Parce que c'est nous
Chapitre 21
Merry avait proposé un déjeuner au Neuse River Café.
« C’est à mi-chemin entre Benton Grange et Hamlin. Il y a un bar, la lumière est tamisée et la cuisine simple mais correcte. Ton oncle t’y a probablement emmenée.
— Non, il y retrouvait ses vieux copains, mais Blanche n’aimait pas l’endroit. Elle disait que leur Board Game était obsolète et morbide.
— Oh, alors je vais chercher autre chose.
— Non, non, non. J’adorerais y aller. Je veux voir leur Board Game. »
Elles se donnèrent rendez-vous à midi et demi, le lendemain de Noël. Ce serait la première fois qu’elles se retrouveraient autour d’une table depuis l’Algonquin, onze ans plus tôt.
Feron quitta Benton Grange très en avance car elle n’était pas encore sûre d’elle au volant. Oncle Rowan lui avait légué son Oldsmobile 98 de 1974 et, avant qu’elle retourne à New York après son enterrement en août, Blanche lui avait appris à conduire, avec son flegme habituel, sauf lorsque Feron brûla un stop. Feron ne l’avait vue perdre son calme qu’une seule fois auparavant, vingt ans plus tôt, le jour où elle avait essayé d’échapper à la visite de fin d’année à Tante Mabel. (« Oh, vas-y sans moi. »)
Son manque de réactivité envers Merry était devenu un goutte-à-goutte chronique de culpabilité qui imbibait la conscience de Feron. Alors qu’une lettre de Merry la remerciant affectueusement de leur rencontre à l’Algonquin était vite arrivée dans sa boîte, elle était passée de la procrastination à une incapacité totale de lui répondre. Puis les mois s’écoulèrent et elle ne reprit pas contact, alors que Merry était souvent dans ses pensées. Quand elle lut que la publicité pour le tabac était interdite à la radio et à la télévision, elle rédigea une sorte de lettre de condoléances ironique mais n’en aima pas le ton et décida de ne pas l’envoyer.
Merry était toujours présente dans la vie onirique de Feron, et elle continuait à lui servir de boussole morale quand le besoin s’en faisait sentir : « Est-ce que Merry ferait ça, est-ce que Merry considérerait ça comme mal ? » (Rapporter chez elle du matériel de bureau de MacFarlane & Co. pour son usage personnel, changer deux ou trois mots afin de ne pas être surprise à plagier ?) Quoique Feron ne se sentît pas obligée de suivre ce que sa boussole lui indiquait.
Comment pouvait-on rester si liée à l’idée de ce que quelqu’un signifiait pour soi et ne pas ressentir le besoin de prendre contact avec la personne réelle ? Merry n’était quand même pas morte. Il suffisait de lui écrire ou de lui téléphoner. Elle ne vivait même pas à l’étranger.
Feron ne lui avait pas envoyé La Bête et la Belle. Elle avait hésité, comme après l’interdiction de la publicité pour le tabac, et conclut que cela pourrait passer pour de la vantardise, ou un reproche : tu vois, j’étais très occupée. Et où en sont toutes ces nouvelles que tu relis à voix haute puis réécris ?
Dès qu’elle avait aperçu « la sublime petite femme en chapeau noir » entrer dans l’église lors des funérailles d’Oncle Rowan, Feron avait préparé diverses phrases d’excuses qu’elle n’avait pas eu besoin de prononcer. Quand elles se retrouvèrent face à face, Merry la prit dans ses bras et se conduisit comme s’il ne s’était pas écoulé onze ans depuis qu’elle avait écrit à Feron et sans en recevoir de réponse. Elle s’était même excusée à Feron de sa présence ! (« Comme je ne le connaissais pas, je ne savais pas si je serais à ma place. Et je ne peux pas rester après la cérémonie car nous sommes en plein milieu de la récolte, mais je pensais que tu serais peut-être contente de me voir. »)
Quand elle repartit vers sa récolte, elle avait dit, « Feron, déjeunons ensemble la prochaine fois que tu descends dans la région.
— Je serai probablement de retour à Noël. Et très heureuse de passer un moment avec toi.
— Bon, mon numéro de téléphone est dans l’annuaire. Si fin décembre tu en es toujours d’accord, appelle-moi. »
Et Feron l’avait appelée.
