Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 43 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 43

 

 

« Nous le savons, toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement. Et non pas elle seule ; nous-mêmes qui possédons les prémices de l’esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement en attendant l’adoption… »

Plus elle lisait, debout devant le lutrin de l’église St. Anasthanasius, le passage choisi par Blanche, moins Feron se sentait elle-même. Était-ce un phénomène favorable ou funeste, elle n’en avait aucune idée, car elle n’avait encore jamais vécu cela. Quoi qu’il en soit, pour le savoir, il lui faudrait attendre car, à cet instant, son seul but était d’arriver au bout de sa lecture sans la moindre défaillance possible.

Depuis l’apparition, à l’aube, de l’homme assis sur la malle de Ritchie, elle avait le sentiment d’être à la fois tout étourdie et très ouverte. Son esprit pouvait saisir plus de choses en même temps, mais une certaine impression de flottement faisait partie de l’expérience.

Par exemple, après avoir prononcé à voix haute « en attendant l’adoption », elle comprit clairement qu’elle avait vraiment été adoptée quand Oncle Rowan l’avait accueillie et qu’elle était allée vivre chez Blanche. À partir de ce moment-là, elle n’avait plus jamais été la même. Il lui avait été désormais totalement impossible de redevenir « l’ancienne Feron ». Alors qu’elle passait aux versets suivants, s’en tenant au conseil de Rachel « les mots parleront d’eux-mêmes », elle vit – non pas une manifestation visuelle comme celle de l’homme flou sur la malle, mais les portraits nets et précis de Blanche et de Rowan imprimés sur son œil interne.

Ce n’était pas tout. Elle regarda l’assemblée des fidèles. « Une mer de visages », un cliché qui résistait à l’usage. Elle aperçut Merry penchée vers Cousin Thad. Sans le toucher, juste… Et le grand Thad se repliant en une courbe plus fermée pour protéger l’espace de « la sublime petite femme au chapeau noir ».

Bien sûr. N’importe qui pourrait s’en rendre compte. Il suffit de les observer comme je le fais à cet instant.

Avait-elle atteint un niveau supérieur de perception – ou allait-elle faire une attaque ?

« Et voir ce qu’on espère, ce n’est plus l’espérer : ce qu’on voit, comment pourrait-on l’espérer encore ? Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c’est l’attendre avec constance. »

S’il te plaît, tiens le coup jusqu’à la fin de cette cérémonie, puis pendant le trajet jusqu’au cimetière de Benton Grange et l’enterrement. Tu n’auras pas le temps d’assister à la réception. Mais il faudra ensuite aller à l’aéroport avec Merry, prendre l’avion pour Newark, puis un taxi, passer le tunnel et, si l’ascenseur est encore en panne, monter les cinq étages jusqu’à la maison au bord de l’eau de Christopher Street. Une fois arrivée là, en sécurité, allongée, tu pourras examiner ça de plus près.

Les funérailles avaient commencé en retard, après onze heures, et ne se terminèrent qu’à une heure dix. Il était presque deux heures moins le quart quand tout le monde fut monté en voiture et que le convoi s’ébranla derrière le corbillard en direction du cimetière de Benton Grange où Blanche irait rejoindre ses parents et ses grands-parents. Si Blanche avait épousé Oncle Rowan, aurait-elle été enterrée à Pullen avec les Hood ? Ou non ?

Merry avait trouvé le rite catholique romain très impressionnant, totalement différent de celui de l’église méthodiste. « À Ézéchiel, c’est plutôt comme si nous nous tirions les unes les autres vers le haut, alors que là, c’est le prêtre qui prodigue tout d’en haut. Mais ce n’est pas une critique, juste une constatation. Ta lecture était magnifique, Feron. Et toi, très élégante derrière ton lutrin. Je me suis sentie fière de toi. La prochaine fois que ce sera à moi de choisir un passage de la Bible pour notre groupe d’étude, je choisirai cette épître. »

Le cercueil de Blanche fut descendu dans son trou par un dispositif à manivelle solennellement actionné par un membre des pompes funèbres. Une somptueuse gerbe de roses et de lys blancs descendit avec elle, « De la part de toute la famille Hood », envoyée par Cousin Thad, qui avait désobéi aux instructions laissées par Blanche, « pas de fleurs, mais… ».

Oncle Rowan avait été enterré à l’ancienne, six porteurs en plein effort avaient lentement laissé filer leurs sangles jusqu’à ce que son cercueil arrive en bas.

Après que la manivelle eut été démontée et le reste du dispositif discrètement emporté, le prêtre prononça un dernier adieu puis un filet de poussière noire ruissela de sa manche en dentelle.

Tout le monde attendait. Thad donna un coup de coude à Feron. « C’est à toi de passer la première. Prends une poignée de terre dans ce tas et jette-la au fond. »

Plus tard, une belle femme s’approcha de Feron.

« Marguerite Steed ! Vous êtes splendide.

— Merci, Feron. Papa est mort l’année dernière. Il est presque arrivé à cent ans.

— Blanche me l’a écrit. Il doit vous manquer.

— Oui, mais il est encore très présent. J’ai perdu plus de vingt kilos. Cet été, j’ai l’intention de voyager. Je suis invitée chez des collectionneurs du monde entier. J’irai d’abord à Tel-Aviv voir une exposition de poupées folkloriques israéliennes. Je descendrai chez des amis d’Edith Samuel. Je lui ai autrefois envoyé une lettre de fan, et elle a répondu. Ses œuvres sont maintenant pour la plupart dans des musées. Elle est bien sûr morte dans les années 1960.

— Vous savez, Marguerite, j’ai un jour voulu vous offrir un cadeau. Il s’agissait en fait de deux personnages, un rat en habit de cérémonie monté sur un cheval, que j’ai vus dans une vitrine d’une boutique de Madison Avenue. Ça s’appelait La Course du rat et ça coûtait deux mille cinq cents dollars.

— Quelle gentille pensée. Si j’avais eu de l’argent quand Edith Samuel travaillait encore, j’aurais dépensé toutes mes économies pour une de ses mélancoliques petites émigrées de chiffon. Feron, votre tante Blanche était une âme au grand cœur. Elle a laissé le monde en meilleur état qu’il n’était à son arrivée. »

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