Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 19 sur 55

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Soudain, l'amour

Dix-neuf

 

JENNY S'EST ASSOUPIE au creux de l'épaule de Max. Lui ne dort pas. Il réfléchit. La respiration silencieuse de la jeune femme l'intrigue. Toute trace d'animalité fébrile semble l'avoir quittée. Ni soupirs, ni gémissements. Cette quiétude jure avec l'image qu'il s'en est faite pendant qu'elle prenait possession de son corps. La conquérante aurait-elle déposé les armes ? Sans autre bruit que le sifflement du briquet, Max parvient à allumer une cigarette. Les premières bouffées ne dissipent pas son malaise. Entre les mains de Jenny, il s'est contenté de suivre le mouvement. Il a été un amant sans initiative. Il n'a su que lui faire maladroitement écho. Aussi finit-il par se convaincre que Jenny aurait pu tirer son plaisir de n'importe quel homme. Ou de n'importe quoi. Oui, c'est ça, il n'aura été qu'un godemiché. Une illusion. Rien de plus. Comme chaque fois qu'il regrette son manque d'audace, Max en vient vite à en attribuer la faute à autrui. C'est aussi chez lui le signe de la débandade. Un mauvais sourire se dessine sur ses lèvres. Demain, à l'évidence, ils ne seront plus ensemble. La cigarette lui brûle soudain les doigts, il la jette dans le verre de gin qu'il sirotait avant que Jenny frappe à sa porte. Il ne lui reste plus qu'à réveiller la jeune femme et entamer le sempiternel processus de séparation. En même temps qu'il retire son épaule, Max se penche vers elle, la regarde et découvre presque sous le sein droit une petite auréole de chair tuméfiée. La marque indélébile d'un coup de feu, sans doute une balle de 6,35, voire d'un calibre inférieur. Comme transfiguré, Max effleure d'un baiser léger la cicatrice. Son imagination rattrape le temps perdu. Avec force. Elle lui dicte sa conduite. Tu ne peux que tomber amoureux d'une femme que la mort a mordue. Ça sonne trop bien pour que Max se juge ridicule. L'imagination a toujours raison. Pas question d'attendre que Jenny ouvre les yeux. Autant profiter de la situation et lui refaire l'amour alors qu'elle est sans défense et qu'il s'est résolu à prendre le risque de se dévoiler.

– Je n'en reviens pas.

– Moi non plus.

– On recommencera?

– J'ai faim.

– Moi pareil, mais sans doute pas de la même chose.

– Cette chose-là, tu ne l'obtiendras qu'après le dessert.

– On ne peut pas se faire monter à bouffer dans la chambre ?

– Je crains que non. Ce n'est qu'un hôtel.

– Mais ils servent des petits déjeuners. Il leur reste peut-être du pain, des croissants, des oeufs, que sais-je?

– OK. Je téléphone... Allô, c'est la chambre 27. Dites-moi, est-ce qu'il vous serait possible de me préparer une omelette?... Oui, je comprends, vous n'êtes pas équipés pour. Et du fromage, vous en avez ? Non. Quoi? Que de la confiture et du beurre! Mais j'en fais quoi si vous manquez de pain?... Des biscottes! Bon, d'accord mais mettez-en beaucoup. Et apportez aussi une bouteille de sauternes... Ça non plus, vous n'en avez pas. Décidément ! Alors, mettez du porto. Je suis sûr que vous en trouverez au bar. Excellent. Je vous attends... Voilà, c'est réglé, ma chère. Façon de parler parce qu'on ne va pas risquer l'indigestion.

– Je suis quoi, moi ici? Une clandestine?

– Je n'allais tout de même pas lui raconter ma vie.

– Elle ne te plaît pas, ta vie ?... À part ça, dans le minibar, il n'y a pas de cacahouètes? C'est super-énergétique.

– Des cacahouètes avec de la confiture, mais où as-tu appris à manger?

– Dans un bordel du Moyen-Orient.

– Impossible, je t'y aurais rencontrée.

Parce que tu les as tous fréquentés?

– Et où crois-tu que j'ai appris ce que tu as paru apprécier.

– Il se calme, le Logane. Il n'est pas encore sur le podium. Il a juste franchi les éliminatoires.

– Encourage-moi, et tu verras.

– Ah, les mecs, tous les mêmes!

– Il est indubitable qu'on est tous outillés pareil, mais, comme disait mon père, ce n'est pas l'outil qui compte, c'est l'ouvrier.

– Tiens, je croyais que tu n'aimais pas ton père.

– C'était une figure de style.

– Tu me plais, Logane.

– Tu vas longtemps m'appeler comme ça?

– Aussi longtemps que tu ne me reprendras pas dans tes bras.

– Dis-moi, jenny...

– Tu peux m'appeler Monfray si ça te chante.

