Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 27 sur 55

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Soudain, l'amour

Un

DEUXIÈME PARTIE

 

 

Où trouver le vrai style ?

 

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Un

 

IL RÊVE DE SON PÈRE. Le grand amphithéâtre de la Sorbonne grouille d'étudiants, tous de sexe masculin, qui semblent à peine sortis du lit, quelques-uns sont encore en pyjama, tandis que d'autres finissent de se raser. Juché sur l'estrade, elle-même exagérément rehaussée par des piles de livres, monsieur Périer-Lagrange, car tel est le nom de famille de Maximilien, réclame à grands cris le silence tout en faisant claquer au-dessus de sa tête un fouet de charretier, mais personne, sinon son fils, vêtu d'un anorak et de knickers de velours, ne semble lui prêter attention. Parvenu à quelques mètres de son père, Max se couvre le visage d'un passe-montagne de couleur rouge et sort d'une de ses poches un marteau d'escalade quand tout à coup le hululement d'une sirène fige chacun sur place. Toujours sous l'emprise du rêve, Max ne remonte que par lents paliers à la surface. Il ne peut faire mieux, bien qu'il ait saisi que ce n'est pas une sirène qui sonne l'alarme mais le téléphone. D'une main tâtonnante, il n'a pas eu le réflexe d'allumer sa lampe de chevet, il le cherche, le trouve, puis le tirant vers lui, il décroche. Sans lui laisser le temps de se réhabituer à la terre ferme, Meyer enchaîne les phrases à l'image d'une boîte à rythmes : le déménagement est remis au lendemain, la femme de Tracy l'a défendu bec et ongles, le nouveau contrat sera prêt mercredi, c'est à mourir de rire ce qui se passe, autour de moi ils pleurent tous Jospin, te voici en compagnie d'Arlette, Logane sur la ligne des puritains, on aura tout vu, mais rassure-moi je ne te réveille pas ? il n'est pas loin de midi mon salaud, ce n'est plus de ton âge de jouer les prolongations, sans compter que si tes amours t'empêchent de remplir tes obligations il va te falloir bientôt pointer au chômage... Max lui raccroche au nez. Il n'entre dans son geste aucune exaspération. Il a même failli remercier Meyer de l'avoir tiré d'un rêve qui aurait, sans son intervention, tourné au cauchemar. Max n'a mis fin à la communication que parce que les effluves de la nuit imprègnent encore les draps et qu'il ne souhaitait pas que les mots les dissipent. Le visage écrasé sur l'oreiller, il replonge dans le dédale de ses émotions. Toutes ne sont pas grisantes. Certaines, les plus insistantes, le poussent à douter de ce bonheur insoupçonnable voici encore quelques jours. Son instinct s'ébroue, reprend l'avantage, cherchant à lui faire admettre que l'ennemi ne peut s'identifier à sa personne. Qu'il y a du danger à ne plus être sur ses gardes. Max hésite, se débat. L'odeur de Jenny l'y aide. Comme on le fait d'une peau morte, il aimerait pouvoir s'arracher cette pesante expérience qui l'a toujours contraint à la défensive. Souviens-toi, seul, on risque moins qu'à deux, etc. Là-dessus, il décide de se lever, il met pied à terre et manque de trébucher sur la bouteille de champagne de Meyer qu'ils ont vidée jusqu'à la dernière goutte. À quelle heure dois-je aller chercher Jenny à la sortie de la clinique des sports ? essaie-t-il aussitôt de se rappeler. À quatre heures ou à cinq heures? Comme il hésite, il s'assied sur le rebord du lit et compose le numéro de la jeune femme. Elle est sur répondeur. Qu'importe, Max y sera pour quatre heures et, s'il s'est fichu dedans, il ne lui restera plus qu'à poireauter. Formidable ! Il y a si longtemps qu'il n'a pas eu l'occasion de se morfondre en faisant les cent pas. De peur d'être en retard, il arrivait toujours avec une bonne demi-heure d'avance à ses rendez-vous amoureux. Une fois, il avait même attendu une amie de sa mère plus de cinq heures. Pour rien. Dans son excitation à pouvoir enfin approcher une vraie femme, il avait seize ans, il s'était trompé de jour, et pas que d'un seul, de deux, puisque le lendemain, il n'avait pas été plus heureux. Lorsqu'elle parut enfin au jour dit et à l'heure fixée, ce fut pour lui reprocher la lettre dans laquelle, après l'avoir comparée à une déesse de l'Antiquité, le jeune Maximilien avait osé lui confier qu'il languissait de couvrir de baisers, nullement platoniques, sa poitrine fort avantageuse. Conviens-en, se dit Max, en poussant la porte de la salle de bains, tu as eu une jeunesse pitoyable.