« Quand vous serez prête à le demander, je pourrai vous dire ce que vous ne savez pas de vous. » Son mentor et ancien professeur Alexy Cuervo aimait la mettre au défi. Jusque-là, Feron avait résisté à son offre. Alexy Cuervo, professeur, mentor, ou mauvais génie ? Parfois elle avait l’impression d’avoir passé un pacte avec le diable. Cet homme qui enseignait l’écriture créative à Columbia avait dit le premier jour : « Écrivez ce que vous voulez, mais ne m’ennuyez pas avec ce qui est conventionnel.
— Pouvez-vous définir ce que vous entendez par “conventionnel”, monsieur ? »
Il y avait un étudiant de ce genre dans presque tous les groupes. Comme celui qui, en cours d’histoire médiévale, avait protesté : « Mais monsieur, vous ne donnez pas de points pour les progrès réalisés ? » et qui, ensuite, avait demandé son transfert.
« Certainement, avait répondu Alexy Cuervo. Ce que je cherche est quelque chose de plus que la narration utilitaire que les esprits étroits perçoivent comme une description suffisante de la réalité. » Il était petit, plutôt délicat, pourtant ils se recroquevillaient devant lui.
Feron était bien contente que quelqu’un d’autre ait posé cette question.
Quoi qu’il en soit, elle avait maintenant quatre-vingt-dix pages d’Un amour singulier, et il était payé pour donner des cours de master, et donc lire les écrits de ses étudiants.
Elle se rendit à son premier entretien tutoriel prête à défendre son roman inachevé. Mais Cuervo se montra respectueux. J’ai dû mal le juger, pensa-t-elle face à ce visage pointu aux sourcils noirs qui la regardait d’au-dessus de son habituelle chemise cubaine blanche, avec l’habituelle lavallière noire et les boutons de manchette turquoise tout aussi habituels.
« Vous serez peut-être étonnée, commença-t-il sur le rythme syncopé de l’espagnol, mais j’ai tout lu. Oui, c’est conventionnel. Cela aurait pu être écrit il y a cent, cent cinquante ans. Mais quelque chose a éveillé ma curiosité, quelque chose de… d’inhabituel, de différent, à propos de cet étrange trio, la mère, le fils et la jeune femme. Si elle veut continuer, ai-je pensé, elle devrait prendre plus de risques.
— Quel genre de risques ?
— Vous avez plus d’étrangeté en vous que vous n’en avez conscience. Une étrangeté qu’à mon avis vous devriez développer. Vous êtes capable d’apercevoir les dessous de la vie des gens, ce qui se passe derrière la narration réaliste.
— Mais vous pensez que je devrais terminer ce roman ?
— Il a une certaine force, qui vous entraînera peut-être vers quelque chose que, pour l’instant, vous n’entrevoyez pas. Il arrive que l’écriture fasse ça. Cependant, vous pourriez profiter d’une pause. Je vais vous donner une tâche, comme dans les contes de fées, où il y a toujours quelqu’un qui en donne au héros. Ce quelqu’un est appelé puissance tutélaire, c’est ce que je serai pour vous. Allez à la bibliothèque et parcourez Morphologie du conte, de Vladimir Propp. N’essayez pas de le lire, intéressez-vous seulement aux idées qui, pour vous, surgissent de ses pages, ses théories sur les personnages et la structure narrative. Et penchez-vous sur ce genre de littérature. Je veux que vous m’écriviez une histoire basée sur un conte de fées et qui se déroule à l’époque actuelle. Considérez ça comme un devoir à rendre.
— Quand ?
— Lorsque vous aurez rempli votre tâche. »
Feron s’était assise dans un box face au parking du Neuse River Café afin de voir Merry arriver. Dans quel genre de voiture ? Et comment la « sublime petite femme » serait-elle habillée pour déjeuner avec sa vieille amie ?
Mais elle se laissa distraire par le Board Game – Blanche avait raison, il était obsolète et morbide, ainsi que ridicule pour quelqu’un qui venait d’ailleurs, comme elle. Sur son set de table était imprimée une carte des lignes de combat (bleues pour la Confédération, rouges pour l’Union) au dernier mois de la guerre de Sécession en Caroline du Nord. Avec, en dessous, les règles à suivre. Pour jouer, il fallait aller devant le Board Game, qui occupait presque un mur entier, appuyer sur des boutons et tirer sur des manettes, comme dans les jeux d’arcade, et changer l’issue du conflit. Ce qui nécessitait bien entendu une connaissance approfondie des batailles et des circonstances qui auraient pu donner des résultats différents, mais les gens d’ici semblaient avoir parfaitement mémorisé l’histoire de ce qu’ils appelaient « la Guerre entre les États ».
