Petrie, professeure d’anglais et de création littéraire de Lovegood. Effleurant le col montant de son chemisier et semblant sur le point de céder à une vive émotion, elle dit que le poème qu’elle allait lire avait été écrit par Mary Louisa Summerlin, poétesse de la promotion 1918 de Lovegood College. De la grande poche de sa jupe fluide, elle sortit une feuille de papier, puis elle mit les lunettes de lecture qui pendaient à son cou par une chaîne, et entama « The Melodies of Lovegood College » :

J’ai rêvé que je grimpais l’escalier tournant

Qui menait à notre chambre d’autrefois

La lune éclairait mon ancien lit

Dissipant l’obscurité présente

Portée par la voix aux tonalités sépulcrales de violoncelle de Miss Petrie, l’élégie flottait dans l’ombre de la chapelle, laissant derrière elle des mots et des images éparpillées.

Musardant sur la pelouse jusqu’au crépuscule tombant… Dans la douceur des liens amicaux…

Les étoiles s’effacent, une à une,

Autour de la lune montante…

Loin des provocations et des querelles…

Heures précieuses de songes solitaires…

La lune éclaire mon lit…

Arrivée à la fin de mon voyage,

Je grimperai l’escalier…

Dans l’ombre de la chapelle, Feron essayait de ne pas penser à sa vie d’avant sa vie présente. Chacune faisait paraître l’autre irréelle. Les sentiments exprimés par la poétesse idéaliste devaient lutter contre les sentences dégradantes qui hanteraient peut-être toujours Feron.

« Ta mère est une menteuse congénitale.

— Ma mère est une menteuse génitale.

— Ha, ha ! Ça aussi, oui. Ça aussi !

— Tu ne réfléchis pas. Je dois donc le faire pour toi.

— Tu te crois adulte, mais tu ne tiendrais pas une heure hors de cette maison.

— C’est mon droit.

— Légalement tu m’appartiens. »

Feron pensa alors à la fille assise près d’elle sur le banc. Une fille bien telle que Merry était-elle née ainsi, ou cela avait-il été semé et cultivé, année après année, par les gens qui l’avaient éduquée afin qu’elle choisisse la bonté et l’honnêteté, eux-mêmes ayant poussé dans le sol riche de leurs ascendants ?

Mais qu’arrivait-il lorsqu’on avait été élevée par des êtres que la vie avait déçus et qui vous le disaient continuellement, qui s’étaient retirés en eux-mêmes et jouaient avec la vérité quand cela servait leurs intérêts ?

Et si l’on s’enfuyait loin de telles influences, était-il possible d’adopter un caractère agréable, comme on enfile un déguisement, et de s’entraîner, de s’entraîner jusqu’à ce que personne, en dehors de vous-même, ne sache ce que vous étiez avant ?

1. En français dans le texte. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

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