Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 49 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 49

 

 

Août 1999

 

Feron avait fermé sa porte et descendu quelques marches afin d’aller laisser ses clés à ses voisins d’au-dessous. Elle entendit le téléphone sonner, puis la voix mâle du répondeur : « Merci de laisser un message après le bip. »

« S’il te plaît Feron, décroche. C’est Thad. Je crains que Merry… »

Elle laissa sa valise sur le palier et remonta en courant. Elle devait avoir, quand elle rêvassait à l’avenir, imaginé cette scène. Elle avait l’impression de l’avoir vécue de nombreuses fois et pouvait prédire tout ce qu’elle allait penser et répondre à Thad.

Il parlait encore lorsqu’elle prit l’appareil.

« Quoi ?

— Ah, tu es là, Feron.

— J’étais en train de partir, quelques minutes de plus, j’étais dans l’ascenseur et tu ne pouvais pas me joindre.

— Tu as entendu ce que je disais ?

— Je n’ai pas essayé, je savais que tu devrais me le répéter. Qu’est-ce qui se passe, avec Merry ?

— Elle a dû subir une radiothérapie du cerveau, et elle a eu une convulsion cérébrale pendant le traitement.

— Elle est vivante ?

— Et rentrée chez elle. Elle peut parler mais son côté droit…

— Mais merde quoi, elle avait promis de me le dire.

— Je t’appelle parce que, maintenant, elle m’en a chargé.

— Cinq minutes de plus et je n’aurais rien entendu ! J’allais prendre l’avion pour l’Espagne.

— De quel aéroport ?

— Kennedy.

— Bon, je t’ai réservé une place dans le vol qui part cet après-midi de Newark. Comme quand tu es venue pour Blanche.

— Tu veux dire qu’elle va mourir ?

— C’est plutôt que… » Il s’interrompit pour ne pas craquer. « En tout cas, quoi qu’il lui arrive maintenant, elle est prête à l’affronter. Mais pour ceux qui l’entourent, c’est plutôt dur. »

Josie, qui l’attendait en bas avec un taxi, s’était montrée remarquablement efficace. Si elle était déçue, elle ne le montrait pas.

« Qu’est-ce que tu vas faire pour ton billet ?

— Je vais le perdre.

— Non, quand je serai à l’embarquement, je leur expliquerai. Tu seras probablement remboursée. Un jour.

— Ma valise était prête, c’est déjà ça.

— Une amitié de quarante et un ans est beaucoup plus vieille que moi. »

Thad l’attendait à la porte de débarquement, ce qui rappela à Feron Merry fonçant vers elle au printemps dernier, courant comme un garçon. (« Oh Seigneur, je suis désolée, Feron ! »)

Thad la prit dans ses bras. Il sentait un agréable parfum d’homme. Cher Thad, si bon. Son cousin germain.

« Quand est-ce arrivé, Thad ?

— Fin juin.

— Juin ! Mais on est mi-août !

— C’est parti dans tous les sens. Nouveaux séjours à l’hôpital. Nouveaux scans. Rééducation. Elle allait de mieux en mieux, elle pouvait s’appuyer sur sa jambe droite mais pas encore se servir de sa main droite, puis ils ont encore fait un scan, et trouvé d’autres tumeurs, ailleurs, et c’est là qu’elle… je ne dirais pas qu’elle a renoncé à tout espoir, mais qu’elle a commencé à envisager une autre issue. En mai, tu lui as écrit que tu devais aller en Espagne et elle voulait que tu aies fait tout ce que tu avais à faire avant de me donner le feu vert pour te demander de venir.

— Je serais venue plus tôt si je l’avais su.

— Je sais. »

Pendant le trajet, Thad lui décrivit la situation. « Elle est incroyablement bien entourée. Les femmes de son église se sont organisées et s’occupent de tout. Et elle a ce qu’on appelle un médecin de soins palliatifs, qui téléphone quotidiennement, ajuste les traitements. Une combinaison bien proportionnée d’énergisants et d’antalgiques, et, je crois, des stéroïdes. Pour diminuer la fatigue et stimuler son esprit. Elle a tout prévu pour ton séjour. Combien de temps comptes-tu rester ?

— Aussi longtemps qu’elle le voudra.

— N’oublie pas de le lui dire. Prépare-toi à ce qu’elle dorme beaucoup. La plupart du temps elle est lucide, mais parfois elle doit chercher ses mots. Et tout d’un coup elle te quitte, dérive vers un lieu où tu ne peux pas aller. Oh, et elle dort la tête bandée pour que l’arrière de son crâne ne touche pas l’oreiller. Une merveilleuse femme de son église lui a fabriqué une sorte de turban. Avant que j’oublie, mon fils Simon aime beaucoup ta maison. Il dit que si jamais tu voulais vendre…

— Je ne crois pas, non.

— Je l’en ai prévenu.

— Ils ont fixé une date ?

— Ils ont rompu.

— Oh non !

— Tout va bien. Cela a toujours été entre eux plus ou moins indécis. Elle voulait se marier, et il se pensait trop impliqué pour ne pas le faire.

— Ce qui ne peut pas marcher.

— Non. Lou et moi n’avons jamais hésité. Rien n’aurait pu nous arrêter. Je l’ai arrachée à l’université pour qu’elle me suive dans la marine, et maintenant, quarante ans plus tard, elle est devenue arboricultrice, à State, dans le Nord.

— Que fait exactement une arboricultrice ?

