Soudain, l'amour
Onze
DANS LA SOIRÉE, profitant de l'absence de sa sœur (un long week-end de réflexion politique, le dernier, ne stresse pas, ma grande, après ça, je me remets à la préparation du concours), Jenny a invité Max à venir s'installer chez elle. Mais à condition, a-t-elle insisté, qu'il apporte son ordinateur. Serait-ce que tu ambitionnes de devenir mon égérie? Non, ton coach. N'oublie pas que je suis experte en performances. Max a obtempéré, et Jenny n'a pas traîné. Elle a remonté de la cave une table de camping, l'a nettoyée mais, peu satisfaite de son aspect, elle l'a recouverte d'un pagne africain, avant de poser dessus la lampe qui se trouvait sur le piano et l'une de ses plantes grasses, celle qui est en fleur. Depuis que son amant lui a lu le début de son scénario, Jenny s'est juré de l'obliger à le terminer. Elle ne supporterait pas qu'il le laisse en plan, au motif que noircir du papier à l'instant où la vie surpasse le meilleur des romans serait pure démence. Telle avait été en effet la réponse de Max, toujours aussi emphatique, lorsque Jenny s'était enquise, place des Victoires, de savoir s'il avait avancé pendant ces trois derniers jours. Elle avait été à deux doigts de lui passer un savon, elle ne s'était retenue de le faire que parce que le moment lui avait paru mal choisi, Max venait de claquer plus de mille cinq cents euros afin qu'elle puisse se pavaner dans ce tailleur de lin sauvage. À présent qu'elle le tient enfermé dans son appartement, nous sommes samedi matin, et que, sagement, docilement, il s'est assis en face de l'écran, Jenny se félicite de s'être montrée aussi exigeante. Tandis qu'elle finit de lacer ses chaussures de jogging et que lui-même semble prendre ses marques, une idée folle lui traverse la tête: si Max parvient à boucler ce scénario, s'il ne l'abandonne pas comme, paraît-il, tout ce qu'il entreprend depuis qu'il s'est calfeutré en Ardèche, bref, s'il ne capitule pas devant l'obstacle, elle ne lui cachera plus la vérité. Toute la vérité. J'y vais, dit-elle, je profite qu'il ne pleuve plus, travaille bien. Il ne répond pas, se contentant de lui adresser un petit signe de la main. Elle sort. Il tend l'oreille, il l'écoute descendre les marches deux à deux, puis il regarde la montre à l'effigie de Spider Man qu'elle lui a offerte après son coup de folie chez Mugler. Il laisse passer une minute. L'escalier ne retentit plus d'aucun bruit. Max se lève et s'approche du secrétaire dans lequel Jenny a rangé hier soir sa facture de téléphone. Le résultat des analyses devrait y être. La garce, elle l'a fermé à clé. Il se penche, examine la serrure, ce sera un jeu d'enfant. Dans le fond de l'un des tiroirs de la table de cuisine, il trouve un assortiment de brochettes dont il se demande à quel usage les sœurs Monfray les destinent, puisqu'elles ne disposent que de deux plaques électriques. Avec soin, il choisit la moins émoussée et revient crocheter la serrure. Il ne s'était pas trompé, la porte du secrétaire tourne sur elle-même, livrant ses trésors à la curiosité de Max. Quelle femme ordonnée! Sur la tranche de chaque chemise cartonnée, Jenny a pris soin d'indiquer son contenu. Une rose pour la cadette et une verte pour l'aînée sont consacrées à la santé des deux sœurs. Il les sort de la pile et les dépose à côté de son Mac. Aucun sentiment de culpabilité ne se dégage de ses gestes, il est redevenu l'étudiant qui toisait avec arrogance le libraire convaincu à raison d'avoir affaire à un voleur. Il est froid et méticuleux. Comme s'il souhaitait se prouver qu'il maîtrise la situation, alors que la situation lui dicte au contraire sa conduite – sinon il se serait précipité sur le dossier de Jenny plutôt que de commencer par ouvrir celui de Laura. Il parcourt plus qu'il ne lit la petite dizaine d'ordonnances dont la quasi-totalité concerne des affections bénignes. Rien d'intéressant là-dedans, sauf que cette gamine chope tous les microbes. Elle est myope aussi, mais coquette, puisqu'elle porte des lentilles que sa mutuelle, la MGEN si généreuse aux anciens camarades de Meyer, n'a que chichement remboursées. Société de merde qui se désintéresse de la beauté des femmes mais qui graisse la patte des ministres de gauche, se dit Max en refermant le dossier de Laura. De prime abord, Jenny ne consulte que pour de mauvaises entorses ou des ligaments douloureux. Elle ne connaît ni rhumes ni angines. Ah! voici les analyses. Elles sont classées par ordre d'ancienneté. Les premières remontent à 1995. Max ne se presse pas, il ne va pas directement à celles de mardi dernier. Il veut essayer de comprendre ce qui a alerté les médecins de la clinique des sports. Il y renonce vite, il a davantage l'habitude des plaies et bosses que des numérations globulaires et des formules leucocytaires. Délaissant les autres feuilles de résultats, il s'empare de la dernière et compare, ligne à ligne, les chiffres de Jenny aux valeurs de référence. Plus il avance, moins il s'explique l'anxiété des toubibs, il ne voit là rien d'anormal, Jenny se situe dans la moyenne. S'il cédait à son penchant pour l'introspection, il s'avouerait déçu, mais Max ne s'analyse que lorsqu'il cherche à justifier son immobilisme. Quand il y va du bien-fondé de ses intuitions, il refuse de les remettre en cause. L'unique circonstance où il a douté de la validité de l'action qu'il avait planifiée, il s'était fait cueillir comme un bleu au saut du lit. Il reprend la feuille de résultats et finit par s'apercevoir qu'elle date de l'année précédente. Dans la demi-heure qui suit, il inspecte, mais pour un résultat nul, chacune des chemises, y compris celle, la plus volumineuse, où Jenny a réuni ses relevés bancaires depuis le jour où elle a ouvert un compte. Il avait raison, son amoureuse leur cache la vérité. À lui comme à Laura qui doit, ce serait logique, posséder un double de la clé du secrétaire. Quelle autre raison en effet aurait eue Jenny de ne pas glisser ses résultats dans la chemise verte? conclut Max pendant qu'il remet chaque chose à sa place avec autant d'application que s'il rajustait les pièces d'un fusil.
