Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 12 sur 55

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Soudain, l'amour

Douze

 

PERSONNE NE PARLE dans la voiture. Pas même le chauffeur. Max fouille dans ses poches, en ressort un carnet dont avec lenteur, dans l'espoir de ne pas attirer l'attention, il arrache une feuille. Le chauffeur lui lance un regard, puis esquisse un geste vers le plafonnier. D'un signe discret de la main gauche, Max l'arrête dans son élan. Il a l'habitude d'écrire dans le noir, c'est une des choses qu'il a apprises quand il donnait ses rendez-vous dans les salles de cinéma de Bilbao. Assise derrière le chauffeur, Laura n'a pas perdu une miette de la scène, même si elle n'y accorde aucune importance. Elle a autre chose à penser. Sa sœur lui a menti. Pas un seul instant, elle n'a cru à cette histoire de prof de philo qu'on retrouve à la sortie du cinéma. C'est bien la première fois que Jenny ne lui dit pas la vérité depuis qu'elles vivent ensemble à Paris. Laura n'en conçoit pas d'amertume, elle aime trop son aînée, mais il lui tarde de se retrouver en tête à tête avec elle rue du Faubourg-Saint-Martin. Elle compte ne pas lui dissimuler sa déception de la voir en si piteuse compagnie. Elle si jeune, si séduisante, qu'a-t-elle besoin de s'afficher avec un vieil hippie qui doit en être encore à jurer par Barthes et Cie? Si Jenny veut repiquer à l'amour, ce ne sont pas les hommes qui manquent autour d'elle. L'architecte du second, par exemple, avec son look Johnny Depp, il en meurt d'envie. Laura le sait, elle lui a posé la question pas plus tard qu'avant-hier lorsqu'il est venu leur rapporter, en l'absence de Jenny, la cassette de The Yards. Et en plus, il a donné de l'argent pour la souscription.

 

– Nous voici arrivées. À la hauteur de cette camionnette, ce sera parfait. Laura, descends la première, je te rejoins.

– Fais court, je suis crevée.

– Non mais des fois, Laura. Et puis, tu pourrais remercier monsieur Logane.

– 'ci.

 

– Quelle peste! Excusez-la.

– Mais de quoi? De profiter des avantages de la jeunesse? Vous n'étiez pas grossière à son âge? Moi, si.

– Je vous en prie, Max, ne vous donnez pas la peine de descendre.

– C'est trop me demander. On ne va tout de même pas se quitter en se serrant la main par-dessus un siège. Qui sait quand nous nous reverrons?... De toute façon, je vais aller m'installer à l'arrière.

– Vous pouvez rester à côté de moi, monsieur, si ça vous chante. Maintenant que le mal est fait, un peu plus un peu moins.

– Non, je descends... Tenez, Jenny, c'est pour vous.

 

– Un carnet? Et tout neuf?

 

– Presque. Il manque quelques pages.

– Les écrivains font souvent de tels cadeaux?

– Je ne vous embrasse pas mais...

– Je n'aime pas les baisers d'adieu.

– Attendez, j'ai autre chose pour vous. Voici, mais soyez assez généreuse de ne pas lire devant moi ce que je vous ai écrit. Je me sens si ridicule.

– Vous ne m'en voulez pas?

– De quoi? D'avoir une sœur qui ne me supporte pas?

– Non, de manquer de courage.

– Pressez-vous de rejoindre Laura. Elle est si impatiente de vous confier tout le mal qu'elle pense de moi. J'espère d'ailleurs que vous me rapporterez ses propos. J'ai un faible pour la calomnie.

– Dites oui, et je laisse Laura en plan. J'ai encore le droit de choisir qui me plaît.

– Non, car elle finirait par se dresser entre vous et moi alors que, pour le moment, elle ne me reproche que d'être à l'origine de notre petit mensonge.

– Comment faites-vous... ?

– Pour deviner? Mettez ça sur le compte de l'âge. Ou de l'instinct de survie... Et puis, ne l'oubliez pas, je suis professeur de philosophie, donc il m'est naturel d'interpréter. Maintenant, rentrez chez vous.

– Que le diable vous emporte!

– Il ne m'emportera pas loin, je vais jeter l'ancre. Bientôt, c'est décidé, on ne verra plus que moi à Paris.

– Alors il ne me reste plus qu'à me mettre en congé maladie jusqu'à la rentrée de septembre.

– C'est une excellente idée, je vous soignerai.

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