Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 33 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 33

 

 

Annoncée par une simple ardoise où son nom était inscrit, Laurel Grove aurait pu être une maison particulière. On montait une allée en pente sinueuse bordée de lauriers plantés cinquante ans plus tôt, éclatants de blanc et de rose dès le printemps, mur d’un vert luxuriant avant et après, et on arrivait devant l’ancienne demeure dont la façade classique avait été préservée afin d’orner le nouveau bâtiment en demi-cercle construit sur chacun de ses côtés.

Des fleurs de saison artistiquement arrangées en bouquet vous accueillaient toujours à l’entrée du hall de réception qu’éclairait un puits de lumière. « Sens-les, avait demandé Mr. Jack à Merry en s’arrêtant devant le vase. Je les ai aimées toute ma vie. Pourquoi, bon sang, ne puis-je me souvenir de leur nom ? »

Jack vivait à Laurel Grove depuis deux ans. Thad, le cousin de Feron, leur avait chaudement recommandé l’endroit. « C’est cher, mais avec la vente de vos terres, vous pouvez vous le permettre. Lou et moi l’avons découvert lorsque nous cherchions quelque chose pour sa mère.

— Elle y est allée ? avait demandé Merry.

— Malheureusement elle nous a quittés alors qu’elle était encore sur leur liste d’attente. Mais elle était enthousiasmée à l’idée de tous ces équipements. »

Sherry, une charmante infirmière, leur fit visiter les lieux. Jack aurait une suite avec un salon privé où recevoir ses visites. Tout était encore mieux qu’ils ne s’y attendaient : rien de minable, aucune faute de goût, aucun éclairage raté. Les pièces communes avaient des fenêtres de toit, un grand écran de télévision, des porte-magazines et des tables à jouer. Il y avait sur place un coiffeur et visagiste, un centre de fitness et une piscine intérieure. Une masseuse et une acupunctrice venaient sur rendez-vous. Les installations médicales, qui comprenaient un laboratoire et un cabinet de dentiste, se trouvaient hors de vue, à l’arrière du bâtiment en demi-cercle. Mais Jack ne pensait qu’au nom oublié des fleurs de l’entrée.

« Bon, je renonce, finit-il par dire à Merry. Qu’est-ce que c’était ?

— Des pivoines.

— J’ai des trous dans le cerveau, voyez-vous, dit-il à Sherry d’un ton courtois.

— Tout le monde en a, vous savez, Mr. Rakestraw. Certaines personnes plus que d’autres. Et cet endroit est fait pour vous. »

L’infirmière affichait la bonne humeur tranquille de ceux qui s’apprécient eux-mêmes et savent que les autres aussi les apprécient. Merry vit que Jack la jaugeait : quelque chose d’étonnamment agréable venait de se matérialiser dans un couloir de Laurel Grove. Elle sentit un pincement au cœur doux-amer à l’idée qu’il était encore un homme désirable.

À chacune de ses visites à Laurel Grove, Merry était envahie d’un étrange mélange de l’émoi que l’on ressent au premier rendez-vous et d’une terreur croissante. Elle ne savait jamais qui allait être Jack. On l’avait préparée au jour où il ne la reconnaîtrait plus. Et cela était arrivé, mais pas définitivement, une fois oui, une fois non, une fois non, une fois oui. C’était comme être sur des montagnes russes avec un compagnon qui se transformait en quelqu’un d’autre. Ils se retrouvaient maintenant tous les deux en un lieu où à un instant donné elle lui était inconnue, et à l’instant suivant, c’était lui qui se montrait à elle sous un jour totalement étranger.

Pourtant les traits de caractère profondément ancrés du vieux Jack, sa fierté, son hyperactivité, sa courtoisie solennelle, la méfiance dont il faisait preuve jusqu’à ce que les gens prouvent leur courage, et la dévotion sans faille qu’il avait depuis longtemps pour elle, depuis bien avant qu’elle mette un nom sur ce sentiment, ne s’étaient pas tous effacés : la méfiance restait, la courtoisie aussi, mais sa dévotion sans faille à « Miss Meredith » avait disparu, laissant un grand vide derrière elle.

