Parce que c'est nous

Gail Godwin · Chapitre 16 sur 55

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Parce que c'est nous

Chapitre 16

 

Moins d’une semaine plus tard, une lettre de Merry attendait Feron dans la boîte à lettres de son bureau.

Chère Feron,

Quelle surprise d’avoir de tes nouvelles après si longtemps. Oh, je

suis désolée pour ton mari. J’aurais aimé le rencontrer. Cela a dû être terrible, surtout seule dans un pays étranger. Évidemment que tu ne veux pas l’oublier, comme moi pour Ritchie. « La grange à tabac » est la seule nouvelle que j’ai publiée jusqu’ici, mais j’ai toujours écrit depuis que j’ai quitté Lovegood. Je travaille longtemps sur chaque texte. J’en ai maintenant plusieurs en cours. Quant à mon pseudonyme, je l’ai en quelque sorte choisi en mémoire de Miss Petrie, qui est morte il y a trois ans à Pâques. D’une certaine manière, c’est pour elle que j’écris. Les lettres qu’elle m’a fidèlement envoyées après que j’ai quitté Lovegood et jusqu’à sa mort m’ont probablement sauvé la vie. C’est elle qui m’a parlé des exclusivités de l’Atlantic. Il y a beaucoup plus à en dire, et si tu es libre pour prendre un thé avec moi vendredi prochain, je te raconterai tout. J’arrive à New York tard jeudi soir, et rentre vendredi par le train de dix-huit heures. J’ai un déjeuner, but de ce rapide aller-retour, mais pourrions-nous nous retrouver quand tu voudras après quinze heures dans le hall de l’Algonquin ? J’ai

consulté mon plan de Manhattan et ton bureau semble en être à quelques minutes à pied.

Je croise les doigts pour que nous puissions nous revoir. Fidèles amitiés,

Merry

Après si longtemps… les lettres qu’elle m’a fidèlement écrites… J’en ai maintenant plusieurs en cours… Fidèles amitiés…

De l’appartement qu’elle occupait alors sur la 54e Rue est, Feron marcha jusqu’à l’Algonquin (comment Merry connaissait-elle cet endroit prestigieux ?). Elle s’assit à une table dans le hall et écrivit un mot à Merry sur le papier à en-tête de l’hôtel.

« Elle sera là jeudi soir tard. Jellicoe, Meredith Grace, ou peut-être M.G. Jellicoe. Ou peut-être aussi M.G. Petrie. Pouvez-vous vous assurer qu’elle le trouvera ? »

Un jeune homme en nœud papillon consulta les réservations. « Il y a une M.G. Jellicoe qui a une chambre pour la nuit de jeudi à vendredi. Oui, bien sûr, nous le lui remettrons.

— Où le garderez-vous en attendant ?

— Pardon ? » La regardant, tête inclinée.

« Eh bien, est-ce que vous rangez quelque part les lettres adressées à vos futurs clients ? Je veux être certaine que ce ne sera pas perdu.

— Nous les rangeons là-dedans. » Il sortit de dessous le comptoir un classeur en cuir incrusté de motifs dorés. « Voilà. Je l’y mets tout de suite. Et à moins qu’il ne s’en aille tout seul, ce sera dans son casier quand elle arrivera.

— Merci. » J’ai vingt-sept ans et je suis veuve, pensa-t-elle. Est-ce que je parais si vieille et si excentrique, aux yeux de cet employé ?

« À votre service. Si vous voulez vérifier, vous pouvez toujours venir voir jeudi après-midi si votre mot est dans le casier de Mrs. Jellicoe.

— Pourquoi pas. »

C’était Merry, penchée en avant dans un fauteuil, sans prétendre faire autre chose que guetter l’arrivée de son amie. Puis la femme élégante et bronzée fut debout, se précipita vers elle. Sans la connaître, on l’aurait facilement prise pour une riche cliente venant de Floride voir quelques amis et faire beaucoup de shopping.

« Feron ! »

Elle portait un léger tailleur noir, parfait pour ce mois de novembre clément, et un chapeau noir à bord étroit. À quoi est-ce que je m’attendais, se demanda Feron, à une fille de la campagne en habits du dimanche ?

