Parce que c'est nous
Chapitre 28
12 juin 1987
Chère Feron,
Cette nuit j’ai rêvé de toi. Nous étions allongées sur la pelouse de
Lovegood et je te racontais un rêve que je venais de faire. Je voyais ton visage aussi clairement que si tu avais vraiment été là, en train de m’écouter.
Au début de mon récit, mon frère sortait du brouillard et venait
vers moi. Puis le brouillard est devenu le sol d’un hôpital. Ritchie portait son uniforme de l’armée de l’air, avec son insigne de pilote. Je ne l’ai jamais vu comme ça, mais il m’a envoyé une photo prise le jour de son départ.
Il portait quelque chose dans les bras ; quand il s’est approché, je
me suis aperçue que c’était un petit garçon. Je me suis mise à courir vers eux, mais Ritchie a levé la main. « Arrête-toi tout de suite, Merry Grape, il s’agit d’une manœuvre délicate que nous devons exécuter selon les règles. »
Ce qui signifiait que je pouvais regarder l’enfant sans parler ni
bouger. Je n’ai jamais rien fixé avec une telle intensité. J’ai retenu mes larmes car elles auraient brouillé ce que je voulais voir. C’était
Paul, mais plus grand que lorsqu’il a été avec nous pour la dernière fois.
Ritchie a dit : « Il ne peut pas te renvoyer ton regard, parce qu’il
ne sait pas que tu es là. » Puis Ritchie est reparti. J’ai appelé, s’il te plaît reste encore un peu, mais je n’avais pas le droit de parler. Alors qu’ils disparaissaient dans le brouillard, Ritchie a crié : « Il est avec moi, Merry Grape. C’est… » Sa voix s’estompait, mais je crois qu’il a dit : « C’est comme ça que nous faisons », enfin peut-être.
Puis vient la seconde partie, Feron, celle qui te concerne. Nous
étions sur l’herbe. « Musardant sur la pelouse », tu te souviens ? Et je t’avais raconté mon rêve. C’est la première fois qu’un rêve apparaît dans un de mes rêves. Est-ce que ça t’est déjà arrivé ? Tu t’étais détournée, grattant le sol du bout du doigt, tu cherchais quelque chose.
Je me suis mise à pleurer.
« Qu’est-ce que ça veut dire, Feron ? Cela doit avoir un sens. » Et tu as sorti un bijou de la terre. Quelque chose comme une
grosse broche médiévale. Tu as dit : « Tu reconnais ça, Merry ? — Non, qu’est-ce que c’est ? » Et tu as répondu : « Un gage de reconnaissance de Maud Petrie. » Puis tu t’es penchée, tu m’as embrassée et tu as repris : « Voilà ce que signifie ton rêve : Paul est dans ton aura de référence et une fois que quelqu’un y est, c’est pour toujours. »
Paul Jellicoe Rakestraw
7 mars 1986 – 12 juin 1986
Aujourd’hui, c’est le premier anniversaire du dernier jour où Paul
a pu nous regarder. Il était faible mais il avait les joues légèrement roses, et nous allions nous mettre à genoux et remercier Dieu de lui avoir permis de supporter l’opération. Quand, aussi vite qu’une lampe s’éteint, il n’a plus été là. On nous avait avertis, les risques étaient grands et, même si cette intervention réussissait, il y en
aurait d’autres au cours de sa petite enfance. Il avait une hypoplasie du cœur gauche : le côté gauche de son cœur ne s’était pas développé. Son petit cercueil est enterré à côté de celui de Ritchie dans le cimetière familial des Jellicoe.
Après m’être réveillée, je me suis raccrochée à ce que tu avais dit
dans mon rêve à propos des « auras de référence ». Cela me semblait indiquer comment essayer de vivre avec cette insupportable absence. Une fois que quelqu’un est dans ton aura de référence, c’est pour toujours. Y compris après la mort. C’est-à-dire que, restant dans notre aura de référence, les disparus continuent de grandir dans notre cœur comme s’ils vivaient. Le petit garçon que Ritchie portait dans ses bras avait environ un an. « C’est comme ça que nous faisons », a dit Ritchie, et peut-être est-ce comme ça qu’il faut faire.
C’est lors de notre rencontre à l’Algonquin, dix ans après, qu’à
Lovegood à la veille des vacances de Noël nous nous étions dit au revoir (sans savoir que nous n’allions pas nous revoir de sitôt), que j’ai pour la première fois entendu parler d’aura de référence. Je me souviens même de la façon dont la conversation en était arrivée là. Je t’avais demandé si tu pensais parfois au temps que nous avions passé ensemble à Lovegood et tu avais répondu : « C’est plutôt que je le porte en moi. » Et tu avais ajouté qu’il formait une sorte d’aura de référence. Tu m’avais parlé de ton mari, Will, qui approuvait Miss McCorkle sans l’avoir jamais connue, puis de Miss Petrie qui, dans ses cours, avait voulu nous apprendre que, lorsqu’on lit ou qu’on écrit, on doit s’habituer à être laissé dans l’incertitude. Et alors je t’ai dit que j’aurais aimé avoir près de moi quelqu’un avec qui m’entretenir de sujets tels que celui des auras de référence.
Quand Paul est né, j’allais avoir quarante-six ans. Au niveau de
l’incertitude, c’était quand même quelque chose. Et je me suis tournée vers la religion. Il y a pas loin de chez nous une église épiscopale méthodiste africaine. Je m’y étais rendue plusieurs fois quand je faisais des recherches sur la vie de Stephen Slade,
accomplissant la « tâche » que tu m’avais assignée dans ta lettre si généreuse. Jack et moi n’avions annoncé ma grossesse qu’à très peu de gens, au cas où les choses se passeraient mal, comme c’est souvent le cas à cet âge. Il y a eu quelques saignements au début, un moment de panique, mais ensuite tout s’est déroulé normalement. Nous avions évidemment encore peur de ce qui pouvait arriver. D’éventuelles malformations dont le bébé pouvait être atteint. Je dis le bébé parce que nous étions trop superstitieux pour poser beaucoup de questions et avions refusé qu’on nous dise si j’attendais un garçon ou une fille.
Et puis est arrivé ce parfait petit enfant. Je ne me suis permis que
très récemment de regarder les photos que nous avons prises de lui. Jack n’est pas encore prêt à les affronter. Je ne le fais donc que lorsque je suis certaine qu’il restera sorti un certain temps.
Pendant les brefs trois mois où nous nous sommes crus tirés
d’affaire, Jack a commencé à parler d’avenir, d’un temps où Paul aurait grandi et dirigerait Jellicoe. Nous nous sommes disputés. Je lui ai rappelé que Ritchie était adulte quand il était parti au Viêtnam, et qu’on n’avait aucune idée des guerres que ce pays mènerait dans dix-huit ans. Sans parler du fait qu’on n’aurait peut-être plus le droit de cultiver le moindre plant de tabac. Il a claqué la porte, c’était l’heure de nourrir Paul, et c’est là que j’ai remarqué qu’après avoir tété pendant, disons, trente secondes, il haletait.
Feron, je dois m’interrompre, je reprendrai plus tard.
[Lettre inachevée, non envoyée, détruite.]
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