Ce soir elle était en retard, car elle avait oublié qu’à Laurel Grove le dîner était servi plus tôt pendant les mois où l’on appliquait l’heure d’été, afin qu’en rentrant chez eux les employés aient le temps de jardiner ou de se détendre dehors. Les résidents étaient déjà plongés dans leur jeu de cartes ou le spectacle de la télévision. Absorbée par son travail, une nouvelle pensionnaire, femme envers qui le temps (et l’argent) s’était montré généreux, brodait une tapisserie. Merry essayait de ne pas « comparer » ces gens les uns aux autres, pourtant les différences restaient visibles. Pourquoi certains étaient-ils voûtés quand d’autres se tenaient droits ? Pourquoi certaines mains mais pas d’autres étaient-elles couvertes de tavelures brunes – elle en avait elle-même tout un tas –, et pourquoi certains visages mais pas d’autres étaient-ils marqués de disgracieuses taches sombres ? Mr. Jack en avait une au-dessus du sourcil gauche depuis des années, mais quand, lors de leurs visites bisannuelles chez le dermatologue, celui-ci proposait de l’enlever, Jack répondait toujours que, tant que ça ne dérangeait pas Merry, il attendrait que ça le dérange, lui. »

« Oh, Sherry n’est pas là ?

— Elle part à cinq heures. Vous arrivez plus tard que d’habitude, Mrs. Rakestraw. Au fait, nous ne nous sommes jamais vues. Je suis Doreen.

— Oh, enchantée, Doreen. Je vous en prie, appelez-moi Merry. Comment est-il ?

— Nous ne sommes pas de très bonne humeur, aujourd’hui. Du moins depuis que je suis là. Il n’est jamais content quand Sherry s’en va. Pourtant elle a une vie, elle aussi.

— Est-ce que la blanchisserie a réglé le problème des vêtements qu’il portait la semaine dernière alors que ce n’étaient pas les siens ?

— Malheureusement je n’en sais rien. Mais si cela peut vous rassurer, ils ne remarquent pas vraiment la différence. À propos, Sherry dit qu’il a besoin de chaussures dans lesquelles il puisse glisser facilement les pieds, comme des mocassins.

— Mon mari n’a jamais porté de mocassins de sa vie.

— Oui, je comprends, seulement il lui faut quelque chose qui n’ait pas de lacets. Il ne sait plus comment on les attache, et c’est à quelqu’un d’autre de le faire pour lui.

Debout, lui tournant le dos, face à la fenêtre de son salon particulier, il n’était pas si différent que ça de l’ancien Jack. Il était entré à Laurel Grove peu après que la détérioration de son cerveau était devenue apparente à d’autres que Merry. Ses cheveux, qui n’étaient plus aplatis par une casquette de base-ball, flottaient en fines volutes au-dessus de sa tête. Le coiffeur de Laurel Grove rasait l’arrière de son cou. Il avait perdu muscles et volume. Certains grossissaient, d’autres maigrissaient, disait Sherry. (« Mr. Rakestraw mange ce qui est dans son assiette, tant que nous pensons à lui servir de petites portions. Cependant, il n’a pas encore besoin de boissons nutritives. Il ne supporte pas de rester assis ou bien au même endroit longtemps, et il n’est pas du genre sociable, mais il se montre toujours poli et prévenant avec les autres résidents.

— Comme il le fait habituellement », avait dit Merry, évitant soigneusement d’utiliser le temps passé.)

« Jack ? »

Il se retourna. Il y avait dehors des parterres de plantes vivaces, un peu trop bien entretenus, qui encadraient une pelouse épaisse et luisante sous le soleil de fin d’après-midi.

Elle vit immédiatement qu’il était dans un de ces jours où il n’avait pas la moindre idée de qui se trouvait devant lui. Elle le regarda abandonner à regret ce à quoi il était en train de penser et puiser dans ses réserves de courtoisie. (Quelles étaient ses pensées, dans ces moments-là ? Comme elle aurait aimé les entrapercevoir, l’espace d’un instant !) Certes il s’était affiné mais, en dehors de ça, il ressemblait de façon réconfortante à l’homme qu’elle connaissait depuis qu’elle avait huit ans, et avec qui elle était mariée depuis quatorze ans, mais elle s’empêcha d’avancer vers lui.

« Je suis juste venue voir comment tu allais, commença-t-elle.

— Tu ne veux pas t’asseoir ? » Ce qu’il disait toujours, qu’il la reconnaisse ou non. Il montra le fauteuil où elle s’installait habituellement.

Fidèle à lui-même, il restait debout. Quand il aurait dépassé le stade de la méfiance, il s’approcherait, et marcherait dans un sens et dans l’autre devant elle en la regardant avec une curiosité amicale, comme s’efforçant de se rappeler qui elle était.

