Soudain, l'amour
Vingt et un
QUE VA-T-IL FAIRE DE SA LIBERTÉ? Sitôt qu'il s'est posé la question, Max a failli rebrousser chemin et se précipiter à la poursuite de Jenny. Il ne s'en est senti ni l'énergie ni le cran. Outre qu'il a recommencé à boiter dans les minutes qui ont suivi leur séparation, il a jugé trop risqué d'avouer à la jeune femme qu'il ne lui avait menti que parce que son manque de disponibilité contrecarrait ses propres plans. Jenny l'interpréterait avec raison comme la preuve qu'il s'était jusqu'alors payé de mots. Ne lui avait-il pas juré que leur relation, il n'avait pas osé dire le seul mot qu'elle attendait, ne s'approfondirait que dans la reconnaissance et l'affirmation de leur liberté respective? C'était un rien pompeux, mais Max n'est à l'aise qu'avec l'obscénité. Si parler de cul lui est naturel, il ne parvient à exprimer ses sentiments, quand il se décide à sauter le pas, qu'en usant de ce lyrisme dont a été si friande sa génération, grande consommatrice d'Aragon et de Malraux. Jenny avait-elle malgré tout compris ce qu'il avait cherché à lui dire? Il le pense puisque, au lieu de persister dans la moquerie, attitude qu'il ne déteste pas, la jeune femme avait pris le visage de son amant entre ses mains et l'avait serré très fort, presque cruellement, avant de poser ses lèvres sur les siennes pour un baiser de possession. Et à présent, par sa faute, la guerre menace. Max ne peut plus faire marche arrière. Il va devoir de nouveau se battre, lui qui rêvait d'une trêve sans fin.
– Logane! Mais d'où tu sors, fils de pute?
– D'un taxi.
– Merde, quinze ans ! Tu parles d'un bail... Tu sais qu'on t'a cherché partout?
– Apparemment pas là où il fallait.
– Tu t'étais exilé chez les Asiates?
– Presque... Sur la rive gauche de la Seine. Mon père disait toujours que, pour se planquer, Paris est encore le meilleur des endroits.
– Quoi? Tu n'as pas quitté la ville durant toutes ces années-là?
– Je l'ai quittée, mais après une dizaine de mois, le temps que ça se tasse.
– Dis donc, comment t'es-tu débrouillé pour me trouver?
– J'ai lu un papier sur ton restaurant dans Pariscope.
– Celui de la semaine passée, pas celui de cette semaine.
– Sans doute puisque que je l'ai acheté dimanche dernier à la gare de Lyon.
– Tu as appris pour Larbi?
– Je lis les journaux... même avec retard.
– Tu aurais pu te manifester.
– Je ne vais jamais aux enterrements. Et puis, ça devait grouiller de flics.
– De quoi tu avais peur Ils n'ont jamais su que tu existais.
– Détrompe-toi, ils savaient, mais ils ne devaient rien avoir de concret contre moi.
– Grâce à qui? Grâce aux frères Kader, enculé.
– C'est vrai, vous auriez pu me donner et vous ne l'avez pas fait.
– On a le respect de la parole donnée, nous.
– Peut-être espériez-vous aussi me voir revenir avec mon miraculeux carnet d'adresses, une fois la tempête passée?
– Tu me cherches? C'est pour ça que tu refais surface ?... Si ça te chante, on peut régler ça dans l'arrière-salle.
– Calme-toi, je me contentais de réfléchir à voix haute sinon...
– Tu me crois ou tu ne me crois pas?
– Bien sûr que je te crois.
– Mais de quoi tu as vécu tout ce temps?
– Au début, de ce qui restait de ma part.
– Et après?
– J'ai repiqué au théâtre quelque temps comme acteur, mais ça n'a pas marché, et du coup j'ai surtout écrit des trucs alimentaires.
– Pas sous ton nom, on l'aurait su.
– J'ai fait le nègre. Tu sais ce que c'est un nègre? C'est un mec qui écrit les bouquins des autres.
– Ça gagne?
– Ça peut.
– T'as écrit quoi?
– Arrête, tu ne lis que les relevés bancaires.
– Même pas, j'ai un comptable maintenant... Putain, on a connu de grands moments ensemble, pas vrai?
– Vous ne m'en voulez pas?
