Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 37 sur 55

Pages du PDF

Parce que c'est nous

Chapitre 37

 

 

1996

 

Feron avait enfin relevé le défi de Cuervo. « Tu as dit un jour que tu pourrais m’apprendre ce que je ne sais pas de moi-même, mais tu ne l’as jamais fait.

— J’ai répondu “quand vous serez prête à le demander”, mais tu ne l’as jamais fait.

— Tu serais toujours d’accord, si je te le demandais ?

— Tu ferais mieux de te dépêcher. J’alterne les journées intolérables et tolérables.

— Tu as mangé ton flan, et il n’est pas remonté, et tu ne portes pas ton masque. Est-ce une journée tolérable ?

— Maintenant que je te connais mieux, j’ai plus à dire.

— Qu’est-ce que c’est que cet air que tu as fredonné toute la matinée ?

— Celui de “September Song”, qui était au hit-parade quand je suis arrivé dans ce pays en pensant que j’étais le prince du monde. Et je l’ai été un moment.

— “September Song” était au hit-parade lors de ma première année à Lovegood. Toujours demandée dans Our Best to You, le choix des auditeurs, une émission qui passait le soir. Nous l’adorions, mais à l’extinction des feux Merry arrêtait la radio.

— Cette chanson est gravée dans ma mémoire. Incrustada. Dès que je pense à cette époque de ma vie, elle résonne en moi. Quand je me suis réveillé, une de ses phrases tournait dans ma tête.

— Oh, laquelle ?

— “On n’a plus le temps de jouer à attendre.” Je t’épargnerai mes fausses notes.

— Moi aussi je chante mal. » Cependant elle chanta. « “Quand le temps d’automne / enflamme les feuilles / On n’a plus le temps de jouer à attendre.”

— Oui.

— Oui quoi ?

— Oui, ce sont les paroles exactes, et oui, toi aussi tu chantes faux.

« Je commencerai mon analyse comme suit : tu résistes autant qu’une tortuga à te dévoiler, tu fuis la société, tu vois immédiatement ce qu’il y a de pire chez les autres, mais tu ne te pardonnes pas tes propres fautes. Tu es envieuse. Tu as l’esprit de compétition. Une curiosité intellectuelle particulière. J’aurais dit autrefois que tu procrastines, mais je crois maintenant qu’en fait tu freines des quatre pieds, que tu testes ton endurance à ne pas agir. Et tu es économe.

— Tu m’as un jour qualifiée de grippe-sou.

— Laisse-moi corriger ça. Te connaissant depuis plus de vingt ans, je choisirais un mot plus plaisant, venant de mon pays : amarrete. Qui veut dire : “qui économise toujours”.

— D’accord, je ne lâche pas mon argent facilement, mais “qui économise toujours” est bien mieux que “grippe-sou”. Quant au reste, je savais déjà presque tout ça. Dure avec moi-même, envieuse, asociale, méfiante – bien que mon mari, Will, ait dit qu’il aimait ma “grâce méfiante”. Que je me déplaçais comme quelqu’un qui s’attend à être frappé par la foudre mais continue à avancer sans que son visage révèle quoi que ce soit.

— Seulement tu ne t’es pas encore éveillée aux forces les plus rares que tu détiens. Je me souviens t’avoir dit lors de notre premier entretien que tu avais plus d’étrangeté en toi que tu en avais conscience. Et tu as jusqu’à un certain point usé de cette étrangeté pour écrire tes romans. Je peux te garantir qu’elle n’est pas épuisée, qu’il te suffit de trouver les bonnes voies d’accès. Depuis combien d’années vis-tu dans cette ville ?

— Je suis arrivée à la fin de l’été 1963. Will est mort en janvier, et j’ai ensuite passé six mois avec mon oncle et sa fiancée.

— Fais le calcul, s’il te plaît. Mon cerveau n’est presque plus alimenté en énergie. En fait, je vais avoir besoin de remettre ce masque.

— Oh non, je t’ai fatigué. Il vaudrait peut-être mieux que tu te reposes.

— J’ai devant moi tout le temps qu’il me faut pour me reposer. Pour toi à New York, je compte plus de trente ans.

— Quatre-vingt-quinze moins soixante-trois égale, oh mon Dieu, trente-deux ans. Comment est-ce possible ?