« Merci, mais je ne vais ni mieux ni moins bien. Comme tout le monde ici. »

C’était une des phrases qu’il prononçait régulièrement depuis qu’il était à Laurel Grove. Puis, puisant de nouveau dans ses réserves : « Et toi ? Qu’as-tu fait de beau ?

— Eh bien, aujourd’hui c’était mon tour de recevoir notre groupe de lecture de la Bible. Nous nous sommes assises sur la véranda ouest et nous avons étudié un psaume.

— Un psaume, répéta-t-il, l’air ahuri.

— Puis, après le départ de mes amies, j’ai regardé les notes que j’ai prises pour l’article que je dois écrire dans Le Journal du tabac. Cette fois ils m’ont demandé l’histoire de la cigarette sans filtre dans la culture américaine. »

Il lui lança un regard vide, comme si elle s’était soudain mise à parler une langue étrangère. Mais au moins il avait dépassé le stade de la méfiance et allait et venait devant elle, plein de curiosité amicale.

« Alors, qu’as-tu fait de beau ? redemanda-t-il.

— Eh bien, comme je te l’ai dit, le groupe de lecture de la Bible est venu à la maison et nous avons étudié un psaume, puis nous avons mangé et quand les autres sont parties j’avais encore du temps devant moi avant de venir ici – c’est en tout cas ce que je pensais. J’avais oublié que vous dînez une heure plus tôt en ce moment.

— Nous avons dîné. Et il y a une nouvelle parmi nous.

— Je l’ai vue. Elle brodait une tapisserie. »

Le mot crewel, tapisserie, sembla l’alarmer. Pensait-il qu’elle avait dit cruel, cruelle ?

« Il s’agit de broderie à la laine, qu’on exécute dans un cerceau, pour tendre le tissu. Il y a beaucoup de points différents. » Corinne, qui n’était pas venue ce jour-là à cause de la fête de l’école maternelle de son arrière-petit-fils, apportait toujours à leurs séances une tapisserie en cours. Elle avait brodé toute une bannière pour leur église.

Mais il s’était détourné et s’était remis à son poste devant la fenêtre. « Pourquoi ne viennent-ils pas comme promis ? demanda-t-il furieux. Qu’est-ce qui les retient ?

— Qui donc ?

— Ces fichus bulldozers. Pourquoi ne sont-ils pas là, qu’on en finisse !

— Ils sont déjà venus et repartis, Jack. Je te l’ai dit. Tu as dû oublier. Nous attendons maintenant les niveleuses et les paysagistes. Thad pense qu’on aurait pu laisser les vieux arbres, au lieu de tout raser et d’en planter d’autres qui mettront des années à pousser. »

Il se retourna vers elle, l’air stupéfait de la voir assise dans le fauteuil, comme si elle venait d’arriver.

« Ainsi tu es revenue, fidèle, dit-il d’une voix plus douce.

— Je reviendrai toujours, Jack.

— Alors, dis-moi, qu’as-tu fait de beau ?

— Tu sais que j’écris un nouvel article sur l’histoire de la cigarette sans filtre…

— Oh, on ne peut plus en acheter.

— Si, dans certains endroits. J’ai essayé les différentes marques. Aujourd’hui c’était les Lucky Strike.

— Tu sais bien qu’il ne faut pas fumer.

— Je n’inhale pas. J’essaye, mais je n’y arrive pas. Et de toute façon, de simplement aspirer la fumée et la garder dans la bouche fait revenir tous ces goûts et souvenirs anciens.

— Tu sais qu’il n’aime pas ça. Laisse-moi vérifier ton haleine avant de rentrer. Viens ici.

— Tu veux que… ? » D’un geste plein d’impatience, il lui fit signe de se lever, alors elle se leva.

Il s’approchait déjà, tendant ses bras ouverts. Il les referma sur elle comme un étau.

« Oh, grogna-t-il, oh, oh… »

Pressée contre son corps diminué, elle perçut l’odeur du savon de Laurel Grove sur sa peau, l’odeur de la lessive de Laurel Grove sur sa chemise. Au moins, aujourd’hui, en portait-il une qui était à lui.

Elle sentit les larmes de Mr. Jack couler sur le haut de sa tête.

« Oh Annie, mon Dieu. » Avec une force presque violente, il lui souleva le menton. « Est-ce vraiment toi ? » Il embrassa sa bouche, puis l’embrassa avec plus d’insistance, comme s’il essayait d’y pénétrer.

« Oh Annie, pourquoi as-tu mis si longtemps ? »

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