— Elle soigne les arbres. Quand nous sommes revenus ici, elle a voulu déplacer la maison de ses parents et l’installer au milieu d’un grand terrain, en pleine campagne, et nous avons planté des tas de petits arbres, qui ont commencé à mourir, mais elle s’est acharnée à les sauver. Ils sont maintenant grands, magnifiques, prodiguent une ombre épaisse, et elle est partie apprendre comment sauver ceux des autres, ce qui rapporte beaucoup d’argent. J’ai d’abord fait carrière, maintenant c’est elle. Une personne peut avoir plusieurs vies successives. Quand un mariage dure longtemps, on peut voir l’autre se transformer en quelqu’un de nouveau.

— Ce que je n’ai pas connu. Je me demande si Will et moi aurions eu des vies successives.

— Il y a quelque chose que je voulais te demander, Feron, si ce n’est pas trop douloureux.

— Demande toujours.

— Quand tu as perdu Will, comment as-tu réussi à continuer ? Tu l’aimais vraiment, dit Merry.

— C’est arrivé très vite. En un instant. J’attendais dans notre appartement qu’il revienne d’une de ses promenades, et soudain j’apprends qu’il est tombé d’une falaise. C’est probablement grâce à Oncle Rowan, que j’ai tenu. Il est venu en Angleterre et s’est occupé de ce dont il fallait s’occuper, et ensuite je suis restée chez Blanche pendant six mois. Il m’a fallu du temps pour retrouver mes marques. En fait je les cherche encore. Ça prend… Thad ? »

Courbé sur son volant, Thad sanglotait.

« Tu ne veux pas t’arrêter un moment sur le bas-côté ?

— Bonne idée. Excuse-moi, Feron. C’est juste que… Comment vais-je faire sans elle ? »

Bon, maintenant j’en suis certaine, pensa Feron. Et il veut que je le sache.

Elle prit son cousin germain dans ses bras, le laissa pleurer tant qu’il voulut, et puis ils reprirent leur route.

« L’infirmière de jour va bientôt partir, l’informa Thad. Celle de nuit arrive à sept heures. Je te dépose et je rentre chez moi. J’y dors encore. »

Couchée dans la chambre de Ritchie sur un lit médicalisé surélevé, Merry semblait dormir. Le turban soigneusement arrangé rappela à Feron le foulard que Merry portait, bas sur son front, quand elles avaient déjeuné au Neuse River Café. L’infirmière la laissa au chevet de son amie. L’angoisse ressentie à l’idée de l’état dans lequel elle la trouverait s’effaça. Merry était plus petite, et terriblement maigre, pâle, mais pas grise, ni rien de ce genre. Elle portait un pyjama repassé, qui, Feron l’aurait parié, avait autrefois appartenu à Ritchie. Elle se sentait maintenant surtout reconnaissante de pouvoir rester tranquillement assise là, accordant sa respiration à celle de Merry.

Enfin les yeux s’ouvrirent. « J’étais en train de rêver que tu étais là, murmura Merry.

— Oui, je suis là. Je peux te toucher ?

— Mon côté droit n’est pas… » Merry tendit sa main gauche pour attraper celle de Feron. « Combien de temps peux-tu… ?

— Je resterai aussi longtemps que tu le voudras.

— Mais ta récolte ?

— Quoi ? Ah oui, celle en Espagne ? Je la verrai plus tard dans le film. On le regardera peut-être ensemble.

— Peut-être… » Les yeux se refermèrent.

Cette fois Feron avait la chambre d’en haut, qui avait été celle de Merry et Jack. Dehors, le soleil de fin d’après-midi était encore fort. De cette fenêtre on le voyait taper sur les toits argentés du nouveau lotissement. Les Chênes quelque chose. Feron détestait que sa mémoire lui fasse défaut, ce qui arrivait de plus en plus souvent. Les arbres récemment plantés étaient encore trop jeunes pour cacher le haut des nouvelles maisons. Feron plissa les yeux et essaya de remplacer ces dernières par les grands champs de tabac d’autrefois qu’elle n’avait jamais vus.

(« Partout, des champs à perte de vue…

— Si j’étais venue pendant ces vacances de Noël 1958, comment aurait-ce été ?

— Tout aurait alors été labouré. Un horizon de sol glaiseux soutenant le ciel. Je ne sais pas si, à l’époque, j’en voyais la magnificence. C’était pour moi beaucoup d’hectares et de responsabilités. »)

Mi-août, à perte de vue dans les champs d’autrefois, l’or des feuilles maintenant prêtes pour la récolte, comme sur la photo de couverture du magazine qui avait publié l’article de Merry sur Stephen Slade.

Josie avait encore plusieurs heures à attendre avant de s’envoler vers l’Espagne. Un jour, Feron, assise au sein d’une salle plongée dans le noir, regarderait le tabac d’Estrémadure être engrangé et, dans une vieille ferme, un homme et une femme trouver un mode de vie.

Elle comprit qu’elle comptait sur Josie pour replâtrer son mal conçu Mr. Blue, ou tout au moins l’exprimer sous un nouvel éclairage. Will disait que les artistes du Moyen Âge s’évertuaient à copier ou embellir des sujets anciens. (« Produire quelque chose d’original n’était absolument pas leur but. »)

« Elle est tombée amoureuse de lui, avait dit Merry de Mrs. Blue. Mais elle pense qu’elle perdra son pouvoir si elle le lui fait savoir. »

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