Alors que Merry lui passait les bras autour de la taille, Feron dut se courber pour que leurs joues se touchent. Elle avait oublié combien Merry était petite.

« Cela faisait un moment. » Ses mots étaient plats, peu généreux.

« Oui, oh oui. Tu es magnifique, Feron, la ville semble te convenir.

— Et toi tu es fabuleuse. J’adore ton chapeau.

— Vraiment ? L’homme avec qui j’ai déjeuné a d’abord dit avoir cru que plus personne ne portait de chapeau depuis que Jackie Kennedy avait quitté la Maison-Blanche. Puis il s’est rattrapé en m’assurant que le mien était charmant. Je nous ai gardé ces deux fauteuils avec la petite table. Ce salon est merveilleux, non ? Tu imagines toutes les conversations passionnantes qui ont dû se dérouler ici ?

— Comment connaissais-tu l’Algonquin ?

— C’est mon rendez-vous de midi qui me l’a conseillé.

— Celui qui a finalement trouvé ce chapeau charmant ?

— Oui. Mr. Sterling. Un agent littéraire. Mais nous parlerons de lui plus tard. Pour boire quelque chose il suffit d’appuyer sur cette sonnette et un serveur arrive. Tu peux aussi commander un sandwich. Tu as faim ? Tu sors à peine du bureau.

— Non, merci, là où je travaille le déjeuner est offert. Tant que nous le commandons de notre place et y restons, nous avons un choix international de menus.

— J’ai déjà réglé ma note pour que nous ayons plus de temps avant que j’aille prendre mon train. J’ai laissé ma valise au portier.

— Je prendrais bien un verre de vin blanc », dit Feron.

Un agent littéraire !

« Bon, je sonne. Et j’en commande un pour moi aussi. Je vais être franche, Feron. Je ne m’attendais pas à te revoir un jour.

— Vraiment ? » Comment répondre autrement à une telle inculpation ?

« Eh bien, nous avons en quelque sorte perdu contact. J’ai été étonnée de recevoir une invitation à ton mariage, mais je serais venue si…

— Si ton frère n’avait pas été la star de Our Town.

— Tu te souviens de ça !

— Et d’un tas d’autres choses qui te concernent, Merry. Malgré mes lamentables mœurs épistolières, tu as joué un rôle important dans mon histoire. Tu es une des dix ou douze personnes qui apparaissent régulièrement dans mes rêves.

— Ah bon ? Oh, tu ne sais pas combien c’est important… » Merry avait eu les larmes aux yeux quand Feron avait évoqué son frère, et là elle dut prendre dans son sac un mouchoir pour essuyer ses joues. « J’étais complètement sonnée après cette horrible journée. Cela fera dix ans le mois prochain. Je me sentais comme morte, tout en ayant le devoir de rester là et de m’occuper des choses, comme le vieil Horace Lovegood dans le spectacle de la fac. Il fallait que je veille à l’éducation de Ritchie et que je garde à flot Jellicoe Enterprises. Et je l’ai fait. Enfin, jusqu’à un certain point. Nous avons eu une récolte record cette année-là et Ritchie a passé une adolescence sans problème, mais je n’ai pas réussi à l’empêcher de s’engager pour le Viêtnam avant même qu’il soit appelé. Et maintenant il y a toutes ces manifestations, Feron ! Ils disent que cette guerre est une erreur fatale. Mais tu as eu ton lot de malheurs. Comment était ton mari ? Je me souviens de m’être demandé, quand j’ai reçu ton invitation, qui était William Michael Avery. J’ai essayé d’imaginer le genre d’homme que tu aurais épousé. Ça va, si je t’en parle ?

— Oui, ça le fait revenir. Tu veux vraiment savoir ?

— Oui !

