Parce que c'est nous
Chapitre 10
La neige tombait dru et vite sur Lovegood College. Drapés d’un épais voile blanc, les chênes centenaires n’étaient plus que de vagues silhouettes, les haies de buis, hautes de trois pieds, se retrouvaient au même niveau que la pelouse et, privées de leur base en brique, les colonnes doriques semblaient avoir poussé dans la neige. Où étaient Mr. Sikes et sa souffleuse ? Les hautes doubles portes de l’entrée restaient infranchissables. Sikes aurait dû s’en occuper depuis des heures.
« Et pourtant, annonça la doyenne Fox à quelqu’un qui se trouvait derrière elle, cette tempête est exactement ce dont cette université a besoin.
— Pourquoi, Susan ?
— Il est temps de repartir de zéro. Comme je l’ai fait.
— Si tu avais montré plus de patience, tu n’en aurais pas eu besoin.
— Et si je n’avais pas craqué, tu serais toujours en train de me supplier d’attendre.
— … De là à lancer des pierres sur ma fenêtre ! » Son rire irrésistible.
Oh Seigneur, elle rêvait. C’était un rêve. Mais elle devait aller jusqu’au bout de ce dialogue. Susan Fox se força à rester dans son rêve.
« Pas des pierres. Du gravier.
— Bon, d’accord, du gravier. Mais insulter… et mordre ! Chère Susan, pourquoi n’as-tu pas pu attendre ?
— Parce que tu aurais continué à me demander de le faire et à organiser tes petites trahisons.
— Quand tu t’en es prise à ce policier… » Son rire, de nouveau. Ce rire intime, complice, qu’elle avait cru être la seule à provoquer. Elle pouvait encore sentir ses jambes se dérober sous elle tant elle le désirait. Mais dans son rêve, elle savait qu’il avait ri comme ça avec toutes les autres.
Sa présence s’effaçait-elle ? « Une dernière chose, dit-elle, puis je te laisse partir. Lorsque tu mentais, te mentais-tu aussi à toi-même ? »
Quand la doyenne Fox regarda par les hautes fenêtres à guillotine de son appartement de fonction, il n’y avait évidemment pas de neige. Pas un flocon n’était tombé depuis qu’elle était arrivée l’année précédente. On était maintenant à la mi-décembre, et deux étages plus bas Mr. Sikes, en légère veste de travail sur la tondeuse autoportée, traçait à son goût des bandes sur la pelouse. Bud, son jeune assistant, fauchait les herbes qui avaient poussé autour des arbres, la veste nouée autour de la taille.
Tout, dans les pièces où vivait la doyenne Fox, avait été choisi par elle : les peintures, les rideaux et les tissus d’ameublement. Elle n’avait eu qu’à demander. Les administrateurs de Lovegood voulaient qu’elle soit heureuse. Elle était une magnifique acquisition.
De son ancienne vie, elle avait gardé quelques meubles, achetés autrefois quand elle avait toutes les raisons de croire qu’elle s’enfoncerait honorablement dans la sénilité entre les nobles murs de Saxon Hall : une belle commode en chêne au miroir rond biseauté, un bureau anglais en noyer, et la chaise dont Florence disait qu’elle l’avait « transportée » depuis Boston.
« J’envie votre talent ! » s’était-elle exclamée quand Eloise Sprunt lui avait fait visiter l’appartement qu’elle avait en ville et que cette veuve, professeure de mathématiques et de sciences, avait décoré elle-même.
« Vous avez un lieu de vie élégant. Les fenêtres et les plafonds hauts ne se font plus désormais. Mais si vous décidez de chercher quelque chose en dehors du campus, je serais heureuse d’aller voir avec vous ce qu’on vous proposera et de me permettre quelques suggestions. »
Ai-je peur de redémarrer toute seule ? s’était-elle demandé chez Eloise Sprunt cet après-midi-là. Les administrateurs lui avaient donné le choix. Ils lui trouveraient où elle voulait le logement qui lui conviendrait. Mais si elle désirait rester à Lovegood, ils arrangeraient l’appartement de fonction comme elle l’entendrait. Elle avait eu l’impression qu’elle contrôlerait mieux son environnement à l’intérieur de l’université qui lui avait offert ce poste.
Être, comme Eloise Sprunt, une veuve aisée et mère d’enfants désormais adultes qui revenait vers son ancienne passion pour l’architecture était une chose, se retrouver célibataire à plus de quarante ans sans aucun talent particulier en était une autre.
Elles appelaient ça « l’heure du mouchardage ». Toutes les semaines, la directrice de la résidence universitaire se rendait dans le bureau de la doyenne et elles « passaient les filles en revue ». Pas chacune des cent cinquante étudiantes, mais uniquement celles qui avaient attiré l’attention de la directrice. La doyenne mettait une nappe à un bout de la table en palissandre et fournissait le madère, les verres, les assiettes et les serviettes. Winifred Darden, dont la gourmandise était connue de tous, apportait les meilleures des friandises offertes par les mères des étudiantes. Les vacances de Noël commençant une semaine plus tard, le coup de filet, ce jour-là, était exceptionnel.
