Soudain, l'amour
Vingt-sept
LE VENT BOULEVERSE leur programme. Comme pour rattraper son retard, il ne s'embarrasse d'aucune trêve, ne marquant ni mollesse ni fléchissement, il est fort, impétueux, hargneux, et les nuages, troupe désorganisée, s'enfuient sans s'attarder en direction des plaines céréalières. Jenny décrète illico la remise à plus tard des distractions en chambre. À moins d'une journée de notre départ, et alors que se remontre le soleil, tu m'accorderas qu'il y a mieux à faire que de batifoler dans un lit qu'on retrouvera de toute façon ce soir. En écho à l'enthousiasme de Jenny qui rassemble déjà ses affaires de plage, Max, sans quitter l'écran des yeux, hoche la tête avant d'esquisser, visage toujours aussi peu expressif, le geste de rabattre le couvercle de l'ordinateur. En se retournant vers son amant pour lui demander s'il compte se baigner, Jenny entrevoit d'un simple coup d'oeil le danger. Ma fille, cet homme est en train de regretter sa solitude, ne lui facilite pas la tâche. Max est maintenant debout. S'il prend tout de suite son blouson, ce sera la preuve qu'il ne s'oblige à te suivre que par compassion, parce qu'on ne doit pas contrarier une malade. Empêche-le de le faire. Oblige-le à rester. Traite-le durement. Il ne s'en sentira que plus seul, plus fort. Et plus amoureux. On y va? demande Max en enfilant son blouson. Jenny éclate de rire.
– Comme quoi, j'ai eu raison de te forcer à rester.
– Vraiment?
– Oui, ça me plaît beaucoup ce que tu as écrit.
– Pour une fois, c'est venu tout seul. La scène s'est construite sans que j'y pense.
– Alors, tu me vois comme ça? Impertinente, coquette, roublarde... ?
– Pas tout le temps. Mais quand tu es mal à l'aise, oui, tu ressembles à Anna, ou plutôt c'est Anna désormais qui te ressemble.
– Je devrais protester mais, au fond, je suis tout bêtement ravie. Me voici dans un film.
– À ceci près que tu n'y es pas tout entière.
– C'est-à-dire? Qu'est-ce que tu me reproches encore?
– Ce n'est pas un reproche.
– D'accord, mais tu as enlevé quoi?
– Je t'ai faite moins vulgaire que tu sais l'être lorsque tu veux me troubler.
– C'est fantastique, ça! Dès qu'une femme emploie les mots des hommes, on la dit vulgaire. Merde, c'est quoi, cette hypocrisie?
– Encore une fois, Jenny, tu ne m'écoutes pas. J'aime la vulgarité, elle est le signe que nous vivons, que nous savons que nous sortons d'un trou pour y rentrer en fin de partie...
– Tu deviens trop verbeux. Dis les choses plus... vulgairement. Ça te fait pourtant bander, hein, une femme qui te parle de son cul?
– Si je la désire, oui. Reste que je ne désire pas toutes les femmes. Et puis, je n'identifie pas forcément le sexe à la vulgarité. Laquelle va au-delà, fout en l'air tous les codes, toutes les règles, tout ce qui diminue l'individu en l'obligeant à choisir ses mots, en le rendant prisonnier d'un vocabulaire qui n'est pas spontanément le sien.
– Explique. Donne-moi un exemple.
– Je pourrais t'en donner mille.
– Un seul suffira.
– Tu as lu Bukowski?
– Non, mais je sais qui c'est. Laura m'en a assez parlé.
– Une fois, je suis tombé sur lui à la télé. Dans une émission littéraire. J'ai oublié qui étaient les autres écrivains en face de lui, de pauvres merdes sûrement, mais je me souviens parfaitement qu'à un moment donné, Bukowski s'est levé et qu'il est allé soulever la jupe de la femme savante qui lui faisait face et qui n'arrêtait pas d'enfiler les lapalissades...
– Donc, la vulgarité contre les femmes, mais pas l'inverse?
– Pour qui me prends-tu? De nous deux, c'est moi qui suis le plus hostile à la société des hommes... Tiens, je vais te raconter une autre histoire. Moins ancienne. Et dont tu auras beaucoup de mal à prétendre qu'elle dessert ta cause. C'était l'année dernière, à New York. A un colloque de la Columbia University sur Sade. Ne me demande pas ce que j'y faisais. Je l'ignore. J'ai poussé une porte et je suis entré, voilà tout. C'était un Français qui pérorait à la tribune. Un ex-surréaliste, je crois. D'après le programme, ce monsieur était censé nous éclairer sur les dessous des Cent vingt journées... C'était d'un chiant! On aurait cru entendre un théologien. Tout à coup, une Noire a bondi sur l'estrade et l'a interpellé. En anglais, bien sûr. Avec un fuck tous les trois mots. Et tu sais ce qu'elle voulait savoir? Si ce spécialiste de Sade s'était fait chier sur la tête pendant qu'on lui broutait le paf. Eh bien, vois-tu, grâce à cette vulgarité, la vérité a enfin fait son entrée dans ce colloque.
– Pas mal! Cela dit, pourquoi as-tu gommé ma vulgarité ?
– À cause de la censure, pardi.
– T'es lâche, alors?
– Autant que toi.
– Allez, monte, je suis pleine d'idées sales.
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