— Et de combien d’appartements t’a-t-on “confié la garde” ?

— De tête, je ne saurais pas le dire. Il faut que j’en fasse la liste.

— Je ne te demande pas de me donner des chiffres, mais tu as dû économiser pas mal d’argent en trois décennies, avec la vie monacale que tu as vécue.

— Monacale, pas tout à fait. Il y a eu des rencontres. La plupart peu judicieuses et regrettées. Quelques-unes carrément fâcheuses.

— Je ne veux rien entendre à leur sujet, de même que je ne désire pas te parler des miennes. Certains d’entre nous ne sont simplement pas doués pour entretenir ce qui peut être vécu après la rencontre. Disons donc monacale par ton manque de possessions. Alors que j’ai dû apprendre à faire attention à mes dépenses après avoir acheté ce petit appartement, une telle discipline semble chez toi naturelle.

— Quand Will était mon professeur, il disait que si on pouvait répondre à la question “Quelle est ma discipline”, on partait dans la vie sur des bases solides. Mais il parlait de discipline dans le sens de spécialité étudiée. Je n’ai jamais trouvé la mienne, même après l’avoir épousé. Pendant les longues heures où, en Angleterre, il était à l’université, plongé dans sa discipline, j’ai commencé à m’en inquiéter. Ça m’agaçait.

— Oui, je peux imaginer ça.

— Tu as trouvé la tienne quand tu étais jeune ?

— Quand j’étais jeune, mon occupation principale consistait à organiser mon suicide. Je voulais être enterré avant qu’on découvre que j’étais un monstre. Et puis un jour, je me suis amusé à inventer l’histoire d’une famille qui sait qu’elle nourrit un monstre en son sein. Il fallait que le père soit riche et puissant pour qu’il puisse faire ce qu’il voulait. Il l’est et il crée un jardin entouré de murs qu’il peuple d’êtres aussi bizarres que Nito. Mais je te parlais de la façon dont j’ai dû apprendre à me montrer économe, alors que toi tu sembles l’être naturellement.

— C’est lorsque je me suis installée à New York, que je me suis mise à limiter mes achats. Tant que je vivais chez les autres, je ne pouvais pas m’encombrer de trop d’affaires, et le “tant que” a duré trois décennies. Quand je me suis enfin décidée à sous-louer, je me suis rendu compte que le besoin d’acquérir m’avait passé. Sauf pour les vêtements, mais pendant longtemps, j’ai toujours attendu les moments que je passais avec Oncle Rowan et sa fiancée, qui m’emmenait dans ses boutiques préférées, où tout était mis sur son compte. Économe et légèrement parasite, donc.

— Et ta sous-location, quand prend-elle fin ?

— Oh bon sang, l’année prochaine, déjà. Mais dans le pire des cas, je pourrai toujours me retirer à Pullen et vivre dans ma maison.

— Et ça te plairait ?

— Non, j’aime être ici. À New York, tu peux être invisible, si c’est ce que tu veux. Je me sens libre et hors du temps, comme une artiste sans aucun lien, flottant au-dessus des immeubles dans le ciel nocturne.

— Dans ce cas, je vais te léguer ma petite “maison au bord de l’eau”. Mais je n’ai pas fini mon analyse. Tu veux entendre la suite ?

— Il y a autre chose ?

— Juste un petit truc. Tu es une amie fidèle. Allez, ne fais pas la grimace. Apprends à accepter un compliment. Et tu es flegmatique…

— C’est un compliment, ça ?

— Parfois oui, parfois non. En Amérique du Sud, on te qualifierait de vacana, fille cool. Libre de ce que les psychanalystes appellent les affects. Tu montres rarement tes émotions. Je me demande pourquoi.

— Je ne sais pas. C’est comme quand tu as dit que je pouvais être drôle. Je n’ai jamais pensé que je l’étais. Bien que Merry le croie elle aussi. Et être vacana n’a pas toujours joué à mon avantage. Lors de l’enquête consécutive à la mort de ma mère, je n’ai pas versé une larme. Mon beau-père sanglotait éperdument. Tout le monde a pensé que mon attitude était anormale et douteuse.

— Et quand ton mari est mort, tu as pleuré ?

