Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 12 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 12

 

 

« Eh bien, Feron, on dirait que tous les Hood profitent des vacances de Noël pour se remettre à neuf. Tu vas enfin avoir ta dent couronnée, Tante Mabel se fait opérer et j’entre bientôt à l’hôpital de Duke pour une série d’électrochocs qui restaureront mon équilibre mental. »

Cela signifiait que Feron allait loger dans l’antique demeure de la fiancée d’Oncle Rowan, à Benton Grange, ville voisine de Pullen.

La maison de Blanche Buttner appartenait à une autre galaxie que celle de Tante Mabel. Feron y trouva une élégance et un confort qu’elle ne connaissait pas, mais la conscience qu’elle avait de son éducation bancale et de ses inaptitudes sociales s’y aggrava. Quoique le soleil n’entrât dans la pièce qu’en fin d’après-midi, elle aimait la décoration de sa chambre du premier étage qui donnait sur un jardin orné de statues mélancoliques. Elle aimait avoir pour la première fois de sa vie sa propre salle de bains. Elle aimait les petits déjeuners servis chaque matin par la cuisinière. On longeait une table où tout était préparé, on soulevait les couvercles posés sur les plats en argent, il y avait des œufs brouillés tenus au chaud sur une flamme, du porridge et des biscuits, des saucisses ou du bacon, et de la compote de fruits tiède. Le dentiste avait terminé la première phase de son travail : la dent de devant qu’avait abîmée Swain était maintenant réduite à une petite pointe que personne ne verrait jamais et recouverte d’une couronne temporaire en attendant que la définitive, façonnée d’après moulage, soit prête.

Blanche était « sculpturale » pour ses amis, et « plantureuse » pour les gens comme Tante Mabel. Après un petit déjeuner composé d’une cuillère à soupe d’œufs et de porridge, d’une tranche de bacon, d’un fruit cuit et de café noir, la fiancée d’Oncle Rowan, en kimono matelassé sur le dos duquel un dragon rampait tête en bas, se retirait dans son bureau ensoleillé, s’asseyait devant son meuble à casiers, passait des coups de téléphone et s’occupait de sa correspondance. Ce qui prenait au moins deux heures. Lettres personnelles, mots de remerciements, comptes de clubs – elle en était trésorière d’au moins quatre – et comptes en rapport avec Buttner Oil and Gas, compagnie fondée par son grand-père dont elle détenait toujours des actions. Commençait ensuite le rituel complexe de l’Habillage du Déjeuner, et vers midi elle partait retrouver celles et ceux avec qui elle mangeait ce jour-là. De retour vers quatorze heures, elle s’enfermait en bas pour une sieste « revivifiante ». Puis elle prenait sa voiture avec Feron pour aller faire des courses en ville, ce qui signifiait, à cette époque de l’année, acheter les cadeaux de Noël.

Libre de s’organiser comme elle le voulait, Feron passait plus de temps qu’elle ne le trouvait bon à penser à ses déficiences. Vivre dans la maison de Blanche renforçait la certitude qu’elle avait de ne jamais arriver à combler ses manques les plus importants car elle n’avait pas les bonnes bases. Elle réussissait bien à Lovegood et n’avait pas de travail à finir. Ses professeures l’appréciaient, probablement parce qu’elle avait dépassé ce qu’elles attendaient d’elle. Les autres étudiantes semblaient la respecter, mais peut-être parce qu’elle était généralement avec Merry, qui lui répétait toujours ce qu’elles disaient. Elles la trouvaient « réservée », « mûre » ou « spéciale », lui rapporta Merry.

« Mais ce ne sont pas vraiment des compliments, hein ? demanda Feron. On peut prendre ça dans les deux sens.