— C’était un de mes professeurs, il avait quinze ans de plus que moi. Quand j’ai suivi ses cours d’histoire médiévale, j’ai travaillé plus dur que je ne l’avais jamais fait, pour qu’il pense du bien de moi. C’était pendant le second semestre de ma première année de master. Au semestre suivant nous nous sommes rencontrés par hasard à la cafétéria du campus. C’était un dimanche et j’étais déprimée. J’ai oublié pourquoi. Il allait voir sa mère et m’a proposé de l’accompagner. J’ai tout trouvé formidable, cette femme, sa maison, son jardin, la façon dont ils se conduisaient l’un envers l’autre et dont ils m’incluaient. À la fin de l’après-midi, alors qu’il conduisait, je me suis surprise à m’imaginer appartenir à cette famille. Je l’ai regardé à la dérobée, quelque chose a basculé en moi et j’ai pensé que ce serait incroyable de pouvoir me marier avec lui.

— Très romantique.

— Enfin, de mon côté. Il lui a fallu un peu plus de temps pour me regarder à la dérobée et voir en moi autre chose que l’étudiante acharnée qui avait eu une note générale excellente en histoire et s’entendait bien avec sa mère. Il était un de ces intellectuels passionnés qui vivent plus dans leurs recherches que dans le monde extérieur. Je savais devoir être prudente, afin qu’il ne prenne pas peur. Par chance, sa mère s’est mise à m’écrire, et j’ai ainsi appris lentement à le connaître, à comprendre qu’il avait toujours préféré ses pensées à la compagnie des autres, des tas de trucs comme ça. Nous avons, elle et moi, déblayé le terrain. »

Là, Merry aurait pu attaquer : Heureusement que tu as continué à correspondre avec elle ! Mais elle ne le dit pas, probablement ne le pensa même pas. Merry n’était pas du genre à attaquer, à bondir sur vous au sortir d’une forêt de sous-entendus. (« Merry est facile à vivre, avait dit Feron à la doyenne de Lovegood. Il n’y a rien de sournois en elle. Nous sommes à l’aise l’une avec l’autre. »)

« Quand j’ai reçu ton invitation… je me souviens d’avoir été étonnée que tu ne te maries pas dans la ville de ton oncle.

— Ça s’est passé dans la ville voisine, chez sa fiancée. Elle s’est occupée de tout. Elle adore organiser ce genre d’événements. Blanche Buttner et mon oncle sont fiancés depuis… voyons… vingt-cinq ans maintenant.

— Ça alors, qu’est-ce qui les retient ? Cela date d’avant que nous entrions à Lovegood.

— Préparer et superviser les mariages des autres plaît beaucoup à Blanche, mais je crois qu’elle a peur de se retrouver coincée, si elle sautait le pas. Will et moi nous sommes mariés en petit comité, ce fut une journée parfaite. La cérémonie n’a pas eu lieu à l’église de Blanche, parce qu’elle est catholique, mais dans sa merveilleuse maison, où un pasteur méthodiste du temple d’Oncle Rowan est venu nous bénir. Sachant désormais que Will m’aimait, j’étais plus amoureuse que jamais. Même pendant le service religieux, j’ai de nouveau senti ce quelque chose qui basculait en moi.

— Tu es toujours en contact avec sa mère ?

— Non, elle est morte. Peu après Will, en fait. Elle était déjà malade lors du mariage, mais personne ne le savait, même pas elle. Oh, tous ces moments passés avec Will ont été incroyables. Nous devrions tous obtenir ce que nous voulons au moins une fois dans notre vie. J’ai essayé d’écrire un roman pour que ce ne soit pas comme si cela n’avait jamais existé.

— Tu as écrit un roman ?

— C’est ce que je croyais faire. Cela ressemblait plutôt à une élégie impressionniste. Il n’y a qu’un seul éditeur qui m’ait invitée à le rencontrer. Un vieux monsieur très agréable. Il m’a dit des tas de choses gentilles, mais qu’il ne pouvait pas le publier.

— Pourquoi ?

— Selon lui, je devais y mettre plus de… de “scènes de sexe” pour que ça marche. »

Comme elle était devenue experte en mensonges !

« Des scènes de sexe ?

— Oui.

— Tu vas le faire ?