– Que de bruit pour pas grand-chose... Mais je vous dérange, vous lisiez. Et pas un journal, un livre! Une denrée des plus rares même dans ce quartier dont on prétend qu'il est voué à l'étude. Quoi ? Faites voir. Je n'en crois pas mes yeux. Voilà qui est proprement stupéfiant. Le Balzac de Théophile Gautier... Vous allez sans doute penser que je vous mène en bateau, mais je vous jure que j'ai publié à la veille de la guerre un petit essai à propos de ce livre, essai qui m'a valu par la suite, sachez-le, nombre de désagréments mémorables.

– Avant la guerre! Mais quel âge aviez-vous ?

– Je suis né en 14, j'avais donc vingt-quatre ans en 1938. Il fallait que je sois aussi jeune d'ailleurs pour mettre en doute la qualité de témoin de Gautier. Vous permettez que je vous l'emprunte? Fichtre, j'ignorais qu'on pouvait désormais le trouver à si bas prix.

– On n'arrête pas le progrès.

– De grâce, n'invoquez pas le progrès. La science, seule, peut s'en réclamer. Moi-même, qui en profite, médicalement parlant, je m'interdis de l'évoquer quand il y va des choses de l'esprit. Dites-moi, y a-t-il eu un progrès depuis Balzac ? Je ne le pense pas. Quant aux effets du progrès sur la politique, permettez-moi d'en douter lorsque j'entends les hurlements de cette jeunesse.

– On aurait tort de lui reprocher de manifester ses sentiments.

– Nous nous comprenons mal. Loin de moi l'idée de refuser à la jeunesse le droit de s'insurger. C'est dans sa nature, et il serait dommage qu'elle se l'interdise. Je l'y ai plus d'une fois encouragée, sinon forcée.

– Quel métier exerciez-vous donc?

– En quoi un métier influencerait-il les opinions d'un homme? Sans remonter à la nuit des temps, je pourrais vous citer des patrons qui subventionnaient des mouvements subversifs et des ouvriers qui ont vendu leurs frères.

 

– Chacun ses souvenirs. Si je vous disais que j'ai connu des enfants qui souriaient quand leurs pères les frappaient et qu'au lieu de m'interposer, je passais mon chemin, trop content d'échapper aux coups, en déduiriez-vous que je suis lâche?

– Vous avez le goût de la provocation. C'est bien. Encore faudrait-il que vous ne vous trompiez pas de cible. Des métiers, j'en ai exercé plusieurs. Disons trois. Jusqu'à janvier 1941, j'ai enseigné. Puis, au printemps 46, après mon retour d'Allemagne, j'ai repris, pas seulement par piété filiale, je vous expliquerai pourquoi tout à l'heure si ça vous intéresse, l'affaire de mon père, un commerce de lingerie fine place de l'Opéra. Enfin, quand ma femme est morte, j'ai assuré jusqu'en 1997 les fonctions de trésorier auprès d'un organisme, le Secours populaire, dont vous avez peut-être entendu parler.

– Comme j'aime cette ville ! Savez-vous qu'il n'y a qu'à Paris que le hasard fasse se rencontrer des gens comme nous?

 

– Vous les entendez ? Vous entendez ce qu'ils crient? « Touche pas à notre république, Le Pen »... Ça devrait me réjouir, et pourtant ce slogan me ferait plutôt ricaner. De quelle république s'agit-il ? Et que feront-ils si d'aventure Le Pen y touchait?

– Ils pensent ce qu'ils disent.

– Sans doute. Comme mes condisciples à la Sorbonne qui hurlaient : « Le fascisme ne passera pas. » Je me suis souvent demandé où ils étaient passés, pas les fascistes mais tous ces cœurs généreux, quand on m'a tatoué ces chiffres sur le bras.

– Vous êtes juif?... Ou vous avez été résistant?

– Les deux. À ceci près que je n'ai été arrêté qu'en juillet 44 et qu'il régnait déjà une certaine pagaille parmi les surhommes. Aussi ont-ils pris pour argent comptant mes faux papiers. J'ajoute que j'appartenais à une famille agnostique, farouchement laïque, et que je n'avais en conséquence pas été circoncis. Mes parents n'ont pas eu cette chance, ils ont été dénoncés et déportés parmi les premiers malgré leur nationalité française. Que voulez-vous, leur réussite leur avait valu beaucoup d'ennemis.

– Qu'est-ce qui vous permet de penser que ces jeunes, qui manifestent en ce moment dans la rue, fermeraient les yeux si demain Le Pen s'installait à l'Elysée ? Je suis au contraire convaincu qu'ils se battraient. Ce sont les enfants qui font les guerres. Pas les vieux qui, eux, se satisfont de garder la maison.