— Je suis sûre que ce sont des compliments, Feron. Sinon elles ne me l’auraient pas dit. »

Pendant les années Swain, elle avait été une excellente élève, car elle s’échappait dans l’étude. Sa meilleure amie de lycée lui avait dit qu’elle donnait l’impression d’être « trop distante », mais cette amie avait déménagé. Après la mort de sa mère, alors qu’elle avait, sans suffisamment réfléchir, tenté d’échapper à Swain, les notes de Feron étaient tombées au plus bas.

Il y avait un joli bureau dans sa chambre, et même un téléphone, mais comme elle devait passer la seconde semaine des vacances chez les Jellicoe, il lui semblait inutile d’écrire à Merry, et appeler Hamlin de Benton Grange coûtait cher.

La ville de Benton Grange suivait un schéma différent de celui de Pullen et il n’était pas aussi facile ou satisfaisant de s’y promener. Ses rues rayonnaient autour d’un monument central célébrant une bataille terrible et sanglante gagnée par les confédérés, qui avaient donné le statut de ville à Benton Grange. Un siècle plus tôt, il ne s’élevait à cet endroit que la grande maison et les bâtiments de ferme de Mr. Benton. Pendant les derniers mois de ce qu’on appelait encore dans cette région « la Guerre entre les États », un régiment de confédérés avait utilisé la grange comme arsenal, jusqu’à ce que les troupes de l’armée de l’Union commandée par Sherman mettent les vainqueurs en déroute.

La demeure et les bâtiments qu’on appelait autrefois la Grange s’élevaient de chaque côté de la statue d’un général monté sur un cheval cabré. Ils abritaient un office du tourisme et une chambre de commerce. Puis il y avait un parc que longeait une route en demi-cercle bordée de belles villas, dont celle de Blanche. Le demi-cercle privilégié se divisait ensuite en artères moins impressionnantes. Sur l’une d’entre elles se trouvaient une quincaillerie, un institut de beauté, une pharmacie et différentes boutiques, dont certaines d’un niveau suffisant pour que Blanche en soit cliente. On pouvait monter et descendre cette rue en regardant les vitrines, puis tourner dans celle d’à côté, une voie poussiéreuse où l’on passait devant un supermarché, un magasin de meubles, une station-service, l’église catholique de Blanche, des champs, puis une rangée de taudis où vivaient les Noirs, et d’autres champs qui aboutissaient à l’entrée de la nouvelle autoroute. On pouvait aussi éviter cette voie poussiéreuse et prendre celle où il y avait l’école, deux temples protestants, chacun doté de son cimetière, l’impeccablement entretenue entreprise de pompes funèbres avec dans son jardin une fontaine qui jaillissait, puis un autre ruisseau, qui, lui, sentait les produits chimiques, et soudain un terrain vert et vallonné avec de magnifiques arbres et buissons entourant une nouvelle usine Sylvania.

Pour le déjeuner de Feron, la cuisinière laissait du jambon, des biscuits au fromage emballés dans du papier sulfurisé, des fruits frais, des cookies et une carafe de thé glacé. Feron se demanda ce qui arrivait aux restes de saucisses ou de bacon du matin, jusqu’à ce qu’elle entende parler de la soupe populaire de l’église catholique fondée par la mère de Blanche, où tout ce qu’elles n’avaient pas mangé était immédiatement emporté par la cuisinière.

« Qu’est-ce qu’Oncle Rowan voulait dire par “une série d’électrochocs” ?

— Tu as déjà entendu parler de thérapie par électrochocs, non ?

— Plus ou moins.

— Tu sais ce qu’est la maniaco-dépression ?

— La mère de Merry Jellicoe a une période sombre tous les hivers, et reste assise, seule dans un ancien grenier à foin. Mais au printemps elle redevient elle-même.

— Pour Rowan, il s’agit plutôt de courtes périodes d’intense activité suivies de plongées dans l’apathie et la mélancolie. Quand il est en phase maniaque, il a toute l’énergie du monde et croit qu’il peut tout faire. Quand il sent venir la dépression, il se cache aussi longtemps qu’il peut puis il va passer quelques semaines à Duke.