— Eh bien, c’est là que j’en suis dans ma nouvelle version. Et je ne vois toujours pas comment y arriver. Rien ne colle vraiment avec ce qu’il y avait entre Will et moi. Pour l’instant je retravaille le début, toujours sur les conseils de cet éditeur. Il veut que l’on sache tout de suite comment ils se sont rencontrés, avant qu’ils aillent en Angleterre.

— Tu as lu la nouvelle de Tchekhov qui parle d’un homme, d’une femme, et d’un petit chien ? Une de celles que Miss Petrie ne nous a pas lues en cours. Je l’ai découverte plus tard.

— Ils continuent à se voir, c’est tout ce dont je me souviens. Une fin qui n’est pas dans sa manière habituelle.

— Je l’ai relue récemment. Lire Tchekhov m’aide à écrire et me fait me sentir plus proche de Miss Petrie. Et de toi, de ce que nous avons vécu l’une avec l’autre à Lovegood, mais je ne devrais probablement pas dire ça.

— Pourquoi ?

— Tu pourrais avoir peur et t’éloigner de nouveau. Il faut que je te le dise, mais non, je te l’ai déjà dit, je ne pensais vraiment pas te revoir un jour.

— Eh bien, je suis là. » Ce fut tout ce que Feron trouva à répondre.

« Ce qu’il y a avec Tchekhov, c’est qu’il peut être terriblement concis, mais d’une concision parfaite. “La dame au petit chien” est une histoire d’amour, pourtant on y trouve étonnamment peu de “scènes de sexe”. Tchekhov préfère dépeindre les situations par petites touches, qui font que cette histoire est celle des deux protagonistes et de personne d’autre. La chambre d’hôtel de cette femme, par exemple, qui est étouffante et dont l’odeur lui rappelle un parfum qu’elle a acheté dans une boutique japonaise. Ou la conscience qu’a cet homme d’une certaine gêne entre eux, comme si quelqu’un venait de frapper à la porte. Admirable, non ? Tellement vraisemblable. Et en même temps il se rappelle d’autres amantes, déloyales ou prédatrices, et comment, quand la passion s’est éteinte, la dentelle de leurs sous-vêtements lui faisait penser à des écailles de poisson !

— Des écailles de poisson !

— Oui, une comparaison que personne n’oserait, sauf précisément ce personnage, parce qu’il est bien construit. Puis il y a une description de son visage à elle, après qu’ils ont fait l’amour. Et il trouve qu’elle ressemble à la pécheresse repentie d’un tableau. Enfin une dernière touche importante, alors qu’elle se sent envahie par le remords, il mange une tranche de pastèque. Puis il la console, ils rient et partent ensuite s’asseoir au bord de la mer et il se dit que la mer continuera d’être là, parfaite, après leur mort et que ce sont nos insignifiantes pensées et actions qui nous empêchent de voir que le monde est beau et que les êtres humains ont de la dignité. Tu pourrais toi aussi utiliser des petits détails, qui n’appartiennent qu’à tes protagonistes.

— Écailles de poisson, parfum japonais et pastèque ! Je vais en rentrant m’arrêter à la bibliothèque. Tu penseras à moi en train de lire cette nouvelle pendant que le train te ramènera dans le Sud. Mais parle-moi de ton agent littéraire. Qui de vous deux a trouvé l’autre ?

— Il a été très gentil, mais j’ai peur qu’il voie en moi des possibilités que je n’ai pas.

— Pourquoi ?

— Eh bien, il m’a envoyé une lettre à l’Atlantic après qu’ils ont publié ma nouvelle, et ils me l’ont fait suivre. Si je pouvais le rejoindre à New York il payerait mes frais. Or il a en tête un livre de nouvelles liées les unes aux autres, sur la vie quotidienne de gens qui vivent dans une ville du Sud dont l’économie repose sur le tabac, ainsi que sur leurs secrets. Il pense aussi que je devrais signer de mon vrai nom et me présenter comme la propriétaire d’une exploitation. Je lui ai dit que j’avais une douzaine de récits en cours, sans qu’aucun ne soit prêt à être montré. Quant à mon vrai nom et à notre entreprise, c’est hors de question.

— Pourquoi ?