— Pas tout de suite. J’étais plutôt en colère contre lui, il aurait dû faire attention. Je me sentais abandonnée. J’avais peur. Et puis ensuite un peu, une fois arrivée chez Blanche Buttner. Et c’était bizarre. Des espèces de gémissements entrecoupés de hoquets. Je me souviens avoir beaucoup pleuré quand nous vivions avec mes grands-parents mais je piquais juste ces crises pour obtenir ce que je voulais. Après que mon beau-père nous a emmenées avec lui, je ne me rappelle pas que ça ait continué. Pourtant ça a dû arriver. Je n’avais que quatre ans. Une enfant de quatre ans, ça pleure, non ?

— Quand j’étais petit je me retenais. Moins on me remarquerait, moins on soupçonnerait ma monstruosité.

— Il faut que j’y réfléchisse. Je ne sais vraiment pas pourquoi je suis comme ça.

— Peut-être le découvriras-tu dans une histoire-pas-encore-écrite.

— Je ne saurais pas par où commencer. La Femme qui ne pouvait pas pleurer ? Comme le conte de Grimm sur le garçon qui voulait apprendre à avoir peur ?

— Ça viendra en son temps. Si ça doit venir.

— Dans Le Jardin de Nito, il n’y a que le père, riche et puissant. La mère n’est jamais mentionnée.

— De acuerdo.

— Mais qu’en était-il de ta mère, dans la vraie vie ?

— Elle ne m’a servi à rien, aussi ai-je omis de créer dans ce livre une figure maternelle. »

Quand elle marchait autour de la maison au bord de l’eau de Cuervo, Feron continuait à lui parler à voix basse. Il était parti depuis un an. La dernière fois qu’elle l’avait vu à l’hôpital – ou plus exactement qu’il l’avait autorisée à le voir –, ils avaient passé en revue les dispositions prises pour son enterrement. Tout était payé, y compris la pierre tombale. L’emplacement avait été acheté dix ans plus tôt. Cimetière de Green-Wood, à Brooklyn. Prends la ligne R jusqu’à la 25e Rue et mets des chaussures de marche. « Je serai en bonne compagnie : artistes lesbiennes du e XIX siècle, pianistes virtuoses, soldats de la guerre de Sécession, Henry Ward Beecher et maintenant même Lenny Bernstein ! » Feron ne prit la ligne R qu’une seule fois. Quand elle revint dans la maison au bord de l’eau, il l’attendait derrière la porte. Il n’était pas sous la terre à Green-Wood.

Le Cuervo de l’au-delà avait beaucoup de commentaires à émettre, à vrai dire tellement qu’elle avait arrêté d’essayer de distinguer ceux qu’elle l’avait vraiment entendu prononcer de ceux qui étaient nouveaux. Elle lui posait des questions et recevait des réponses indirectes, dont certaines assez utiles.

« Quand tu es arrivé à New York en pensant que tu étais le prince du monde, avais-tu alors l’intention d’écrire un second roman ?

— Je n’avais pas encore décidé de ne pas le faire. »

C’était un peu comme consulter l’ouija ou avoir un échange fructueux avec sa propre imagination.

Blanche était retournée chez elle après qu’Orrin avait quitté Buttner House sur le brancard des pompes funèbres. L’horrible Daphne était restée un moment, puis un jour elle avait disparu. En emportant un certain nombre d’objets de valeur avec elle.

« Je possédais beaucoup trop de choses, écrivit Blanche. Parmi celles qu’elle a fauchées, il y en avait que, de toute façon, je n’aimais pas. Si tu veux quoi que ce soit, dis-le tout de suite, parce que je me lance, comme j’aurais dû le faire depuis longtemps, dans le démantèlement de Buttner House. Je ne pourrais jamais assez te remercier de ces années passées dans ta maison de Pullen. Je sais que ce n’est qu’un fantasme, mais j’ai vraiment l’impression d’avoir goûté à ce qu’aurait été ma vie si j’avais épousé Rowan, bien qu’il n’ait été là qu’en esprit. »