— Je n’ai jamais vu Oncle Rowan déprimé.

— C’est parce qu’il ne le voulait pas. Le self-control peut aller loin, bien que de moins en moins de gens choisissent d’en faire preuve. Les longues journées d’été lui sont généralement bénéfiques, puis, si cela doit arriver, c’est en automne qu’il commence à sombrer, alors en novembre il réserve une place dans le service de psychiatrie.

— Nous nous sommes vus pour la première fois au début de l’été. Je me demande s’il m’aurait proposé de rester, si j’étais arrivée en novembre. »

Blanche rit. Elles roulaient vers le supermarché. « Il se trouve qu’il m’a demandée en mariage lors du solstice d’été, il y a quinze ans. Et ça a plutôt bien marché. Rowan et moi nous nous soutenons l’un l’autre, et il en sera toujours ainsi. Mais la mère de Merry ne reste quand même pas assise tout l’hiver dans un grenier à foin ?

— Oh non, ils l’ont transformé en chambre. Merry dit qu’on peut voir où étaient les anciennes ouvertures. »

Pendant son séjour chez Blanche, Feron fit quelque chose d’horrible. Elles avaient acheté le cadeau de Noël de Tante Mabel, qui se remettait d’une opération concernant ses organes féminins, chez elle, avec une aide-soignante, une très jolie liseuse pouvant passer pour une chemise en soie. « À quelle heure est-ce que je lui propose de passer ? demanda Blanche à Feron. J’aimerais d’abord l’appeler.

— Oh, vas-y sans moi », dit Feron.

Dès que les mots furent sortis de sa bouche et qu’elle vit la surprise et le mécontentement que Blanche tentait de cacher, elle souhaita ne jamais les avoir prononcés. C’était la Feron de son ancienne vie qui avait parlé, celle qui n’avait rien à perdre, qui s’irritait dès qu’on lui demandait la moindre chose et mettait un point d’honneur à refuser tout ce qu’elle osait refuser. (« Tu viens avec nous à l’épicerie, Feron ? » « Bon, peux-tu au moins faire la liste de ce que tu aimerais manger ? »)

Un instant fatal s’écoula.

« Rowan voudrait que tu y ailles », dit Blanche. Rien d’autre.

Le matin de Noël, Feron allait trouver sous le sapin de Blanche une quantité de cadeaux embarrassante. Tous avaient été soigneusement pensés. Un transistor. Une écharpe en soie décorée de volutes turquoise, vertes et jaunes. Une paire de gants en cuir noir. Un bon d’achat de cinquante dollars valable dans la boutique préférée de Blanche à Benton Grange. Feron donna à Blanche une boîte de mouchoirs d’hommes finement rayés – Blanche réprouvait les mouchoirs de femmes avec lesquels on se retrouvait en train de se vider le nez dans de la dentelle. Blanche offrit à Oncle Rowan un cardigan en cachemire couleur canneberge, et Feron une cravate à motifs que Blanche avait choisie. Oncle Rowan avait acheté pour sa fiancée le parfum Caron qu’elle se refusait parce qu’à son avis immoralement cher. Puis ils allèrent manger au restaurant grec, où l’on fut aux petits soins pour eux, et Blanche repartit avec sa voiture à Benton Grange afin de se préparer à la fête donnée pour les pauvres le lendemain par sa paroisse. Oncle Rowan emmena Feron voir sa sœur convalescente, qui dit à Feron de « ne pas le dire à Blanche », mais qu’elle échangerait la liseuse contre quelque chose qui fût plus à son goût. Puis il ramena Feron à Benton Grange. Mise au courant par Blanche, Feron déduisit des profonds soupirs de son oncle qu’il contrôlait sa déprime de son mieux. Il comptait probablement les minutes qui le séparaient de l’instant où il retrouverait sa pile de chemises nettoyées sur le canapé, et les sardines et le citron dans le réfrigérateur.

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