Soudain, l'amour
Dix-huit
LE TÉLÉPHONE SONNE. Max jette un coup d'oeil à sa montre. Ce doit être Jenny, elle va se décommander, tant mieux. Il décroche. Il s'est trompé. C'est Schmidt qui lui résume d'une voix ennuyée le dossier scolaire de Laura: le parcours typiquement banal de la bonne élève, premier accessit au concours général de français, mention très bien au bac, une des mieux notées de sa khâgne, a toutes les chances d'intégrer Normale, franchement qu'est-ce qui t'excite là-dedans? Rien, sauf que j'ai un faible pour les bûcheuses surtout quand elles enlèvent leur petite culotte, répond Max. Ne flashe pas trop sur elle surtout, c'est Bronstein qu'elle lit de préférence à Sade. Pardon? Eh oui, mais ce n'est pas tout. Le seul élément cocasse dans cette histoire, poursuit Schmidt, c'est que ta khâgneuse a Martinet en philo. Je ne vois pas ce qui te fait poiler là-dedans, Martinet cumule tous les emplois dans la famille sectaire. Justement, c'est ça qui est jubilatoire. Sous-titre, je ne comprends pas. Tu n'as pas l'air de savoir que ton fantasme en jupons milite à Lutte Ouvrière, alors imagine ce que ça doit donner avec Martinet, VRP de la boutique Lambert. Qu'est-ce que tu déconnes, Schmidt, LO se méfie de tout ce qui pense, tu es sûr de toi? Absolument. À ce compte-là, la classe ouvrière est foutue, bon, mais merci, Schmidt, et à un de ces quatre. Après avoir raccroché, Max regarde de nouveau sa montre, puis allume une cigarette et monte le son de la télé. Laura en clone d'Arlette, nous voilà bien, il va falloir que je révise mes classiques. Tiens, ma canne ne s'est pas trompée, il pleuvra cette nuit. Et si j'abandonnais maintenant que je sais où je vais ? Pas question. Sans les deux sœurs, je me connais, je ne finirai pas ce scénario. En fin de compte, c'est Zola qui avait raison. Si tu ne montes pas dans la locomotive, autant rester en gare et observer les voyageurs qui arrivent ou qui partent. Zola! Putain, d'où je le sors, celui-là ?
– Je suis en retard.
– Qu'importe, l'essentiel est que vous soyez là, devant moi, et que je...
– Je suis venue à pied, et j'ai oublié l'heure.
– Vous voulez boire quelque chose?
– Non, merci. Vous avez remarqué?
– J'allais le dire. Le blanc vous va à ravir. Je suis ébloui.
– N'exagérez pas.
– Je peux tout de même dire que...
– Contentez-vous de me remercier pour m'être pliée à votre caprice.
– Ce n'est pas à moi de le faire mais à vous.
– Pardon?
– Mais oui, si je n'avais pas insisté, vous ne porteriez pas cette robe. Les pantalons, c'est bon pour les autres. Celles qui n'ont pas de jambes.
– Je n'aime pas beaucoup vous entendre parler de cette façon. Je suis une femme, ne l'oubliez pas.
– C'est vous qui l'oubliez. Certes, vous êtes une femme, mais vous n'êtes pas toutes les femmes, comme je ne suis qu'un homme, et sûrement pas tous les hommes. Les catégories, les communautés, les familles, quelles qu'elles soient, me répugnent.
– Ça veut dire quoi, ça? Que je dois vous plaire, point barre?
– Jenny, ne cherchez pas à me donner le mauvais rôle. Ce n'est pas à moi que vous devez plaire mais à vous-même. Si vous ne tirez pas de plaisir de ce que vous êtes, si vous ne jouissez pas de votre singularité, vous finirez par vous détester. Apprenez donc à vous aimer.
Voilà une soirée qui commence mal.
– Je me tais.
– Oui, c'est ça, taisez-vous. Vous parlez trop d'ailleurs. Je ne suis pas montée dans cette chambre pour subir vos discours. Bien sûr que je me sens belle et désirable dans ma robe, bien sûr que je l'ai misé pour qu'on me regarde, qu'on me convoite, qu'on mouille, qu'on bande pour moi. Je suis trop crue? Je vous choque? J'espère que oui, car mon plaisir, je ne le prends pas devant un miroir.
– Avec moi, ce sera à vos risques et périls. Eh bien, qu'attendez -vous pour retirer votre robe?
– Non, c'est à toi de le faire, Logane.
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