Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 2 sur 55

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Soudain, l'amour

Deux

 

AVENUE DE L'OPÉRA, Max Logane hésite entre un taxi et le métro. Quelques secondes, guère plus. C'est sous terre que ça se passe, camarade, pas le cul posé sur la banquette arrière d'une Mercedes. Va pour le métro et la station Pyramides ! La foule manque à Max Logane. Sous le tilleul de son ancien presbytère, il lui arrive d'avoir la nostalgie de la nasse. Dans le coude à coude, il se reprend à haïr les marionnettistes qui tirent les ficelles. Et puis, tu as du temps devant toi. Ce n'est qu'à dix-huit heures que tu dois retrouver au bar de l'hôtel Regina le journaliste qui désire t'interviewer sur l'assassinat du notaire Jelen. Voici Max Logane sur le quai. La rame arrive. Et s'il en descendait quelque nymphette? se dit Max Logane en s'empêchant de croiser les doigts. Raté. Il n'est bousculé que par des touristes japonais en quête des usines à soupes de la rue Sainte-Anne. Bien qu'il puisse encore monter dans le wagon de tête, il lui tourne le dos et s'absorbe dans la contemplation des grandes affiches publicitaires. Chercherait-il à en percer le secret de fabrication? Se livre-t-il à quelque analyse du sens ? Il pourrait en donner l'impression mais, en réalité, il ne les voit pas. Elles ne lui apprendraient rien qu'il ne sache déjà. La chanson n'a pas varié malgré l'arrivée de nouveaux arrangeurs sur le marché. Il s'agit toujours d'acheter pour mieux se vendre et de vendre pour mieux appauvrir l'acheteur. Max Logane a autre chose en tête qu'un constat sociologique. Il s'efforce, sans s'aider du plan mural, de reconstituer mentalement le tracé d'une ligne de métro. Celui de la 7 en direction du sud de la capitale. On se tromperait de nouveau en se fiant aux apparences. Cet exercice de mémoire ne vise pas à rassurer Max Logane sur l'état de ses neurones. Il ne se sent pas menacé par le gâtisme. Sa conversation l'atteste assez. C'est l'histoire de sa vie qu'il est en train de se remémorer. Il essaie de se rappeler à quel endroit précis de cette ligne il aura été le plus heureux. Est-ce à l'île Saint-Louis, station Pont-Marie, du temps où, se faisant passer pour un intime de Julian Beck, il avait mis le grappin sur une actrice richissime, jamais en panne d'audaces, qu'il avait par manière de plaisanterie surnommée Vanina Vanini ? Ou, quinze ans plus tard square René-Le-Gall, station Gobelins, quand il rejoignait pour de furieuses embrassades l'épouse d'un ministre de Fabius épouvantée de se découvrir amoureuse d'un malappris, antisocialiste fervent, tandis que lui-même, cessant d'imiter le trop prévisible Julien Sorel, tombait sous le charme de ses yeux blessés ? Dans ces années-là, Max Logane ne s'éprenait plus que des femmes frisant comme lui la quarantaine. À défaut de leur dire la vérité, plus d'ailleurs par jeu que par nécessité, il se satisfaisait de pouvoir au moins partager avec elles le fonds commun de leur génération, le rock and roll, Godard et Pollet, le Living Theater, les ultimes mélos hollywoodiens, Francis Ponge, ou la mode des happenings. Max Logane n'a pas refermé la porte des liaisons éphémères. Il ne s'est pas replié sur lui-même. C'est le hasard qui l'évite. Peut-être aussi qu'il ne sait plus comment l'amadouer? Quand l'envie lui vient de reprendre la main, de coller davantage à ce qui s'entend, se joue, se dit, et qu'il quitte sa vallée de l'Ardèche pour une escapade à Lyon, Avignon ou Marseille, il réintègre sa maison, encore plus désabusé mais le sac de voyage bourré de DVD. Preuve qu'il n'est pas hostile au progrès technique grâce auquel resurgissent, comme neuves, des images qu'il craignait disparues. Il lui arrive alors de penser qu'il a plus de chance que Stendhal dans son consulat de Civita-Vecchia. Contraint de s'intéresser aux cargaisons que transportaient les grands voiliers mouillant sous ses fenêtres afin d'en livrer à son imbécile de ministre l'inventaire précis, le malheureux diplomate courait ensuite se réfugier dans l'évocation solitaire de ses soirées à la Scala, en s'aidant des partitions que lui procurait un antiquaire de Rome. Ce sentiment d'être logé à meilleure enseigne que son cher Stendhal ne dure guère. Max Logane retourne vite à la seule théorie dont il ne s'est pas débarrassé : on n'écrit de grands romans qu'après les avoir vécus, fût-ce en imagination.