« Oh Feron, je suis désolée. Il y a longtemps que tu es là ? Je pensais que nous avions dit midi et demi, puis j’ai eu des doutes, aussi ai-je essayé d’arriver à midi et quart pour ne pas être trop en retard au cas où nous aurions dit midi.
— J’étais en avance. Je conduis depuis peu et je me donne le temps de réparer mes erreurs. Tu es radieuse, Merry. Quel est ton secret ? »
Les joues de Merry, qui rougissait facilement, se colorèrent.
« Eh bien, c’est probablement parce que je suis reposée. C’est l’époque de l’année où nous n’avons rien à faire. En janvier nous brûlerons les tiges de la dernière récolte et préparerons les semis intérieurs. Puis nous attendrons avril pour transplanter les jeunes pousses dans les champs. C’est le moment que je préfère, depuis toujours. J’aurais aimé que Papa voie notre nouvelle machine à transplanter. Elle ressemble à un moustique géant qui étalerait ses ailes au-dessus de la terre, et produit elle aussi un vrombissement régulier. »
Elle se débarrassa de son manteau de daim noir doublé de laine polaire, et, après y avoir posé son sac fourre-tout, s’assit sur la banquette. Elle était toujours petite. Noué autour de sa tête, bas sur son front, un foulard à motifs cachemire où se mêlaient le rose, le rouge, le vert et le noir, retenait ses cheveux en arrière. Elle portait une robe en jersey bordeaux et un rang de perles noires. Quelqu’un qui ne nous connaîtrait pas la prendrait pour la femme chic venue de la ville, et moi pour la fille de la campagne, en pantalon de serge, veste en tweed et col roulé, se dit Feron. Elle avait beau penser qu’elle ne méritait pas vraiment le qualificatif de « sublime », celle qui était en face d’elle donnait toujours, ainsi que Feron l’avait remarqué le premier jour dans leur chambre de Lovegood, l’impression que tout était contenu en elle, comme si Dieu, en la créant, s’était donné beaucoup de mal pour la colorier sans que rien ne dépasse. Et encore plus qu’avant, plus habitée, ou quelque chose comme ça. Mais était-ce plus qu’avant ou plus compact ?
La serveuse ne tarda pas. « Quel plaisir de vous revoir, Miss Jellicoe. Qu’est-ce que vous prendrez ?
— Vous avez des plats du jour, Patty, ou est-ce trop tôt après Noël ?
— Non, nous en avons un, justement grâce aux restes du repas de réveillon. La cuisinière a préparé un délicieux chili à la dinde. J’en ai mangé tout à l’heure et je vous le recommande. Et nous avons aussi du loup, qui est arrivé ce matin de la côte. Frit ou grillé. Accompagné de frites, salade de chou et boulettes de maïs.
— Vous me faites regretter d’avoir pris un petit déjeuner, dit Merry. Patty, je vous présente mon amie Feron Hood. Nous partagions une chambre à Lovegood College. Feron est écrivaine. Elle vit à New York. »
Ce dernier détail ne sembla pas impressionner Patty. « Seriez-vous par hasard de la famille de Mr. Hood, le maire de Pullen ?
— C’est mon oncle. Enfin, c’était mon oncle. Il est mort l’été dernier.
— Oh, nous sommes au courant ! Monsieur le maire était un de nos clients préférés.
— Je vais prendre un chili de dinde et deux de ces boulettes de maïs qui accompagnent l’autre plat, si c’est possible, dit Merry. Et toi, Feron ?
— Je regrette, moi aussi, d’avoir pris un petit déjeuner. Je passe ces quelques jours chez Blanche et elle prépare un buffet entier tous les matins. Pourtant j’ai envie du loup, grillé, avec tous les accompagnements, mais en petites portions.
— Bien, mesdames. Et en attendant, je vous sers un thé glacé, ou quelque chose de plus fort ?
— Un thé glacé, dit Merry. Toi aussi, Feron ?
— Avec ou sans sucre ? »
Merry le voulut avec, ce que Feron aurait elle aussi préféré mais, ces dernières années, elle avait tendance à prendre du poids dès qu’elle ne se surveillait pas. Jusque-là, les compromis suffisaient : une petite portion de frites contre du thé sans sucre.
Merry fouilla dans son sac fourre-tout et elle en sortit un exemplaire de La Bête et la Belle à la belle couverture rouge et noire où les amants tourbillonnaient dans les flammes. Elle le posa entre elles sur la table d’un geste décidé.
