Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 40 sur 55

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Soudain, l'amour

Quatorze

 

AU MILIEU DE LA NUIT, Jenny se relève en faisant très attention de ne pas réveiller Max. Elle y serait peut-être parvenue s'il ne l'avait pas entendue gémir tandis qu'elle se dirigeait à l'aveuglette vers la salle de bains. Il ouvre un œil, par principe, des fois que, mais, aussitôt rassuré, il le referme. Ça lui apprendra à vouloir rivaliser avec un boit-sans-soif, déjà que moi-même j'ai du mal avec l'alcool de figue! À chacun ses petites misères, tout n'est pas partageable, pense-t-il en essayant de se rendormir. Mais quand Jenny crie « Oh, mon Dieu! », il se dresse et vole à son secours. Ce qu'il découvre après l'avoir prise dans ses bras, la cuvette du lavabo constellée de crachats sanguinolents, l'électrise au lieu de l'anéantir. Devant la confirmation de ses pires pressentiments, Max ne se perd jamais en atermoiements. L'imagination ne lui est plus d'aucun secours. N'existe que ce qu'il voit et touche. Il n'analyse pas, il agit. Ne se souciant plus des causes, il ne s'obnubile que sur les conséquences. C'est ainsi que Max a réussi à passer le cap de la cinquantaine, qu'il s'est sauvé des pièges mortels que son intuition lui avait pourtant laissé prévoir mais dans lesquels il s'était précipité la tête la première par fidélité à la parole donnée. Que sa vie ne soit pas en jeu dans cette salle de bains n'altère pas ses réflexes. En lavant le visage de Jenny puis en lui ôtant sa nuisette souillée, il ne se comporte pas différemment que si lui-même tentait de reprendre meilleure apparence après avoir touché le fond. Il en a conscience pendant qu'il fait chauffer une casserole de lait, auquel il a ajouté une gousse de vanille et un demi-verre de sucre en poudre. N'importe qui, un Leuwen ou un Del Dongo, en déduirait que Jenny est devenue une partie de lui-même et que sa souffrance est désormais aussi la sienne. Mais Max ne leur ressemble pas, il est tout entier dans son désir de ne pas se tromper sur ce qu'il convient de faire. Une dizaine de minutes plus tard, il réveille le général. Jenny s'est laissé arracher son accord. Enfin, il va savoir.

– Tous les écrivains sont comme vous ? Si oui, on devrait s'associer.

– Ne tournez pas autour du pot.

– Il est certain qu'elle vous a menti. Pas sur les résultats de sa visite de contrôle. Non, son mensonge est plus ancien. Et vous n'êtes pas le seul concerné. Elle a aussi menti à mes confrères de la clinique des sports qui se sont, durant deux ans, laissé manœuvrer. À leur décharge, je dirai qu'ils ne sont là que pour vérifier si l'animal est encore apte à courir en petites foulées. Reste qu'on devrait les passer par les armes. Ce sont tout de même des médecins. Quand on pense qu'ils n'ont commencé à se poser des questions que ces derniers jours! Et encore mollement, puisqu'elle les a de nouveau embobinés avec son accident de moto, sauf que c'est de tout autre chose qu'elle souffrait. Je leur ai d'ailleurs sonné les cloches, je ne vous dis que ça. Les radios pulmonaires, ça sert à quoi, hein ? Tiens, je dois être devenu sourd, je ne vous ai pas entendu me remercier. Ah! enfin... Je vous rappelle que nous sommes dimanche et que ces messieurs coinçaient la bulle. Mais j'ai plus d'un tour dans ma musette. Tout juste s'ils n'ont pas claqué les talons. J'ai même obtenu que l'un d'eux se déplace et me faxe, depuis son burlingue, l'essentiel du dossier de votre amie. Eh bien, moi, qui ne suis qu'un rhumatologue, un rebouteux diplômé, j'ai tout de suite vu, sans me vanter, où ça coinçait. Les hématologues du Val, car nous, oui, nous travaillons tous les jours de la semaine, n'ont fait que me préciser la nature du mal. Je sors à l'instant du service de pneumologie où je l'ai fait admettre. Il y a le feu, mon ami.

– C'est-à-dire?

 

– C'est-à-dire qu'a priori nous pensons à une hémoptysie, rarissime chez quelqu'un d'aussi jeune, mais la maladie n'a que faire des statistiques. Bref, cette hémoptysie est une vacherie, si j'ajoute qu'elle a été provoquée par une tumeur... Est-ce que votre amie tousse souvent?