– Tu es venu ici en pensant qu'on allait te saigner?
– C'était du domaine du possible.
– Y a pas de raisons. Plus d'une fois, tu nous avais prévenus que tu arrêterais à ton heure, quand tu en aurais ta claque. Tu avais un mot pour ça, tu t'en souviens?
– Non.
– C'est un mot qu'on n'entend pas souvent dans notre bizness. Un mot pour Questions pour un champion. Je ne l'ai pas oublié. Tu étais un dilettante... Voilà ce que tu disais, je suis un dilettante ! Même que, la première fois, Musse avait cru que tu étais une flotte. Il n'avait entendu que la dernière syllabe, tante...
– Et Musse, il va?
– Tu mens alors, tu ne Es pas les journaux. Ça a fait tous les gros titres en novembre 95. Mon frangin a pris vingt ans incompressibles.
– En 95, dis-tu. Attends voir, où j'étais pour ne pas l'avoir su? Ah oui, j'étais à Cuba.
– Tu y faisais quoi? Du trafic de cigares?
– C'est plutôt l'héro, là-bas. Non, j'avais suivi une femme, une Canadienne, qui gérait deux hôtels.
– Tu tenais la table de jeu?
– Je n'ai plus touché aux cartes depuis le jour où Bellaïche m'a sorti une quinte flush à pique alors que j'avais tiré la même à cœur... Mais toi, en dehors de ce restaurant, qui a l'air de marcher, félicitations, tu bricoles dans quoi maintenant?
– Avec l'âge, un frère mort et l'autre à Poissy, je me suis dit qu'il fallait se ranger. Surtout avec la jeune génération qui défouraille l'artillerie lourde pour cent grammes de shit... Ça ne rigole plus. Pas comme nous, hein?
– Vous, je ne sais pas, mais moi, en effet, notre association m'a changé les idées.
– Je me rappelle encore le jour où tu as débarqué à Barbès en nous annonçant que tu allais nous ouvrir les portes du Tout-Paris. Tu ne manquais pas de culot, venir seul, sans protection, sans recommandation, discuter affaires avec les chiens enragés qu'on était à cette époque. C'est ce jour-là qu'on aurait pu te découper en tranches. Mais, va savoir pourquoi, tu as plu à Larbi.
– Il ne t'a jamais dit pourquoi?
– Faut croire que non... Et quel genre de truc il pouvait y avoir entre vous ?
– Un petit truc.
– Raconte.
– S'il te l'a caché, c'est qu'il avait ses raisons...
– Il est mort. Tu ne le trahiras plus. Et puis, ça ne sort pas de la famille.
– Je connaissais Larbi. Je l'avais remarqué en 68. Il faisait partie des Katangais à la Sorbonne.
– C'était quoi, ça, les Katangais?
– Une sorte de service d'ordre parallèle qui s'était imposé aux étudiants.
– Tu me charries? Larbi avec les frometons à lunettes?
– Pas avec.
– Mais tu viens de dire le contraire.
– Tu as mal compris. Larbi n'en avait rien à cirer des assemblées générales, des discussions à perte de vue, des grands principes, non, lui, ce qui le branchait, c'étaient les manifs. Casser du flic, voilà ce qui lui plaisait.
– En 68, j'avais quatorze ans et Musse dix-sept, et pour autant que je me souvienne, Larbi était en taule.
– Sans doute l'avait-il été, mais peut-être qu'il en est sorti juste au moment où les manifs ont démarré? Toujours est-il que je l'ai quelquefois croisé dans les couloirs de la Sorbonne, et une fois on s'est même battus côte à côte.
– J'en toucherai deux mots à Musse, il sera sur le cul.
– C'est la vie.
– Tu l'as dit. Je t'offre un verre?
– Volontiers.
– Tu bois toujours autant?
– Il y a encore deux heures, je pensais arrêter. Mais là je suis décidé à me poivrer salement. Au moins les quatre, cinq prochains jours.
– Une coupe de champe?
– Non. Du whisky. Pour que ça fasse plus vite effet.
– Et à part ça, qu'est-ce qui t'amène?
– Un journaliste.
– Tu ne travailles pas pour la presse, merde? Sinon direction la porte. Les cafards, on n'en veut pas ici.
– C'est lui qui travaille sur vous et, incidemment, sur moi.
– Je t'écoute.
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