Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 46 sur 55

Pages du PDF

Parce que c'est nous

Chapitre 46

 

Jellicoe@aol.com

À Feron Hood

06/04/99/ 18:30

Chère Feron,

Tu flottes encore dans l’air. Hier à cette heure-ci, tu étais là. La

lumière est aujourd’hui la même qu’hier et, si je voulais jouer avec moi-même à des jeux dangereux, je t’imaginerais apparaître soudain près de l’enclos, tendant une main amicale aux chevaux, ou assise sur la véranda ouest avec Rachel Blake, préparant ta lecture de l’Épître aux Romains, chapitre 8. Je dis « dangereux », car je l’ai fait une fois, j’ai choisi une scène et essayé d’y faire revenir Ritchie. Rêveuse, je me suis heurtée à la barrière entre ce qui est et ce qui n’est pas, et je me suis sentie brisée. Je ne l’ai jamais tenté avec petit Paul, mais dans mon sommeil j’ai vu Ritchie le porter dans ses bras. Tu es encore tout à fait vivante. Pourquoi n’avancerions-nous pas ensemble à petits pas dans le prochain millénaire ? Ce dont je suis certaine, c’est que nous ne manquerons jamais de sujets de conversation.

Merry se leva pour aller répondre au téléphone. C’était le dermatologue.

« Sur le nez, nous avons tout enlevé, mais il y a autre chose. Je voudrais que vous retourniez à Duke, pour un scan – quelle heure vous conviendrait ?

— Le mélanome est revenu ?

— C’en est un autre. Espérons seulement que celui-ci n’ait pas métastasé. »

Merry retourna à son clavier, effaça presque tout son message, ajouta quelques mots et appuya sur « envoyer ».

Chère Feron,

Tu flottes encore dans l’air. Hier à cette heure-ci, tu étais là.

C’était délicieux de t’avoir à mes côtés. S’il te plaît, reviens. Je ne crois pas que nous manquerons jamais de sujets de conversation.

Je t’embrasse,

Merry

Le haut des arbres s’agitait et le ciel était devenu gris. De l’autre côté du pré, Alda tapait dans ses mains pour appeler les chevaux. Merry sortit, resta debout sur la véranda ouest, et laissa le vent fouetter sa jupe. Elle avait remis sa robe d’enterrement. Miss Petrie leur avait appris le terme littéraire exprimant le procédé par lequel le temps qu’il fait est utilisé pour traduire ce qu’un personnage ressent, mais elle n’arrivait pas à se souvenir de ce mot.

Quand elle avait énuméré toutes les façons qu’elle pourrait avoir de perdre Thad, elle avait laissé de côté l’idée qu’elle partirait peut-être la première. Depuis qu’elle s’était sortie de son dernier cancer, l’horrible « et si ? » le concernait, lui. « Et si Thad, de six ans mon aîné, disparaissait avant moi ? »

OceanofPDF.com