Soudain, l'amour
Chapitre Dix
IL A FERMÉ LES YEUX. Il sent l'odeur de Jenny sur le revers de sa veste de cuir. Il a toujours aimé ce moment de solitude où l'imagination reprend le dessus et lui permet de ne plus se détester. Comme par magie, le besoin de vouloir sans cesse donner le change l'abandonne, il ne craint plus de paraître désarmé et soumis.
– C'est quoi ce qu'il y a dans votre verre?
– Du vitriol.
– Vous devriez vous assoupir plus souvent.
– Pardon ? Je ne comprends pas.
– Ça fait un petit moment que je vous observe depuis l'intérieur. Les yeux fermés, vous paraissez plus humain.
– Je me suis commandé du rhum blanc avec un trait de citron et mélangé à de l'eau gazeuse... Les Cubains appellent ça un mojito.
– Pourquoi ne restez-vous pas plus longtemps à Paris?
– Impossible, j'ai, je vous l'ai dit tout à l'heure, du travail qui m'attend en Ardèche. Mon producteur s'impatiente.
– Vous pourriez l'écrire n'importe où, votre scénario.
– Chez vous?
– Je vous répète que je partage mon appart avec quelqu'un.
– Est-ce l'homme à qui vous venez de téléphoner pour vous excuser d'être en retard?
– Vous avez tout faux. Un, je vis en compagnie d'une femme, plutôt une jeune fille, et deux, ce n'est pas elle que je cherchais à joindre, elle est d'ailleurs souvent en vadrouille à cette heure-ci, ou alors elle révise chez des amis à elle. Non, j'ai appelé un répondeur.
– Je vous crois.
– Ce n'est pas la réaction que j'espérais.
– Je suis sans imagination.
– À d'autres! Mais vous auriez quand même pu me demander pourquoi, sur le coup de minuit, j'ai eu besoin de laisser un message sur un répondeur.
– Je le demande.
– C'était pour remettre à plus tard mon bilan de santé annuel. J'avais en effet rendez-vous demain, c'est-à-dire tout à l'heure, avec les emmerdeurs de la médecine sportive.
– Quel motif avez-vous invoqué?
– Un deuil soudain dans ma famille.
– Vous m'imitez.
– Je prends toujours ce qu'il y a de meilleur chez les autres.
– Excellent principe. Bref, nous avons du temps.
– Oui... à condition que vous ne le gaspilliez pas en persistant dans votre numéro du vieux machin revenu de tout. Un numéro des moins crédibles par ce que j'ai pu visuellement en juger quand vous vous êtes levé pour payer au Balzar.
– Vous êtes très directe.
– Comme l'époque... Dites oui, s'il vous plaît.
– Oui, mais à quoi?
– À partir de maintenant, vous n'avez plus le droit de vous défendre. On change les règles... Bon, où est l'orchestre ?
– Il était indisponible, mais je vais essayer de le remplacer. Tenez, vous qui vouliez que je vous raconte le sujet de mon scénario...
– C'était vrai, il y a une heure, mais maintenant je préférerais une autre musique.
– J'ai bien connu Elvis Presley.
– Pas terrible. Essayez de faire mieux.
– Je ne suis pas sûr de pouvoir vous aimer.
– Moi non plus.
– Mais je suis certain de ne pas vouloir vous faire du mal.
– Moi aussi.
– Souriez-vous le matin en vous réveillant?
– Pas toujours. Et vous?
– Rarement. Trop rarement... Alors pourquoi se hâter?
– Parce que vous partez après-demain et que je ne tenterai rien pour vous revoir.
– Et si je ne partais pas?
– C'est que vous seriez tombé amoureux sans me connaître. Elvis Presley ne vous a pas appris à saisir le moment présent? Il en a pourtant profité outre mesure d'après ce que ses proches racontent.
– Je ne sais qu'une chose, je vais vous accompagner jusque devant chez vous, je vous embrasserai sur le pas de la porte, et ensuite je vous appellerai toute la nuit pour entendre le son de votre voix.
– Vous tomberez sur le répondeur.
– Je vous laisserai plein de messages et, demain soir, quand je viendrai vous chercher pour aller dîner, je vous demanderai en mariage.
– Si votre scénario ressemble à ce genre d'histoire, vous allez faire un bide complet auprès de la jeune génération, la seule qui remplisse les salles de cinéma au cas où vous l'ignoreriez.
– Je m'en fous, j'écris pour la télé.
– Manque de bol, je ne la regarde que lorsqu'elle diffuse des films de cinéma.
– Il ne me reste plus qu'à vous le jouer.
– Partons, voulez-vous? C'est moi qui vous raccompagne.
– Vous ne m'épouserez donc pas?
– Je peux toucher votre nez?
– Si vous le désirez...
– Vous avez souffert lorsqu'on vous l'a cassé?
– Après, surtout, quand j'embrassais et que je ne pouvais plus respirer par la bouche.
– Vous me tentez. Bon, ce n'est pas tout ça. Dans quelle espèce d'hôtel êtes-vous descendu? Luxueux ou mal famé? Je ne vous le demande que pour savoir s'il y a une salle de bains.
– Mal famé, puisque je l'ai choisi.
– Voilà votre meilleur argument de la soirée. Un détail, c'est moi qui paie la course.
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