« Bon, Feron, je veux que tu me le dédicaces, et si tu as envie d’ajouter quelque chose, vas-y. »
Et voilà, maintenant il faut que je m’explique, pensa Feron en ouvrant le livre et en commençant à écrire lentement. Je dois trouver une excuse pour ne pas le lui avoir envoyé.
Elle écrivit :
À Merry, mon amie (j’espère) depuis vingt et un ans.
Feron
Toujours sans excuse crédible, elle repoussa le livre vers Merry, qui le prit, qui lut.
Et qui sourit. De ce sourire sans sous-entendus qui avait toujours été le sien. « Oui, nous sommes amies, Feron, et je t’aime tout autant. Peut-être plus, car j’ai beaucoup pensé à toi pendant ces vingt et une années. »
Feron regretta de ne pas avoir ajouté « avec toute mon affection » avant de signer. « Tu sais comment j’ai découvert que ce roman existait, Feron ? Je n’en étais pas au courant quand je suis allée à l’enterrement de ton oncle l’été dernier. Mais en septembre j’ai accompagné une future étudiante à Lovegood où elle assistait à la semaine d’orientation – la fille de notre comptable – et, quand je l’ai présentée à la doyenne Fox, cette dernière s’est empressée d’en parler. Elle pensait que je l’avais lu à sa sortie, il y a trois ans, et m’a demandé si je savais comment il se faisait que tu puisses parler si justement de quelqu’un qui vient de sortir d’une prison militaire. J’ai répondu que j’allais le lire et lui écrire ensuite. Au fait, c’est sa dernière année en tant que doyenne. L’université est méconnaissable, ou plutôt, devrais-je dire, des tas de nouvelles installations formidables ont été ajoutées à celles qui existaient. Ils ont acheté toutes les terres qui entouraient le campus… Tu te souviens du Cobb’s Corner ?
— Boutique minable, trottoir soulevé par les racines des arbres et Tootsie Pops ayant perdu leur goût ?
— Eh bien maintenant, c’est la nouvelle bibliothèque qui est là. Rappelle-toi, l’ancienne était à l’intérieur de notre bâtiment. Tu aimais y aller, tandis que je faisais la plupart de mes devoirs dans mon lit. »
Leur nourriture arriva. Elle était bien meilleure que Feron se l’était imaginé, ayant pris le « simple mais correcte » de Merry au pied de la lettre.
« Quel magnifique foulard, dit Feron, avant tout pour s’empêcher de se précipiter sur le contenu de son assiette.
— Il était à ma mère. Elle adorait les foulards, ce qui nous permettait de toujours savoir quoi lui offrir pour Noël ou son anniversaire. Je porte beaucoup de choses qui lui ont appartenu. Elles ne se démodent pas, et avec le travail que me donne notre exploitation je n’ai pas le temps de faire des courses.
— Et cette bague en rubis était aussi à elle ?
— En fait, ce sont des grenats, mais oui, c’était la sienne. Nous l’avons fait mettre à ma taille, elle était trop grande. C’est mon alliance, Feron. J’ai épousé Mr. Jack après la récolte, l’automne dernier. Ça t’étonne ?
— Je ne sais pas. Et tu l’appelles toujours Mr. Jack ? »
Merry rougit de nouveau. « Nous nous sommes attelés à ce problème. C’est difficile, depuis tout ce temps, Feron. Je l’ai pratiquement toujours connu. Nous étions enfants quand Papa l’a amené chez nous. J’avais huit ans et Ritchie deux. Un jour il est arrivé, avec l’intention de rester. Il était là, se construisant une maison sur nos terres. Papa l’admirait parce qu’il avait un diplôme de troisième cycle, et qu’il savait tout des jachères et de la chimie des sols, et il adorait Papa. Il était venu lui proposer ses services, et Papa avait été flatté que ce jeune homme soit si bien renseigné sur les tabacs Jellicoe, qu’il connaisse les chiffres et l’histoire des récoltes et dise que c’était là, plus que n’importe où ailleurs, qu’il voulait travailler.
— Il est beaucoup plus vieux que toi ?
— Il a cinquante-six ans. Seize de plus que moi.
— Tu as une photo de lui ?
