Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 46 sur 55

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Soudain, l'amour

vingt

 

NICHÉE AU MILIEU D'UN PETIT BOIS d'eucalyptus et d'arbousiers, la maison, quoique moins mystérieuse que sur la photographie, ne les a pas déçus. Elle leur a paru aussi vivante et accueillante que si elle leur appartenait depuis toujours. La gardienne, qui s'occupe aussi du ménage et des repas, à condition que Monsieur et Madame veuillent bien se contenter de ce qu'elle prépare pour sa famille, ne sort pas d'un roman de Stephen King, comme s'est plu à le remarquer Jenny en pouffant. Avec non moins de satisfaction, Max a constaté qu'au surcroît d'un récepteur de télévision dernier modèle équipé d'un magnétoscope et d'un lecteur de DVD, il y avait un peu partout de quoi écouter de la musique, aussi bien dans le grand salon lambrissé de vieux chêne que dans les chambres uniformément tendues de velours turquoise. Compte tenu de l'heure, les amants ayant pris l'avion de midi, la gardienne a cru bien faire en leur préparant un en-cas des plus appétissants sur lequel, dès qu'ils se retrouvent seuls, Jenny se jette tandis que Max s'en va piller la cave.

 

– Max, prenons le café sur la terrasse.

– Tu es sûre? J'avais aussi commandé le soleil, mais ils n'ont pas dû enregistrer ma demande.

– Ça va se lever, regarde, il y a déjà du bleu entre les nuages.

– D'accord, mais fais attention, tu n'es pas assez couverte. Non, non, laisse, je me charge de porter les tasses. Tu as besoin d'autre chose?

– D'un peu de musique.

– À cette heure-ci, et vu le temps, il me semble que l'Allemagne, ce serait parfait.

– Quelque chose de vif, de toute façon.

– J'ai.

– Comment ça, tu as ?

– Tu devrais savoir que je suis un maniaque de l'organisation, et donc, en prévision de nos tête-à-tête langoureux, j'ai fourré quelques CD dans mon sac de voyage. Schumann, ça te dit? Personne ne l'a mieux joué que Catherine Collard.

– C'est une de tes anciennes?

 

– Assieds-toi, je reviens.

– Rapporte du sucre.

– J'ai déjà mis deux morceaux dans ta tasse.

– C'est encore trop amer. Ton café, il décrasse toujours un maximum.

– D'accord, du sucre. C'est tout?

– Tu permets que j'appelle vite fait Laura? Ce sera, je te le jure, mon seul coup de fil de tout le séjour.

– Dis-moi où tu as rangé ton portable, je vais aller te le chercher.

 

– Pas la peine, il ne me quitte jamais, même quand je ne m'en sers pas... Finalement, un gilet ne serait pas de trop. Tu le trouveras là-haut dans la chambre... Allô, Laura? Oui, oui, c'est fabuleux, et si tu voyais les lits, quasiment des paquebots... Dis-moi, est-ce que tu connaîtrais une pianiste qui s'appelle, merde, attends, quelque chose comme Vollard ?... Collard ! Catherine Collard, oui, c'est cela. Qu'est-ce qu'il faut que je sache sur elle? Évidemment que c'est à cause de Max! Je veux l'éblouir... Quoi? Intéressant. Bien, merci... Non, je me sens en pleine forme. Pas le temps maintenant, plus tard. Sois gentille, Laura, ça peut attendre. Je te rappellerai demain matin quand je serai seule, le concert vient de commencer.

– Ta sœur, ça va?

– Elle t'embrasse.

– Le téléphone, c'est fini. On est bien d'accord?

– Fini.

– Tu aimes?

 

– Beaucoup. C'est un vieil enregistrement, n'est-ce pas?

– En effet, il a été réalisé, je crois, en 1978, mais cette version a été entièrement remastérisée.

– On va faire quoi, cet après-midi ?

– Descendre sur la plage, peut-être?

– Tu crois qu'on arrivera à se baigner?

– Demain, on essayera, mais aujourd'hui, comme nous sommes encore en avril, c'est hors de question, n'oublie pas le proverbe, « En avril, ne te découvre pas d'un fil ».

– Il ne manquait plus que les proverbes !

– Et pourquoi pas ? L'esprit de sérieux et moi, ça ne colle pas. Sache que j'adore aussi faire les lignes de la main et lire l'avenir dans le marc de café. Même que je tiens ça d'André Breton. Une référence, non?

– Demain, c'est bien le 1er mai ?

– Exact. Le jour à compter duquel toutes les folies sont permises...

– Encore une connerie de ce calibre, et je t'émascule.

 

– Ouille ouille ouille ! Comme disait Stendhal, il est toujours périlleux de souffrir.

– C'est quoi, le morceau qu'on écoute?

– Une sonate, la numéro 2.

– Ne m'en veux pas, mais je sens que je vais piquer du nez et faire une petite sieste. Tu ne me raconterais pas une histoire pour m'endormir? Une histoire de mai, bien entendu, parce que celles d'avril...