– Je n'en ai pas l'impression. Je veux dire qu'elle n'a jamais toussé devant moi.

– Ça, c'est du bon, voire du très bon. Ça pourrait vouloir dire que nous arrivons, pour une fois, en avance sur l'horaire. Je m'explique. D'ordinaire, quand un malade nous consulte, surtout un hémoptysique, c'est que ce qu'il prenait pour une mauvaise bronchite, le genre toux à répétition, lui a soudain paru mériter un autre traitement que les remèdes de bonne femme dont il s'était jusque-là satisfait. Ici, si j'en crois aussi ce qu'elle nous a dit, à savoir que c'était la première fois qu'elle crachait du sang, nous prenons la maladie à la racine.

 

– C'est donc si grave?

– Nous attendons de disposer de tous les résultats pour trancher, mais le patron du service de pneumo, qui a été mon camarade de promotion à l'École de santé, pense comme moi qu'il s'agit d'une saleté.

– La tumeur est maligne, c'est ça?

– Je le crains.

– Jenny est perdue?

– Holà, réveillez-vous, nous ne sommes pas au temps de la Dame aux camélias. Nous sommes au XXIe siècle. On sait faire désormais. Et l'arsenal dont on dispose s'enrichit de jour en jour. Tenez, et quoique ce ne soit pas dans mes habitudes, je vous fais le pari que d'ici six mois il n'y paraîtra plus rien, pour peu qu'elle y mette du sien.

– Je peux la voir?

– Pas avant demain après-midi. Et encore, parce que j'ai de l'amitié pour vous.

– Cette amitié, montrez-la-moi tout de suite, laissez-moi en tête à tête avec elle cinq minutes, pas plus.

– Je vous connais. Vous ne pourrez pas vous empêcher de lui demander pourquoi elle vous a dissimulé la vérité.

– Vous ne me connaissez pas. Vous ne savez de moi que ce que j'ai bien voulu vous dévoiler.

– Parce que vous pensez que je ne l'ai pas compris? C'est justement pour cela que je vous interdis l'accès de sa chambre jusqu'à, allez, soyons généreux, jusqu'à demain matin. Par ailleurs, elle ne vous a pas menti, ou si peu, que vous ne pouvez le lui reprocher. En vérité, elle ne savait pas grand-chose, sinon qu'elle était plus clairvoyante que les butors qui l'examinaient et qu'elle avait subodoré un truc pas catholique dans ses dernières analyses de sang.

– Demain matin, à quelle heure?

– Pas avant dix heures.

– Elle a une sœur.

 

– Même régime que pour vous.

– Non, je me demandais si je devais la mettre au courant.

 

– Elle aussi, c'est une imaginative?

– Il y a des chances, c'est une militante.

– Dans ces conditions, si vous devez la rencontrer avant demain, dites-lui que sa sœur a dû être hospitalisée pour un... Et puis, zut, c'est vous le spécialiste des histoires corne-cul, alors inventez, mais sans faire dans le tragique.

– Elles vivent ensemble.

– Voilà qui est plus ennuyeux, mais bon, vous vous en tirerez, n'est-ce pas ?

– À moins que je ne lui dise rien...

– À propos, cette cicatrice sous le sein, c'est vous ?

– Je ne rate jamais ma cible.

– Prouvez-le-moi.

Vous aussi.

– Pardon?

– Dites-moi ce que vous me cachez.

– Foutez-moi la paix. Disparaissez... Vous savez tout.

 

– Pour quelle raison ne tente-t-on pas de l'opérer? La chimio, ça vient en dernier d'habitude.

– Écoutez, Logane, chacun son métier.

– Justement, le mien, c'est de poser toutes les questions.

– Commencez donc par vous interroger sur vous-même. D'où vous vient cette méfiance systématique? Elle finira par vous anéantir.

– Général, si vous m'avez menti...

– Vous me menacez?

– Non. Sachez seulement que je me tuerai.

– À la bonne heure ! Elle sera veuve et je pourrai m'offrir comme remplaçant.

– À demain.

– C'est ça, à demain, et faites-nous confiance, nous allons la sortir de là.

– Pour le moment, je suis bien obligé de vous croire. L'avenir dira si j'ai eu tort. Jusque-là, ne perdez pas de vue que je tiens toujours mes promesses. Au revoir.

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