– Surtout pas, j'aurais l'impression de coucher avec une copine d'atelier... Donc, Jenny, c'est quoi cette cicatrice, là sous ton sein?

– Une erreur.

– On s'est trompé de côté en effet. Mieux aurait valu viser le coeur...

 

– Voilà pourquoi j'ai parlé d'une erreur, et non d'un crime.

– Je suis déçu.

– Il y a des erreurs tragiques.

– Je reprends espoir. Allez, raconte.

– Ça ne va pas te plaire.

– Mens alors.

– Inutile. Écoute, du temps où je pensais faire une carrière sportive, j'ai pris un amant. Ce n'était pas mon premier, rassure-toi, encore qu'ils n'aient pas été nombreux, mais celui-là était marié, père de famille et tas-ciste.

– Là, ça me passionne.

– J'ignorais qu'il était fasciste, je ne l'ai découvert qu'au bout de quelque temps.

– Un lepéniste, ça se reconnaît pourtant vite.

– Ne mélange pas tout. Ce mec n'avait rien d'un gueulu de comptoir. Il ne supportait pas le Front national si tu veux savoir. Il le trouvait trop steak frites, trop vulgaire. Non, lui, comme il me l'a expliqué la fois où il s'est découvert, il était carrément nazi. Bien que membre d'aucun parti, il animait un groupe d'études où se coudoyaient, m'a-t-il dit, d'anciens marxistes et des nostalgiques de la croix gammée.

– Un rouge-brun. Il n'était pas d'origine russe, par hasard?

– Non. Pas que je sache. En tout cas, son nom était typiquement français. Ça m'emmerde de te raconter tout ça, tu vas avoir une fausse idée de moi, la conne amoureuse qui se laisse manipuler, alors que je te jure que je ne restais avec lui que parce que...

– Que parce qu'il te baisait bien?

– Très drôle!

– Excuse-moi. Continue.

– Je reprends, je ne restais avec lui que parce que je voulais savoir si un homme pouvait me satisfaire.

– Précise sinon je vais interpréter de travers.

– Pourquoi? Tu as parfaitement compris. Avant ce facho, j'ai dû coucher... trois fois avec un homme. C'étaient des types de mon âge, je les avais trouvés décevants. Plus en tout cas que les filles avec qui j'avais épuisé ma puberté. Du coup, entre dix-huit et vingt-cinq ans, je n'ai eu que des amantes. Ça, ça doit te faire bander? Fais voir... Dis donc, tu n'es pas comme les autres, toi, Logane. T'entends, on tape à la porte.

– Posez le plateau devant la porte, s'il vous plaît.

– Il me faut votre signature, monsieur.

– Je ne peux pas vous la donner, je viens de me couper et je pisse le sang.

– Voulez-vous que j'appelle SOS-Médecins ?

– Inutile, je m'en tirerai tout seul... Glissez la note sous la porte, je vous la descendrai.

– Avant six heures du matin parce qu'après je suis remplacé.

– Promis.

 

– C'est du porto blanc, monsieur, il n'y avait plus de rouge.

– Ça fera l'affaire, merci.

– J'aurais pu y aller, Logane.

– Pour qu'il se rince l'œil, et puis quoi encore?

– Je peux quand même récupérer le plateau maintenant ?

– Non, continue ton histoire.

– J'en étais où? Ah oui, j'aime les femmes, et donc pendant que je testais mon amant le fasciste, oui, c'est ça, je le testais, j'ai rencontré une black.

– Et il vous a trouvées ensemble?

– Non, c'est moi qui lui en ai parlé quand j'ai décidé de ne plus le revoir. Voilà mon erreur. Quand il a appris qu'elle était noire, il a pété un câble et je me suis tirée en vitesse. Quinze jours ont passé, il avait disparu, je suis allée en boîte avec ma copine, sans me rendre compte qu'il nous suivait. C'est à la sortie qu'il s'est montré. Il l'a d'abord insultée, puis il a essayé de me battre mais comme je sais me défendre, il a brandi une arme en hurlant qu'il allait se payer une négresse et que l'Occident tout entier l'en féliciterait. J'ai voulu lui arracher son revolver, et le coup est parti. Voilà.

– Tu veux que je lui fasse mal? Très mal?

– Avec ta canne?

– Dis-moi son nom.

 

– C'est fini. Il a fait de la taule, et quand il en est sorti, sa femme a exigé le divorce et il est parti à l'étranger.

– L'étranger, ça n'existe plus aujourd'hui. Où qu'il soit, on peut le retrouver.

– Arrête avec tes fantasmes machistes.

– Jamais ce mot dans ta bouche lorsque tu parles de moi... Tu as une aventure, en ce moment?

– Oui.

 

– Merde, je vais être jaloux.

– Il s'appelle Logane, il a le ventre vide et la tendresse en berne.

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