Soudain, l'amour
Vingt-neuf
L'AVION SE POSE pile à l'heure. Depuis qu'à mi-parcours, le commandant de bord leur a annoncé qu'il bruinait sur Paris, Max s'est fait un devoir de divertir Jenny par des plaisanteries, dont lui-même convient qu'elles ne sont pas toujours drôles, sur l'inévitable victoire de Chirac. À partir de demain, a-t-il ainsi pronostiqué, les journaux télévisés du soir commenceront par l'arrestation en direct live de l'un de ces sauvageons qui font trembler le pays et se termineront sur leur procès en comparution immédiate avec la possibilité pour les téléspectateurs de décider de la peine. L'interactivité au service de l'autorité, voilà comment la patrie en danger se sauvera du péril jeune. Avec une spontanéité aussi convaincante que désarmante, Jenny a ri aux éclats, si bien que Max est reparti de plus belle. Même en matière d'intempéries, vient-il de soutenir, Chirac n'égalera pas Mitterrand. Place de la Bastille, en mai 81, ç'a été le déluge grâce aux bons services de la Générale des eaux, tandis que tout à l'heure, à la République, ils devront se contenter de trois misérables gouttes de flotte, à cause de ce Messier qui tarit tout ce qu'il touche. La réaction de Jenny – elle se contente de lui presser la main avant de la porter à sa bouche et de l'embrasser sans grande tendresse, comme par réflexe-trouble Max, mais la gaieté qu'il lit sur le visage de la jeune femme le rassure. Ce doit être parce qu'on se rapproche de la piste et qu'elle appréhende, tout comme lui, ce moment où l'avion paraît si vulnérable. Qu'importe, se dit-il, le vol s'achève, et j'ai réussi à lui faire oublier son cafard. Il se trompe. Jenny n'a ressenti aucune tristesse à la perspective de se retrouver dans une ville livrée à la grisaille. Dès qu'elle s'était assise dans cet Airbus, il lui avait semblé, peut-être parce que le sel de l'océan imprégnait encore ses mouvements, que la part la plus sensible, la plus émotive d'elle-même, était restée à terre et que n'allait s'envoler vers Paris que la parcelle infectée par la tumeur. Au rebours de ce que s'est imaginé Max, elle n'a donc pas une seule minute éprouvé le besoin qu'il lui fasse, en l'égayant, oublier la réalité, puisqu'elle s'en était détachée. Si elle a ri, ce n'était que par attendrissement, pour dédommager son amant de lui montrer tant d'attachement. À la station de taxis d'Orly Ouest, Jenny l'en remercie à sa manière en lui déclarant tout à trac qu'elle préfère rentrer seule, afin de s'éviter la traversée de Paris côte à côte. Max, décontenancé, essaie de la faire revenir sur sa décision, mais Jenny n'en démord pas. Au moins jusqu'à demain, je veux continuer de croire que nous ne sommes toujours pas arrivés, je ne te retrouverai qu'à l'hôpital, dit-elle sans s'expliquer davantage. En la voyant s'éloigner, Max se rappelle un roman noir qu'il a beaucoup aimé au temps où il vivait avec Carla, sans doute parce que le personnage principal portait le même prénom que lui. Étrangement, s'il ne se souvient plus du titre, il a encore en mémoire la dernière phrase : « Max sut qu'il n'était pas au bout de ses surprises, bonnes ou mauvaises. » À l'instant où il se répète la phrase à voix haute, ce qui déclenche le haut-le-corps du CRS qui contrôle l'accès aux taxis, il sent derrière lui une présence familière. Il se retourne lentement, pivotant sur sa jambe gauche, comme pour se laisser du champ s'il s'agissait d'une mauvaise surprise. C'est Mathilde de La Mole, en grand deuil et enceinte jusqu'aux yeux. Max secoue la tête, ferme les yeux, puis les rouvre. Merde, à force de tout inventer je suis en train de devenir fou, il est temps que Logane disparaisse afin que Jenny lui survive.
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Guégan