— Peut-être que si j’essaye de te répondre, cela deviendra plus clair pour moi. Si ça ne t’ennuie pas.

— Pas du tout. » Elle affronterait sa réaction face au succès de Merry en rentrant à l’appartement.

« J’ai expliqué à Mr. Sterling que je devais rester M.G. Petrie. Tout d’abord, l’exploitation porte le nom de mon arrière-arrière-grand-père. Le tabac blond Jellicoe est une vieille affaire. Un Jellicoe qui publierait de telles nouvelles aurait des problèmes avec les gens de son entourage. Je deviendrais une informatrice. Prenons par exemple “La grange à tabac”. Le frère et la sœur ne sont pas seuls. Il y a tous ceux qui travaillent avec eux. Des personnages créés à partir de gens que je connais, en prenant un peu de chacun et en mélangeant leurs traits spécifiques, en les déguisant.

— C’est ce que font les écrivains. Ils mélangent et ils déguisent.

— Mais si “La grange à tabac” avait été publié sous mon vrai nom, ces gens auraient essayé de deviner la part d’eux que je leur ai volée. Là-dessus Mr. Sterling m’a demandé pourquoi n’avoir gardé que les initiales de mon prénom. Pourquoi ne pas avoir signé Meredith Grace Petrie ? Était-ce parce que, du point de vue du genre, je voulais rester neutre ? Dans ce cas, Meredith, sans Grace, pouvait être un homme ou une femme. Cependant il n’a pas insisté, et je lui en ai été reconnaissante. Dès l’instant où j’étais contente, a-t-il dit, tout lui allait. Ce qui ne l’a pas empêché d’ajouter qu’à un moment ou un autre, on finirait par savoir que M.G. est une femme, et par la suite, en particulier si je devais gagner un prix, que Petrie était en réalité Jellicoe. Mais il était à son avis inutile de s’inquiéter de ça maintenant, tout ce que j’avais à faire, c’était rentrer et écrire d’autres nouvelles.

— Malin.

— Seulement, il y a une chose que je ne lui ai pas dite. La firme Jellicoe emploie cinquante personnes. Dont quarante-trois sont des hommes. Une des raisons de notre succès est, je crois, que ces hommes se pensent vis-à-vis de moi comme des protecteurs. Je suis la pauvre petite femme à qui a échu cette énorme responsabilité, qui a perdu le dernier mâle de la famille, c’est donc à eux de veiller à ce que l’affaire marche. Un atout que je perdrais s’ils me voyaient comme une écrivaine qui les utilise dans un livre. “Secrets et peines dans le monde du tabac”, a suggéré Mr. Sterling. Or je ne pourrais pas révéler de vrais secrets, même si j’en connaissais. Chacun d’entre nous a des secrets que personne d’autre ne devrait découvrir. »

Merry s’arrêta, comme si elle se censurait. Elle avait rougi sous son bronzage.

« Évidemment. Les secrets sont les seuls biens que certains d’entre nous possèdent. » Feron sut en prononçant ces mots que cela était vrai.

« Même en tant que M.G. Petrie, je ne me sentirais pas libre de parler de leurs peines intimes – ou de ce que j’en aurais deviné – dans mes nouvelles. Ce ne serait pas loyal.

— Qu’est-ce que tu fais exactement, Merry, pour que la firme s’en sorte ?