– Qu'est-ce que tu fiches là? Jenny t'a abandonné l'appartement?
– Mais toi-même, tu ne sièges pas en conclave?
– Tout de suite, le persiflage... Eh bien, non, figure-toi que nous avons discuté une grosse partie de la nuit, et que nous ne reprenons qu'à quatorze heures.
– Ma présence te gêne peut-être? Veux-tu que je sorte? J'ai justement besoin de cigarettes.
– Tu restes ici jusqu'à quand ? Ce n'est pas que je veuille te chasser, mais à partir de lundi je reprends mes révisions, et la cohabitation sera molto pericolosa. Surtout avec cette table en plein milieu du passage.
– Je retourne à l'hôtel dès dimanche soir.
– Tu travailles?
– Ta sœur m'y a contraint.
– Celle-là, c'est un chef. Elle m'a fait le même coup hier matin. Il a fallu que je lui jure que j'allais laisser tomber la militance pour le concours, sinon elle refusait que je m'absente ce week-end.
– Sauf que tu es ici.
– Ça t'ennuie?
– Absolument pas. À moins que tu n'aies le projet de m'expliquer la situation politique.
– Ne me cherche pas, sinon tu vas y avoir droit, d'autant que je me suis rencardée et que j'en ai appris de belles sur ton compte.
– Ça ne doit pas être triste la vérité passée à la moulinette groupusculaire...
– Parlons de Stendhal plutôt. C'est davantage dans tes cordes.
– Ne t'occupe pas de moi, fais ce que tu dois faire, et quand tu l'auras fait, je descendrai avec toi, histoire de nous offrir un express bien serré.
– Veux-tu que je t'en prépare un?
– Pas avec votre machine. On dirait de la tisane.
– Sympa, le mec. On l'invite et il ne trouve pas mieux que débiner ses hôtesses.
– Tu te décides, oui ou non? Change-toi, douche-toi, lave-toi les dents, mais ne perds plus ton temps à m'asticoter.
– Je ne vais pas être longue. Je suis passée prendre des tampons hygiéniques.
– Je suis censé être choqué?
– Est-ce que tu sais qu'en relisant l'année dernière Lucien Leuwen pour une colle, je me suis aperçue que Stendhal semblait avoir oublié que les femmes avaient leurs règles chaque mois? Mon prof, un type dans ton style, ex-mao décoré de la Légion d'honneur, a failli me coller un zéro. J'étais, à l'entendre, le pire exemple de ce que le féminisme avait pu apporter à l'étude de la littérature.
– Rectification, je n'ai jamais lu Mao sans me poiler, à l'inverse des normaliens qui l'avaient choisi pour maître à penser. Mais, si je ne mérite aucune décoration, j'approuve néanmoins ton professeur. Tu aurais pu instruire le même procès contre George Sand, qui le mérite d'ailleurs, vu qu'elle est chiante à en crever.
– Au fond, tu es rigolo. On te dit qu'il pleut, et aussitôt tu te lances dans l'apologie des bains de soleil. Contre l'évidence, on ne peut rien.
– Ne crois pas ça.
– Je ne le crois pas, j'en ai la certitude.
– Puisque tu en es aux certitudes, ton ventre, ça va? Toujours douloureux ? Avec les règles, tu vas trinquer.
– Moi aussi, je suis censée être choquée?
– Tu veux une cigarette?
– On ne m'achète pas aussi facilement.
– Quel est ton prix?
– Tu es libre, dimanche soir?
– Le petit-bourgeois est invité à une séance de rééducation?
– Presque. Je dîne chez mon copain Sacha, et il aimerait te rencontrer. À propos, c'est lui qui sait grosso modo qui tu es.
– Il n'a pas l'âge.
– Mais il a un père.
– La peste soit des pères!
– Il paraît qu'il t'a bien connu autrefois.
– Il s'appelle?
– Defermon.
– Avec un t à la fin?
– Non, sans t.
– Connais pas.
– Si son nom avait pris un t à la fin, tu m'aurais répondu l'inverse?
– Ça n'aurait rien changé.
– Pourquoi me l'as-tu demandé, alors?
– Pour le répertorier correctement dans la banque de données que je me suis fait greffer sur le cerveau. Souviens-toi, tu m'avais dit que j'étais un mutant.
– Casse-couilles! Sur ce, je vais chercher mes tampons et je me tire.
– Est-ce que tu ignores qu'on en trouve dans tous les supermarchés de Paris... et de sa banlieue?
– Je te vois venir.
– En effet, comment savais-tu que j'étais là aujourd'hui et que ta sœur serait sortie?
– KGB.
– Alors là, je m'incline. Mieux, je t'abandonne la place. Simplement, ne referme pas à clé en partant.
– À demain soir, donc.
– J'en parlerai à Jenny.
– C'est ça!
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