Soudain, l'amour
Chapitre Dix
MAX NE MANQUE PAS DE PRENDRE en mauvaise part la réaction de Jenny à l'annonce du résultat de l'IRM. Elle l'a applaudi aussi machinalement qu'un congressiste sommé de considérer la défaite électorale de son parti comme la promesse d'une revanche victorieuse. Le chiffon rouge, qu'elle s'était plu à agiter sous le nez de son amant, n'avait été qu'une ruse, elle savait par avance que l'IRM serait négative. Au vu de ses analyses de sang, les médecins, toujours deux en de telles occasions, avaient dû évoquer une autre piste sur laquelle elle s'était d'instinct refusée à entraîner son amant. De quoi peut-il bien s'agir si elle n'a pas voulu partager son secret? Une chose surprend tout de même Max. Comment Jenny a-t-elle obtenu qu'on lui ordonne un tel examen? Il y réfléchit pendant que la jeune femme s'isole près d'une fenêtre pour appeler sa mère. Mais pourquoi les médecins se sont-ils laissé manœuvrer? Il se représente hâtivement la scène, ils sont là en face d'elle guettant ses réactions, alors qu'elle ne pense qu'à celles de l'homme qui l'attend à la sortie. Elle a encore à l'esprit le récit de l'agonie de ses deux amis, elle connaît sa répugnance à se trouver en face de la mort, elle veut lui éviter pareille situation. Aussi a-t-elle dû feindre de douter du diagnostic, puis évoquer, comme pour le repousser, cet accident de moto, et le rendre responsable de ce taux anormal de globules blancs. Les médecins sont des hommes ordinaires, ils ont femmes et enfants, ils connaissent le pouvoir des mots imprononçables. D'un regard, ils se sont convaincus que si l'inutilité de l'IRM pouvait désangoisser leur patiente, ils mettraient à profit ce temps pas forcément perdu pour solliciter l'opinion d'un spécialiste. Max se doute que sa reconstitution ne tient pas debout, qu'elle ferait rire un étudiant de première année, mais il aimerait tant que la réalité s'accordât pour une fois à la fiction qu'il n'envisage pas d'autre explication. Il oublie que les femmes amoureuses savent interpréter le moindre froncement de sourcils.
– Tu fais une drôle de tête. Ça ne va pas?
– Ma hanche.
– Il va pleuvoir? J'aimerais, comme ça on passerait tout le week-end sous la couette.
– Ta mère, elle a réagi comment?
– Elle n'était pas inquiète d'après ce qu'elle m'a dit. Dans la famille, il paraît qu'il n'y a jamais eu de tumeurs, et comme elle est fana de génétique, il lui paraissait logique que sa grande fille y échappât.
– Et toi, tu es soulagée?
– Pourquoi me demandes-tu ça?
– Je ne sais pas, c'est juste que ta réaction m'a étonné.
– Tu voulais quoi? Que je saute au plafond, que je pleure de joie?... Ou alors que je t'oblige à me faire l'amour? Ça te faisait bander, la petite blouse bleu ciel?
– Je bande toujours quand je te vois.
– On y retourne si ça te tente.
– J'ai une meilleure idée.
– C'est une remarque que tu affectionnes, ça.
– Pardon?
– À un moment donné, tu as toujours la meilleure idée. Fais attention, un jour je fatiguerai à force de ne pas l'avoir, moi, la meilleure idée.
– D'accord, j'enregistre. On est le combien? Le 26, non?... Donc, ça fait dix jours que nous nous sommes rencontrés. Eh bien, c'est un anniversaire qui se fête.
– Tu m'invites à La Tour d'Argent?
– Je ne fréquente pas les cantines à pingouins.
– Qu'est-ce que tu me proposes alors?
Une assiette de fromages, un verre de rouge, puis une virée dans les boutiques de mode.
– Tu veux t'acheter un costard?
– Arrête... C'est toi qui vas renouveler ta garde-robe.
– Chez qui je veux?
– Ça va de soi.
– Avec le fric de Meyer?
– Non, hier, j'ai touché un arriéré de solde.
– Un arriéré de quoi?
– T'occupe, j'ai du fric.
– Je t'avertis, si je me lance dans la consomme, il ne t'en restera pas des masses.
– C'est exactement ce que je souhaite être: un homme ruiné. Et puis, ce sera l'occasion de faire plein de vilaines choses dans la cabine d'essayage.
– Il faut m'acheter plus que des fanfreluches pour m'émoustiller, monsieur l'arriéré...
– Un tailleur ferait-il l'affaire?
– Dans ces conditions, je t'épouse.
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