— Je passe le plus clair de mon temps dans un bureau climatisé, quand je ne suis pas dehors à inspecter les champs, ce que mon dermatologue m’a déconseillé. On m’a déjà enlevé trois cancers de la peau l’été dernier. Ils étaient tous sur le front, alors heureusement je peux cacher les cicatrices sous ma frange – et avec mes chapeaux, bien sûr. Et, voyons voir, j’établis les fiches de paye une fois par semaine. J’aime bien ça, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que cela me rappelle que les autres ont des vies tout aussi importantes pour eux que la mienne l’est pour moi. Je passe les commandes et je paye les factures. Je m’occupe de notre correspondance et travaille une demi-journée par mois avec un comptable qui vient de Raleigh. Je m’entretiens avec Mr. Jack, notre régisseur, qui dirige l’exploitation. Il veille aux réparations et à l’entretien de l’équipement lourd, et il est le seul responsable de notre plus grosse moissonneuse, que nous n’avons pas fini de payer. Il l’appelle son “exigeant bébé”. Il délègue à d’autres les tâches qui se présentent continuellement quand on a une équipe sous ses ordres : vérifier que les fontaines à eau sont remplies tous les matins, envoyer à l’infirmerie les employés qui ont une insolation ou de légères blessures. Il va rencontrer des agronomes à l’université de Caroline du Nord et revient avec des tas de chiffres qu’il essaye de m’expliquer. Et maintenant nous avons un nouveau problème à affronter. Tu n’as probablement pas entendu parler du mouvement antitabac, mais nous, nous devons commencer à réfléchir à ce qu’il serait rentable de cultiver d’autre sur nos terres. Quand j’étais petite, j’avais un peu peur de Mr. Jack, mais c’est un homme honnête et, sans lui derrière moi, je serais perdue.

— Il travaillait pour ton père ?

— Il était déjà son régisseur. Son nom de famille, c’est Rakestraw, mais tout le monde, y compris moi, l’appelle Mr. Jack. Papa l’a embauché alors qu’il sortait de la fac. Il a passé cinq ans et demi de plus que moi à l’université.

— Quand est-ce que tu écris ?

— Le soir, si je ne suis pas trop fatiguée. Blottie dans un canapé sur la véranda, ou au lit.

— À Lovegood tu te glissais entre tes draps et remplissais des pages et des pages de cahier. Comme s’il y avait eu quelqu’un à l’intérieur de toi qui te dictait les mots. Ça me perturbait. Tu écris toujours à la main ?

— Oui. Quand j’ai un premier jet à peu près décent, je le tape à la machine dans mon bureau et ensuite je le lis à haute voix. C’est là que les défauts hurlent à ton oreille. Puis je recopie le texte annoté dans le cahier et je recommence. »

Seigneur, rien d’étonnant à ce qu’il lui faille si longtemps pour terminer quelque chose.

« Et toi, Feron, tu écris quand ?

— Pareil, le soir. Après le boulot.

— En quoi consiste exactement ton job ?

— J’ai commencé dans un truc qui s’appelait “le tandem”. Je travaillais avec une collègue. On était assises l’une en face de l’autre, et on se lisait les rapports des experts, on corrigeait les fautes de frappe et de grammaire puis on les envoyait aux rédactrices qui reprenaient la structure et le contenu. Ça peut sembler ennuyeux, mais j’aimais bien ma partenaire. Elle me conseillait pour le choix des repas ; elle m’a même appris à me servir de baguettes. Et elle avait une certaine sagesse, qui lui permettait d’échapper à l’amertume. Elle disait : “J’essaye d’éviter toute situation susceptible de me faire me sentir mécontente de moi.” Elle s’appelait Shawna Samuels.

— Que lui est-il arrivé ?

— Oh, elle est toujours en bas, au tandem, où elle a une autre partenaire et commande des repas chinois et italiens. Ce qui s’est passé, c’est qu’on m’a envoyée à l’étage supérieur pour que je devienne secrétaire de rédaction. J’ai maintenant un bureau pour moi toute seule, avec une fenêtre, et j’y corrige les maladresses de syntaxe, déplace les paragraphes, regarde si ça ne manque pas de rythme, vérifie l’exactitude des informations, et renvoie le texte à l’expert si le contenu est trop léger, pour qu’il le retravaille. Puis ça part chez la dactylo, et ensuite chez la directrice de rédaction, qui y ajoute sa touche finale et le confie à l’approbation des gros bonnets avant qu’il soit remis à la firme qui a payé cher pour que l’expert leur dise ce qui ne va pas et ce qui pourrait aller mieux.

— Mais n’auriez-vous pas pu continuer à vous voir, ton amie et toi, Feron ?