— Non, quelle idiote je suis de ne pas en avoir apporté une. Il est grand. Un mètre quatre-vingt-quinze. Cheveux gris, enfin ce qu’il en reste. Le front couvert de cicatrices, comme moi, là où les carcinomes ont été enlevés. Il porte presque tout le temps une casquette de base-ball. Comme moi des chapeaux et des foulards. »
(Est-ce qu’il est séduisant ? Tu te sens attirée par lui ? C’est le sexe ? Étais-tu son amante depuis longtemps ? Tu as quarante ans, voudrais-tu porter un enfant ?)
« Je crois qu’il te plairait, Feron. Il se tient sur sa réserve, comme toi. Ses parents et ses grands-parents étaient métayers. De ce fait, il n’est pas à l’aise en société, bien qu’il donne l’impression d’être distant et fier. Certaines personnes l’aiment bien, d’autres ne l’aiment pas. Mais les gens le respectent, parce qu’il en sait plus qu’eux sur des sujets qui leur importent.
« Et tu sais quoi, Feron, c’est un truc que tu m’as dit à l’Algonquin qui m’a décidée à l’épouser.
— Quelque chose que moi j’ai dit ?
— Tu parlais de ton mariage avec Will. De ce que tu as ressenti en le regardant lorsque vous prononciez vos vœux. Tu as dit que… tu te rappelles ?
— Je me souviens de ce que j’ai ressenti quand le pasteur nous a unis, mais pas de la façon dont je l’ai raconté à l’Algonquin.
— Tu as dit, “Nous devrions tous obtenir ce que nous voulons au moins une fois dans notre vie”.
— Ce qui signifie que tu voulais cet homme ?
— Non, moi, j’étais ce qu’il voulait. Depuis des années. Et j’avais le pouvoir de le lui donner.
— Mais… et les autres ?
— Quels autres ?
— Les autres hommes. D’éventuels petits amis. Entre Lovegood et maintenant.
— J’ai vu d’autres gens, mais souviens-toi qu’à dix-huit ans je suis devenue responsable de Ritchie et de Jellicoe Enterprises en attendant que Ritchie prenne le relais. Et je voyais Mr. Jack tous les jours. C’était étrange. J’étais sa patronne, mais il connaissait l’affaire de fond en comble et je lui demandais continuellement son avis. Et nous remplacions en quelque sorte les parents de Ritchie. Nous allions ensemble le voir jouer dans les pièces de théâtre de l’école. Nous le conduisions tour à tour là où il ne pouvait pas se rendre par ses propres moyens. Et, à certains moments, Ritchie était content que Mr. Jack soit là. Pour ce qui les concerne en tant qu’hommes, les garçons ont besoin des hommes. »
Merry contemplait sa bague en grenat. Une pierre taillée entourée de pierres plus petites. Feron portait toujours son alliance en or à la main droite.
« Jack a connu les gens qui m’étaient les plus chers. Il me raconte des choses sur Papa, Maman et Ritchie que je n’aurais jamais sues sans lui. Et nous poursuivons les mêmes buts. Depuis toujours, mais maintenant il est rassurant de savoir que si Jellicoe coule, nous pourrons regarder ensemble les champs vides et décider de la suite.
— Tu crois vraiment que ça peut arriver ?
— Absolument. C’est pourtant incroyable, non ? Quand j’étais petite, le tabac était roi. Maintenant c’est un tueur qu’on juge. Il y a à côté de nos champs un panneau publicitaire où est collée l’image d’un immense paquet de cigarettes sous lequel il est écrit : “Comment, chez nous, tuer plusieurs millions de personnes.” Trois promoteurs sont déjà venus nous faire des offres. Hamlin est assez proche du Triangle de la recherche et la propriété pourrait être facilement divisée en deux lots, ou un seul, mais avec terrain de golf et lac artificiel. Nous pourrions vendre et profiter de notre argent quelque part ailleurs, seulement voilà, nous sommes tous les deux accros au travail et nous nous sentons liés à cette terre. Mr. Jack, je veux dire Jack, a toujours voulu avoir des chevaux, nous pourrions donc créer une écurie, cultiver autre chose que du tabac, et vendre une parcelle. Mais nous devons encore étudier la question. Nous n’en savons pas assez en matière d’immobilier.
— Ah », dit Feron en plongeant la main dans son sac pour en sortir la petite carte :
THAD S. HOOD
Arpentages et Évaluations
Aucune propriété n’est trop petite ou trop grande
« Tu auras peut-être besoin de l’aide de mon cousin Thad. »
Elle allait ajouter : « Il t’a vue à l’enterrement d’Oncle Rowan et a dit que tu étais sublime. »
Puis pensa : à quoi bon ?
OceanofPDF.com