 

– Un express... Serré, s'il vous plaît... Une seconde, vous auriez des cigarettes?

– Des blondes, uniquement.

– Pas de gauloises ?

– Il est sourd, le client ? Je n'ai que des blondes.

– Pourriez-vous répéter?

– Vous cherchez à me faire marcher, hein?

– Plus fort, je n'entends pas.

– Y a pas écrit Tabac, là sur le front! Non, mais des fois !... Bon, je recommence, je n'ai que des blondes, compris ? Et maintenant je vais vous chercher votre café, et basta.

– Excusez-le, monsieur, son cheval n'a même pas fini la course. Du coup, il n'est pas à prendre avec des pincettes.

– Tandis que le vôtre, j'imagine qu'il a gagné?

– Je n'ai pas joué aujourd'hui, je me suis levé trop tard. Une gitane, ça vous dirait?

– Je ne dis pas non. Merci. Et bon appétit!

– J'ai presque fini, je mange peu dans la journée, je me rattrape la nuit. Vous êtes de passage dans le quar tier ?

 

– Pourquoi, vous connaissez tout le monde?

– Presque... Je passe mes après-midi dans ce bar et j'ai l'œil.

– Voilà un bon métier, physionomiste de bistrot. Et vous gagnez bien votre vie ?

– Je ne me plains pas. Je ramasse souvent la mise.

– Ah!

 

– Ne vous trompez pas, les canassons, c'est juste pour exercer mon intuition. Non, mon gagne-pain, c'est le poker. Et vous, vous aimez ça, le jeu?

– Modérément.

 

– Mais vous jouez quand même, j'en suis certain.

– À quoi le voyez-vous ?

– J'ai l'œil, vous ai-je dit.

– Et à quoi je joue, d'après vous?

– Aux échecs, non?

– Perdu.

– En bourse, alors?

– En ai-je l'air?

– Non, pour autant qu'on puisse se fier à votre allure, mais je n'en démords pas, vous aimez le jeu.

– Si je voulais me moquer de vous, je vous dirais que je joue au pharaon...

– C'est un vieux jeu italien, n'est-ce pas?

– Vous en savez des choses.

– Cette fois, oui, vous vous moquez de moi.

– Je peux vous emprunter l'un de vos journaux?

– Lequel ? L'Équipe ou Le Figaro?

– L'Equipe.

– Volontiers... Donc, vous faites du sport, ou vous en avez fait.

– Je vous parais si décati pour que vous me classiez parmi les croulants?

– Si je vous réponds par la négative, vous allez penser que je vous flatte. Eh bien oui, c'est vrai que je vous vois mal courir le marathon.

– À cause de ma canne?

– J'aurais tort de le penser. Je vous ai vu entrer, et j'ai pu observer qu'elle ne vous était pas d'une grande utilité. Elle ne doit vous servir que pour tromper votre adversaire. Pour l'apitoyer.

– Avant de jouer au poker, vous faisiez quoi?

– J'enseignais la philo.

– Détestable profession.

– Chic, alors, voilà bien la sorte de procès dont je raffole en fin de repas.

– N'espérez rien de tel. Je ne tiens pas à ce que l'on discute mes convictions.

– Soit, pas de débat! Mais dites-moi au moins pourquoi joueur de poker est un état préférable à celui de professeur de philo?

– Je ne vous réponds qu'à cause de la gitane. N'en profitez pas pour me donner la réplique. Donc, l'argent étant selon moi le moteur de l'existence, lorsque vous misez, c'est votre vie que vous mettez en jeu. Pas celle de vos élèves. Si j'en avais le pouvoir, je frapperais d'interdit l'enseignement de la philosophie. À cause de vous et de vos semblables, des milliers de jeunes niais finissent banquiers, ministres, professeurs d'université en citant Hegel ou Heidegger qu'ils se seront contentés de parcourir sans les comprendre.

