Soudain, l'amour
Seize
LE JOURNALISTE SE RONGE LES ONGLES. La dernière réponse de Max ne l'a pas satisfait, il a la conviction d'avoir été roulé dans la farine. L'un de ses informateurs lui a montré, pas plus tard qu'à la fin du mois de février, un rapport des Renseignements généraux dans lequel le nom de Max Logane était mentionné trois fois à propos de l'assassinat du notaire Jelen. Comme il ne pouvait pas dévoiler ses sources, le journaliste a été obligé de se contenter d'y faire allusion. Sans manifester le moindre trouble, Max a aussitôt nié avoir jamais rencontré Jelen sur qui il a prétendu ne savoir que ce que la presse avait rapporté au lendemain du crime. Il a menti. Le journaliste ne comprend pas pourquoi. D'après ce qu'il a appris au cours de son enquête, Logane a été en affaires avec le notaire. C'est lui qui a mis Jelen en rapport avec les frères Kader à la fin des années 70, et sans doute a-t-il touché son pourcentage sur les livraisons de cocaïne, bien que les flics n'aient pas réussi à en avoir la preuve. S'il s'écoutait, le journaliste ne lui cacherait pas qu'il possède aussi le témoignage écrit de l'intermédiaire au domicile duquel Logane et Jelen ont eu leurs deux premiers entretiens, mais cela suffirait-il à démonter son interlocuteur? Max allume une cigarette et en rejette la fumée vers le journaliste. Je peux encore vous être d'une quelconque utilité? Oui, pourquoi avez-vous accepté de me rencontrer? Par politesse et parce que la sœur du producteur pour lequel je travaille m'en a convaincu. Vous saviez pourtant que j'allais vous interroger sur l'assassinat de Jelen? Vaguement, je pensais surtout que vous vouliez avoir l'avis d'un expert en coups de théâtre sur un sujet aussi mélodramatique. Il se fiche de moi, pense le journaliste qui fait bonne figure. Puisque c'est comme ça, je vais lui pourrir sa soirée. Chacun son tour. Justement, monsieur Logane, quand allez-vous vous décider à publier le récit de vos relations avec le gang des frères Kader entre 1975 et 1979? Comme s'il était devenu sourd, Max ressort son briquet et, pendant de longues secondes, le tourne et le retourne entre ses doigts. Le journaliste ne montre aucune impatience. Il savoure l'embarras de sa victime, c'est lui qui a l'avantage maintenant. Il attend de pied ferme le prochain mensonge de Logane. Ce sera la curée. Alors, vieux con, tu te décides? Votre livre, il va sortir quand? finit par lâcher Max en se levant. En janvier de l'année prochaine. Eh bien, je l'achèterai et le lirai avec attention. Je souhaite pour vous qu'il ne contienne que des informations dûment vérifiées et non des ragots... Telle cette prétendue relation avec ces frères – comment s'appellent-ils, déjà? -, oui, Kader, qui a été inventée de toutes pièces, par une officine d'information proche de l'extrême droite israélienne. Le journaliste jubile et abat son atout maître. J'ai un ami diplomate à Washington qui a eu accès aux archives du DEA, les Stups si vous préférez, et qui... Parce que, cher ami, vous faites confiance aux archives? l'interrompt Logane. Je connaissais quelqu'un dans le temps qui en fabriquait à la demande. Ce qui est écrit est encore plus faux que les paroles que s'échangent un journaliste d'investigation – c'est bien comme cela qu'on doit dire? – et ses témoins. Au revoir, monsieur. Baratineur de mes deux, tu es touché, tu as beau plastronner, tu sais que je sais, se réjouit le journaliste en tendant sa main à Max qui s'éloigne sans la prendre.
– Ne parle plus jamais de moi à personne.
– Je croyais bien faire.
– Il ne m'inspire pas confiance, ton journaliste. Il suce trop la roue des flics.
– Tu m'étonnes.
– Comment l'as-tu connu?
– Par des amis.
– Quels amis? Des amis de ton frère? Lesquels? Donne-moi des noms.
– Max, c'est toi qui te comportes en flic. Tu t'entends parler? Bientôt, tu m'accuseras de je ne sais quel crime.
– Excuse-moi, Viviane.
– Il me paraissait pourtant sympathique.
– Tu as couché avec lui?
– Pas que je me souvienne.
– Tu les choisissais mieux autrefois. Il a l'air d'un poireau défraîchi.
– Je n'ai pas couché avec lui, Max, je me suis assagie.
– Une chose est certaine en tout cas, tu as perdu ton flair, Viviane.
– Qu'est-ce qui te permet de dire ça?
– Du temps où tu prenais des libertés avec la morale, tu n'aurais pas organisé un tel rendez-vous. Je n'ai pas seulement gaspillé mon temps, je me suis aussi fait un ennemi de plus.
– Ne crains rien, je lui parlerai.
– Surtout pas. Oublie... Oublions, d'ailleurs. Alors comme ça tu es devenue fidèle?
– Oui.
– C'est ton frère qui doit être aux anges, il n'aura plus à arranger les pots cassés.
– Tu es méchant.
– Plus assez.
– Il paraît que nous dînons ensemble vendredi chez mon frère?
– Il t'a invitée?
– Depuis mon divorce, je vis chez lui.
– Je le plains. Et comment réagit Sarah, ta belle-sœur?
– Ça va. Mon frère m'a dit que tu seras accompagné. Une nouvelle? Elle est plus jeune que moi?
– Elle est très différente. Elle, je crois ce qu'elle dit. Remarquable, non?
– Toi, tu m'en veux encore.
– Plus du tout.
– Quoi? Serait-ce que tu ne me désires plus? Ça a toujours collé pourtant entre nous.
– Je t'entends mal, Viviane. Toi, tu m'entends bien?
– Aussi bien que si tu te trouvais dans mon lit.
– Je vais raccrocher parce que je ne t'entends vraiment plus. Désolé.
– C'est ça, défile-toi comme d'habitude.
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