– Attendez, je ne mets pas en cause leur bonne foi mais le bien-fondé de leur analyse. Laissons tomber les conditions économiques, politiques, ce serait trop facile de leur donner tort. Nous sommes en 2002, pas en 1933. Restons-en à ce qu'il y a de plus terrible chez l'homme, sa capacité à changer d'opinion comme de chemise au nom du sens des réalités. Pour le moment, ces enfants sont persuadés de combattre les partisans d'un nouveau national-socialisme. Ils sont pleins d'allant et de courage. Mais imaginez quelle sera leur réaction lorsqu'ils découvriront, à l'expérience, que le FN n'était qu'une baudruche, une machine à capter des voix dont la gauche, d'abord, et la droite, ensuite, ont tiré le plus grand profit. Il y a fort à parier que ces garçons et ces filles se jureront de ne plus donner dans le panneau. Lorsque l'ennemi reviendra en force, non pas sous la forme d'un mouvement englué dans le passé mais paré des atours de la sainte modernité, comme aux Pays-Bas où un homosexuel a pu sans complexe se déclarer raciste, nos jeunes gens dégrisés se laisseront faire, parce qu'ils seront devenus entre-temps réalistes.

– Je vous contredirai sur un point : l'histoire n'est pas toujours écrite par les foules, ou les masses si vous préférez, un seul homme qui dit non peut en changer le cours.

– Quel rêveur vous faites ! Je l'ai moi-même été jusqu'au jour où un brigadier de la police parisienne a ouvert le placard dans lequel se cachait ma petite sœur. Il n'était pourtant ni fasciste, ni raciste. Son épouse était même la femme de ménage de notre magasin. Quand je l'ai retrouvé après la guerre, il était l'un des dirigeants du syndicat CGT des personnels en tenue, les gardiens de la paix autrement dit.

– Encore une fois, je ne suis pas d'accord. Le fascisme, tel qu'il a été vécu en France, n'exigeait pas de la part de la population une adhésion à ses thèses. Il lui suffisait d'être craint et obéi.

– Je ne vous demanderai pas ce que faisaient vos parents...

– Vous le pourriez, les déportés ont tous les droits. Mes parents ont collaboré.

– Et vous leur avez fait payer en choisissant de devenir...

– Pas communiste, comme vous je le suppose, mais, oui, j'ai été ce que l'on pourrait appeler, pour aller vite, un anarchiste, un libertaire, et il me semble que je le suis resté.

– Pourquoi ne manifestez-vous pas avec eux?

– Pour deux raisons. La première, c'est que j'ai rendez-vous dans moins de vingt minutes avec une femme. Et la seconde, qui vous plaira davantage, c'est que je ne suis pas amateur de parodies. J'ai pour principe qu'on ne doit pas et qu'on ne peut pas prendre la rue impunément. Or, remarquez-le, les flics, qui sont au carrefour, laissent faire. Et ça, voyez-vous, si ça ne peut être interprété comme le signe que ces jeunes se trompent, c'est néanmoins la preuve qu'on les manipule. Non qu'on soit allé les chercher, ils sont venus d'eux-mêmes, mais maintenant qu'ils sont là, toute la classe politique va s'en servir. Y compris vos propres amis.

– J'ai rendu ma carte voilà déjà six ans et...

– Désolé de devoir vous interrompre, il va falloir que je vous fausse compagnie. Je ne supporte pas d'être en retard. Mais auparavant j'aimerais que vous me disiez quelle était l'autre raison qui vous a poussé à prendre la suite de vos parents.

– Les femmes, monsieur, les femmes. Je n'ai survécu à l'univers concentrationnaire qu'en espérant pouvoir leur consacrer le reste de ma vie. Au plus profond de ma détresse, je ne pensais qu'au jour où j'habillerais leur intimité de lingerie indécente.

– C'est vous qui devriez aller rejoindre le cortège, il y a toujours de jolies filles dans les manifestations.

– Vous avez raison, mais je me contenterai de les voir défiler à travers la vitre.

– Au revoir, monsieur.

– Bonne fin d'après-midi, et tous mes vœux de bonheur. Sincèrement.

– Oh, une dernière chose.

– Je vous en prie.

– Comment réagiriez-vous si ces étudiants manifestaient contre Sharon aux cris de « Palestine vaincra » ?

 

– Je me mêlerais à eux, le cœur gros.

– Comme votre sincérité me touche, je me dois de vous dire que j'ai menti à propos de mes parents.

– Je vous écoute.

– Comme vous, ils ont été communistes et résistants.

– Et vous vous appelez ?

– Stendhal.

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