Le roman que Feron avait commencé sur la petite Olivetti de Cuervo, dans sa maison au bord de l’eau, était en panne car – car quoi ? Elle ne l’aimait pas ? Elle s’en était dégoûtée ? Il y avait dedans quelque chose qui la mettait mal à l’aise ? Il s’appelait, ou allait s’appeler La Femme qui mentait. Pour La Bête et la Belle et Mr. Blue, elle s’était inspirée des contes de fées. De singulières fiançailles était né de son besoin de garder des traces des réalités sous-jacentes – que Cuervo aurait peut-être qualifiées d’étranges – de son court mariage. « Cela ressemblait plutôt à une élégie impressionniste », avait-elle expliqué à Merry lors de leur rencontre à l’Algonquin. Que lui avait-elle dit d’autre ? Oh Seigneur, ce mensonge sur le gentil vieil éditeur qui avait apprécié cette première version mais trouvait qu’elle manquait de « scènes de sexe » ? En commençant La Femme qui mentait, elle avait une fois de plus ressenti le profond besoin d’un modèle, d’une autre œuvre littéraire sur laquelle s’appuyer, et elle avait choisi, peut-être bêtement, un mélange de Souvenirs de la maison des morts et de La Chute. Deux confessions, celle du narrateur de Dostoïevski, un homme furieux et écœuré, et celle de celui de Camus, un avocat ironique et charmeur.

La Femme qui mentait se déroulait dans un car, comme la nouvelle ratée que Feron avait rendue à Miss Petrie, et suivait le récit que faisait la protagoniste des mensonges de son enfance et son adolescence. « Ils formaient une barrière de sécurité entre moi et ce que les autres voulaient faire de moi. » Une excellente raison de raconter des bobards, avait pensé Feron en continuant de taper : pour te sauver de ce que les autres voulaient faire de toi !

Puis elle avait commencé à douter de son projet original. Comment un roman tout entier pouvait-il se passer dans un bus ? Eh bien, Camus a installé son narrateur et celui qui l’écoute, deux personnages dont on ne connaît pas le nom, dans un bar où ils restent pendant les cent quarante-sept pages de La Chute. Devait-elle laisser la femme qui mentait sans nom ? Et

si elle lui en donnait un, lequel ? Vera 1 était trop ironique. Quelque chose de moche : Bertha ? Non, c’était le prénom de l’épouse folle de

Mr. Rochester 2.

La mère de Feron s’appelait Leona. Comme la milliardaire de l’hôtellerie

qui était allée en prison 3.

Mais La Femme qui mentait ne s’interrompit définitivement que lorsque la protagoniste toujours sans nom avoua avoir pris de l’ergotrate pour se débarrasser d’un fœtus. Après deux tentatives qui s’étaient soldées par un échec, elle s’était vite mariée (une union qui n’avait pas duré).

Quand elle avait l’alcool mauvais, la mère de Feron racontait souvent à sa fille son propre épisode ergotrate. (« Mais tu t’es accrochée ! »)

La femme du car disait à celle qui l’écoutait : « Malheureusement pour moi, elle s’est accrochée comme une tique. »

Arrivée là, Feron remit sa couverture sur l’Olivetti de Cuervo, qui était mieux assortie au bureau de la maison au bord de l’eau que sa vieille Royal, et elle partit se promener. Quand elle revint, elle s’adressa à voix haute à l’esprit de Cuervo.

« Qu’est-ce que je dois faire de ce truc ? Aide-moi, s’il te plaît.

— Ça a un certain élan, qui te conduira peut-être vers quelque chose dont tu ne te doutes pas encore. Mais tu pourrais profiter d’une pause. »

De peur qu’il ne se taise, elle se retint de lui rappeler qu’il lui avait déjà suggéré ça lors de leur premier entretien.

« Ça viendra en son temps. Si ça doit venir. »

C’est ce que tu as dit quand je t’ai parlé de La Femme qui ne pouvait pas pleurer, avant ta mort.

Le petit appartement de Cuervo était presque tel qu’il l’avait laissé. Le seul tableau accroché au mur, face aux fenêtres, était un pastel de son grand-oncle Eugenio représentant Cervantès rêvant de Don Quichotte.

« Veux-tu que je te confie une tâche ? » demanda la voix de Cuervo.

 

1. « Vérité », en russe.

2. Personnages de Jane Eyre, de Charlotte Brontë.

3. Leona Helmsley était un magnat de l’immobilier et de l’hôtellerie. Elle fut condamnée

pour évasion fiscale en 1989.

OceanofPDF.com