– Je vais tout de même vous dire une chose qui vient à l'appui de votre thèse... J'aurais pu enseigner en fac, j'avais le bon profil, deuxième à l'agrég et un doctorat avec la mention qui compte, et pourtant j'ai choisi le lycée. Savez-vous pourquoi? Parce que j'avais l'ambition de pervertir les jeunes esprits.

– En somme, vous étiez un saboteur conscient.

– Oui, mais j'ai échoué.

– Moi aussi.

 

– Quoi, j'ai bien entendu? Vous aussi, vous avez été prof? Ça, c'est trop fort. Et ce qui serait encore plus fort, ce serait que vous eussiez enseigné la philo. Un bon mouvement, avouez.

– Prof? Certainement pas. Non, je bricolais dans l'idéologie. Attention, pas dans la grande. Mon domaine, c'était l'éloge des tabous.

– Et vous y avez renoncé ? Vous n'écrivez plus ?

– J'écris encore à mon propriétaire, à l'inspecteur des impôts... Pour tout vous dire, je n'ai pas toléré que mes lecteurs, du moins ceux qui prenaient la peine de se référer à mes écrits, se servissent de mes opuscules afin de justifier leur répugnante courtisanerie. La déréglementation des sens à laquelle j'appelais devenait sous leur plume le moyen le plus sûr de faire carrière sans mauvaise conscience.

 

– Il est peut-être temps qu'on se présente, même si on n'est pas appelés à se revoir. Je m'appelle Jean-Jacques Fleury mais, pour mes partenaires de jeu, je suis Jiji, tout simplement.

– Je peux encore vous soutirer une gitane ? Tenez, je vous rends votre journal, finalement je n'ai plus envie de le lire. Je viens de me rappeler que j'avais un rendez-vous.

– Ma compagnie vous déplaît-elle à ce point?

– Mais non! Comment le pourrais-je d'ailleurs? Mine de rien, vous m'avez donné une idée.

– Et, bien sûr, vous n'allez pas me dire votre nom.

– Si vous y tenez... Disons que je m'appelle Forgues.

– Pas de prénom?

– Hélas ! oui... Robert. Pour autant, n'essayez pas Bob, je suis allergique aux diminutifs.

– Vous n'êtes pas le Robert Forgues de...? Pas celui que je lisais lorsque j'étais étudiant? Comment s'appelait déjà votre apologie de Reich et du Velvet Underground? Un titre des moins ordinaires, me semble-t-il... N'était-ce pas quelque chose comme Orgasmons-nous ?.. Bizarre, je ne vous imaginais pas ainsi... Vous reprenez un café? À moins que vous préfériez un cognac? C'est ma tournée.

– Il faut que j'y aille. D'ailleurs, votre gitane, je ne vais pas la fumer tout de suite. Je la garde pour plus tard. Comme ça, je penserai à vous.

– À quoi jouez-vous ?

– Vous êtes obstiné.

– Ça dépend avec qui. Mais j'y songe, êtes-vous libre, ce soir? Vous m'accompagneriez. Ce ne devrait pas vous ennuyer. La partie est organisée par un avocat très connu.

– La vue des cartes me donne la migraine.

– Comme je ne vous crois pas, je vous écris mon numéro de portable sur L'Équipe. Qui sait, peut-être que l'envie de le lire vous reprendra et qu'ensuite, autre miracle, vous me téléphonerez?

– Puisque vous insistez... Eh bien, au revoir, monsieur le joueur de poker.

– Au plaisir, monsieur Forgues, quoique à la réflexion je doute que vous soyez le vrai Robert Forgues. Aussi permettez-moi encore une question.

– La dernière, alors.

– Après avoir cessé d'écrire et avant de devenir l'homme à la canne, comment avez-vous occupé votre temps? Je veux dire, quel métier avez-vous exercé? C'est qu'il faut bien faire bouillir la marmite. Je pencherais pour espion, ou, sans vouloir vous offenser, pour prestidigitateur...

– Un peu tout ça, et plus encore.

– Et les cheveux, vous les portez aussi longs depuis que vous avez adopté une identité qui n'est pas la vôtre ?

 

– Navré, vous n'aviez droit qu'à une question. Dans mon jeu, il n'y a pas de joker. Il n'y en a jamais eu.

 

– J'écoute toujours mes messages et je leur donne suite.

 

– Il n'y aura pas de suite.

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