— En fait, c’est devenu compliqué. Nous n’étions plus sur la même longueur d’onde. Quand on se rencontrait par hasard dans l’ascenseur, on était plutôt mal à l’aise. Nous ne savions ni l’une ni l’autre quoi dire. J’imagine qu’elle devait penser que, d’une certaine manière, je l’avais trahie. Ou peut-être était-ce seulement moi qui avais honte de l’avoir abandonnée. Je ressens encore une certaine gêne à cette idée.

— Tu disais dans ta lettre que tu pouvais, après avoir travaillé, rentrer chez toi et écrire, car ça n’attaquait pas trop tes forces mentales.

— Si je ne suis pas terriblement fatiguée. Pareil que toi. MacFarlane paye bien et offre de petits avantages afin de donner l’impression que nous formons une grande famille. Tu peux par exemple garder les appartements des employés qui partent en vacances ou s’absentent pour une raison ou une autre. Il faut que tu passes un entretien, et que quelqu’un se porte garant pour toi, mais un endroit agréable où vivre dans cette ville est un cadeau des dieux. Ce n’est en général que pour environ un mois, mais cela me permet d’économiser ce qu’une location me coûterait, et ça m’oblige à ne posséder que très peu de choses.

— Ça paraît idéal. Peut-être pas à long terme, mais…

— Non, pas à long terme. J’espère avoir un endroit à moi dès que j’aurai assez d’argent de côté pour payer la caution et les deux mois d’avance qui sont exigés.

— Tu as donc l’intention de rester ici ?

— La ville me convient. Je me sens invisible quand je veux l’être et observer le théâtre humain. Je ne manque jamais d’être surprise. Et j’aime marcher, grâce à Will. C’était un marcheur obsessionnel, depuis toujours, d’ailleurs le médecin avait dit à ses parents que la marche stimule souvent le cerveau.

— Tu n’as pas peur de te promener seule ?

— Je ne le fais que dans la journée. Bien que j’en rêve régulièrement la nuit. Mais là je suis toujours seule et je ne peux craindre qu’une chose, ce dont je vais rêver ensuite.

— Oh Feron, tu m’as tellement manqué. Ce que tu dis est souvent si inhabituel. Je me souviens d’un jour où, alors que nous étions assises sur la pelouse de Lovegood, je me demandais ce qui était arrivé à la poétesse de la promotion 1918, et tu as compté sur tes doigts et dit qu’elle devait alors avoir près de soixante ans. Puis, je ne l’oublierai jamais, tu as ajouté que sa vie n’était probablement pas encore finie, mais figée – comme de la gelée Jell-O. J’aimerais que nous restions en contact. Dis-moi où je peux être sûre de te joindre.

— Le mieux serait aux bons soins de mon oncle. Rowan Hood, Pullen, Caroline du Nord. Ça devrait suffire.

— Penses-tu parfois au temps que nous avons passé à Lovegood ?

— C’est plutôt que je le porte en moi. Il forme une sorte d’aura de référence. Par exemple, Will, mon mari, connaissait tout de Miss McCorkle, de son éthique du travail acharné, des vigoureuses figures de style qu’elle utilisait pour rendre l’histoire plus vivante : il l’évoquait souvent. Il l’approuvait. Et il y a Miss Petrie, bien sûr. J’ai été bouleversée à la rentrée de deuxième année d’apprendre qu’elle était partie quand Miss Olafson avait trouvé un poste plus intéressant ailleurs. Je ne suis jamais devenue aussi proche de Miss Petrie que tu l’étais, mais Tchekhov m’habite, ainsi que l’idée de Miss Petrie selon laquelle lorsqu’on lit ou qu’on écrit, on doit s’habituer à être laissé dans l’incertitude.

— Tu vois, c’est ce que je te disais. Je n’ai personne autour de moi qui parle d’aura de référence et qui ait plus peur de ses rêves que de sortir la nuit.

— Eh bien, tu ne le croiras peut-être pas, Merry, mais toi aussi tu es dans mon aura de référence. Quand je dois affronter un problème moral, je me demande ce que tu ferais. Et, à part Will, je ne me suis jamais sentie nuit et jour aussi à l’aise avec qui que ce soit. J’ai toujours eu l’impression que tu étais à mes côtés. »

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