« Sablés, quatre-quarts au citron, brownies et cake dévastateur de la mère de Patsy King, dans lequel elle commence dès le mois d’août à injecter du bourbon avec une seringue hypodermique. Oh, et des allumettes au fromage !
— Seigneur ! » La doyenne, qui avait pris sept kilos depuis son arrivée à Lovegood, regarda la très mince directrice de la résidence universitaire étaler la nappe avec la lenteur disciplinée de la voracité tenue en échec.
« Comment va Stubbs ? Elle dort encore ? » Versant le madère.
« J’en ai peur. Et comme quelqu’un lui a dit qu’elle avait peut-être une mononucléose, elle s’en sent le droit.
— Gorge douloureuse ? Ganglions ?
— L’infirmière dit que non.
— Ses notes sont bonnes ?
— De moins en moins. Elle a raté la dernière interrogation de chimie. Mrs. Sprunt pense qu’elle peut remonter la pente si, après les vacances, elle revient guérie.
— Laissons-la dormir toute la semaine. Pendant ce temps j’écrirai à ses parents pour qu’ils me fassent envoyer un certificat de santé par leur médecin. Et Trask et Wooten ? Elles continuent à s’empoisonner la vie l’une l’autre ?
— Apparemment, elles ont pris leurs distances et se boudent. Elles aiment toutes les deux leur chambre et souhaiteraient simplement que l’autre n’y soit pas.
— Pourront-elles continuer comme ça jusqu’à la fin de l’année universitaire ?
— Je parierais que oui. Ce cake est diabolique, non ? La mère de Patsy King s’est surpassée. Je me sens déjà pompette.
— Pourquoi êtes-vous prête à parier que oui ?
— Le petit ami de Trask s’est inscrit à Wake Forest, et elle a supplié sa mère de la laisser aller à la Salem Academy. C’est plus cher, mais ils veulent qu’elle soit plus heureuse qu’elle ne l’est ici.
— Elle vous l’a dit ?
— Ces filles se confient souvent à moi, vous savez. Mon omniprésence dans leur vie agit comme un camouflage. Elles ne me pensent pas menaçante. J’ai dit à Trask que ses notes devraient remonter, ou ils ne voudront rien savoir d’elle, et qu’elle ferait mieux de commencer à jouer les filles sociables et pleines d’entrain.
— Et comment l’a-t-elle pris ?
— Elle a aimé l’idée du défi que je lui lançais à propos de jouer les filles sociables et pleines d’entrain. Ça va la motiver.
— Bon travail. Qui d’autre est sur votre liste ? Un peu plus de madère ?
— Je ne devrais pas, mais bon. Il y a autre chose, mais j’hésite…
— Vous connaissant, Winifred, cela annonce un vrai problème.
— Eh bien, c’est à propos de Mr. Worley.
— Mr. Worley ?
— Il donne des cours du soir aux filles qui tapent les stencils pour ses cours de psycho.
— Oui, je sais. Et alors ? Il y a plus de postulantes qu’il n’a le temps d’en prendre ?
— Non, c’est autre chose. »
La doyenne haussa les sourcils. Elle décida de ne pas reprendre de cake imbibé d’alcool.
« J’étais au-dessus d’elles dans l’escalier, hors de leur vue, quand j’ai entendu Ginny Rogers raconter qu’elle avait failli vomir quand il l’avait forcée à l’embrasser.
— Alistair Worley ?
— Ça, je n’en avais encore aucune idée. Et l’autre fille, dont je n’ai pas reconnu la voix, a dit : “Tout le monde sait qu’il est comme ça. Il t’explique d’un point de vue psychologique pourquoi tu agis de telle ou telle façon et il te donne des conseils, puis il présente l’addition.” Et Ginny Rogers a demandé : “Tu veux dire que tu l’as fait ?” Et l’autre a répondu : “Eh bien au moins il les fait tremper dans le Polident. On en sent le goût dans sa bouche. Et quand je remonte dans ma chambre, je me gargarise avec de la Listerine. Tout le monde sait que c’est le prix à payer.”
— Elle a dit “tout le monde sait” ?
— Oui, j’en ai été toute retournée. On se demande combien ça fait de filles, ce “tout le monde”. »
La doyenne se resservit du madère. « Il va falloir que je réfléchisse, Winifred.
— Je craignais en vous en parlant de vous inquiéter alors que les vacances commencent bientôt. Mais je vous connais assez bien pour savoir qu’après y avoir réfléchi vous prendrez la bonne décision. »
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