– Tu réclames l'impossible. Mes histoires de mai ne sont pas des berceuses. Nous-mêmes, à cette époque, on ne dormait guère.

– Invente.

– Tu me paies combien? Ne grimace pas, je plaisante... Il faut que je me concentre. Tu entends ? Mon moteur de recherche s'est mis en marche. Quoi? Que vois-je? Une histoire pour la sieste de mademoiselle Jenny. Problème, elle ne date pas précisément de mai, mais à deux mois près c'est tout comme. OK?

– Si elle est drôle, je prends.

– Je peux t'abord te poser une question?

– Pose, pose.

– Est-ce que tu sais qu'il y a eu au mois de juin de cette année-là des élections législatives ? Non... Sans importance. Je vais te résumer la situation. Les unes après les autres, les usines recommençaient de tourner à la grande satisfaction des syndicats qui n'avaient jamais accepté cette grève générale, les étudiants s'étaient remis à préparer leurs examens, l'essence, qui avait manqué, coulait de nouveau à flots, et la droite, en raflant la grande majorité des sièges à l'Assemblée, venait de rassurer la majorité qu'on qualifiait de silencieuse, si bien que chacun ne pensait plus qu'à ses vacances, mis à part, ça va de soi, les gauchistes de tout poil qui rêvaient toujours d'en découdre, persuadés que mai n'avait été que le prélude d'une révolution inévitable...

– Dis donc, ce n'est pas très rigolo comme histoire.

 

– Ce n'est pas l'histoire, mais son point de départ. L'histoire, la voici. Il était une fois une cinquantaine de Parisiens qui, sentant la guerre civile venir, décidèrent de se retirer loin de la grand-ville afin de s'y préparer dans le plus grand secret. Un beau matin de juillet, les voici partis, non pas pour le maquis, mais presque, puisque dans l'une des camionnettes, qui composaient leur convoi hétéroclite, quelque gendarme soupçonneux aurait pu découvrir l'arsenal que ces jeunes gens avaient réussi à rassembler par des moyens sur lesquels je ne m'étendrai pas. Par chance, sans doute parce que la maréchaussée, surchargée de travail en mai, s'adonnait, elle aussi, aux joies du farniente, aucun barrage, aucun contrôle n'entrava la bonne marche de l'expédition. Moyennant quoi, nos vaillants guérilleros débarquèrent sans coup férir dans un hameau abandonné de Corrèze que le papa d'un des leurs avait, l'année précédente, racheté pour une bouchée de pain. Las, une fois sur place, nos héros ne prisèrent que modérément l'absence de confort et surtout l'éloignement de toute source de ravitaillement. C'est ainsi que quelques-uns d'entre eux, quoique professant par conviction ouvriériste la plus grande méfiance envers la paysannerie, préconisèrent d'utiliser les fermes environnantes comme bases d'appui. En clair, comme épiceries. La décision fut mise aux voix, et une majorité d'affamés fit le reste. Il allait cependant de soi que nous ne devions sous aucun prétexte nous faire connaître comme apôtres de la libération des masses. En conséquence, nous choisîmes d'envoyer aux bouseux ce que nous avions de mieux, la seule DS de notre flotte et nos trois plus jolies camarades qui paieraient comptant ce qu'on leur proposerait. Mais les paysans, qui nous épiaient, savaient très bien à qui ils avaient affaire. Et le premier à recevoir notre trio, se rappelant la Résistance, la vraie, celle qu'avaient menée les guérilleros communistes de Guingouin, leur réserva le meilleur accueil. À charge pour nos ambassadrices de raconter ce qui s'était passé à Paris, cette maudite capitale qui se fichait du sort des damnés de la terre. Il faut savoir que, dès le début mai, le relais local de télévision avait cessé d'émettre à la suite d'un gros orage et que, par la faute de la grève générale, aucun technicien n'était venu le réparer. Chacune de nos trois camarades y alla de son récit, d'autant plus volontiers que le paysan aux anges veillait à remplir régulièrement leurs verres. Après ça, la famille tout entière leur demanda ce qui leur ferait plaisir. Des poulets, si vous en avez. On n'en manque pas, et des nourris au grain. Et quoi encore? Des conserves. Pour ça, il vous faudra descendre au bourg. Mais on va vous dépanner avec des tomates et des radis. Quant aux poulets, on vous les portera ce soir. Tu dors ? Presque, hein ?.. Dommage, tu vas rater le clou du spectacle. Imagine nos têtes lorsque, à six heures du soir, alors que nous étions prêts à faire rôtir ces volailles, forcément divines, sur le grand feu que nous avions allumé dans l'une des cheminées, la femme du paysan nous apporta une cage dans laquelle se serraient six poulets encore vivants... Et dire qu'aucun de nous, qui complotions la destruction violente du vieux monde, ne voulut ou ne sut leur tordre le cou!

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