Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 32 sur 55

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Soudain, l'amour

Six

 

LAURA N'AVAIT PAS PISSÉ LE SANG. Ses reins, s'ils avaient été malmenés, et ils devaient l'avoir été, fonctionnaient normalement. Pas davantage de mauvaise surprise du côté de la rate. Aucun organe vital ne semblait avoir souffert des coups de pied dont les traces, aussi voyantes que des taches de vin sur une nappe, maculent le ventre et le dos de la jeune fille qui se laisse examiner sans protester. Quoique les gestes de Max soient sans équivoque, qu'ils ne paraissent guidés que par le souci de ne pas augmenter la souffrance de sa sœur, Jenny se sent mal à l'aise au spectacle de son amant penché sur un corps dont il n'aurait jamais dû s'approcher de si près. Elle ne sait trop si elle est en train de céder à un réflexe de mère la pudeur ou à une réaction de femme jalouse. En comparaison de Laura, tout en délicatesse jusque dans ses poils pubiens, léger duvet d'or incrusté dans la nacre d'une chair sans défaut, Jenny se fait l'effet de n'être qu'une masse musculeuse, noirâtre, broussailleuse. Quand Max se redresse, après avoir rabattu la couette sur Laura qui l'en remercie d'un hochement de tête douloureux, et qu'il prend Jenny dans ses bras, elle se colle à lui. Ne t'inquiète pas, dit-il, demain ta sœur sera sur pied. Et à voix basse il ajoute: mais côté sexe, il va falloir qu'elle patiente. En réponse, et alors qu'il s'attendait à un sourire, Jenny se cabre et se dégage de l'étreinte d'un brusque mouvement d'épaules. Je t'ai choquée? murmure Max, goguenard. Elle voudrait lui répondre que non, que c'est pire, qu'elle vient de les voir, Laura et lui, se dévorant de baisers. Mais, l'instant d'après, Jenny se blottit contre lui. S'il est vrai que l'amour rend bête, alors, oui, elle est amoureuse. Voilà ce qu'elle pense maintenant tandis qu'elle l'entraîne vers sa chambre.

 

– Tu devrais tout de même manger un peu. Regarde, tu n'as touché à rien.

– Non, Jenny, je ne m'en sens pas l'envie et puis j'ai peur d'avoir mal en digérant.

– Laura, votre sœur a raison. Un yaourt, c'est du liquide et ça passe très bien...

– Je déteste les yaourts.

– Je peux vous tutoyer?

– Quelle question! Tu m'as bien vue à poil hier soir.

 

– Vous ne m'aimez pas, hein?

– Je croyais qu'on allait se tutoyer.

– OK. Tu me reproches quoi?

– Plus rien. Non, vraiment, plus rien. C'est juste qu'il faut que je m'habitue à la présence d'un tiers dans cet apart.

– Tiers, ce n'est pas très gentil.

– Je le retire, Jenny. Comprenez-moi, tous les deux. Je n'étais pas préparée à un tel bouleversement. Je voulais que tu sois amoureuse parce que j'en avais assez de ce sport auquel tu consacres trop de temps, qui te bouffe la vie. Mais je pensais que je ferais, comment dire? partie de la confidence, que, le soir, ou le matin, nous nous raconterions en riant comment tu étais en train de te laisser envahir par une histoire à laquelle rien ne te réservait, que je serais, somme toute, ta confidente, alors que, là, tout est allé beaucoup trop vite. Attends, je ne t'en veux pas ni n'en veux à Max, simplement je n'avais pas prévu le coup de foudre. C'est mon tort, je réfléchis toujours avant d'agir, et j'ai tendance à croire que tout le monde devrait me ressembler.

– Je te comprends, Laura.

– Sans doute, Max, parce que tu mets mon attitude sur le compte de mon appartenance à LO. Qu'est-ce qu'une militante bornée peut savoir des choses de l'amour? C'est ça que tu te dis, n'est-ce pas? Tu as tout faux, tu ne me connais pas, tu ne nous connais pas, mes camarades et moi. Tu vis sur des clichés, Max.

– Détrompe-toi, tes convictions n'entrent pas en ligne de compte. Si j'ai dit que je te comprenais, c'est parce que, moi aussi, je me méfie des passions soudaines même si, en théorie, je professe l'inverse. Tout du moins je m'en méfiais jusqu'à ce que je rencontre ta sœur.

– Tu as été quoi autrefois ?

– Laura, arrête avec la politique...

– Je pose juste une question, Jenny, histoire de ne pas commettre un nouvel impair.

– Laura, s'il te plaît, les contrôles d'identité...

– Laisse-moi répondre, Jenny. Autrefois, Laura, j'ai essayé d'être libre. Ça te va?

– Si tu te définis ainsi, je n'ai rien à ajouter.

– Mais tu n'en penses pas moins. Nous serions en tête à tête, je suis sûr que tu me traiterais de petit-bourgeois velléitaire, voire de réactionnaire rentré, à supposer que cette formule ait toujours cours.

– Tu en as envie?

 

– Non, il n'en a pas envie, et moi non plus... À propos, est-ce que tu vas porter plainte?

– Contre qui? Ils sont arrivés par-derrière, et c'est allé très vite. Et puis, ce n'est pas dans notre tradition de faire appel à la justice, Jenny.

– Ils n'ont rien dit en te tabassant?

– Rien, Max. Pas un mot.

– Même si votre prise de position déplaît aux militants de gauche toutes tendances confondues, je ne pense pas qu'ils en viennent à attaquer les gens de LO. Ça pue le facho, ce type d'agression, sauf que Le Pen ne peut que se réjouir de votre appel à l'abstention.

– Tu ne vas tout de même pas user d'un tel argument contre nous.

– Avoue que ce n'est pas un argument mais un constat. Objectif, serais-je tenté d'ajouter.

– Il ne manquerait plus que j'entre dans ton jeu... Le FN n'est qu'une composante de la réaction patronale. L'une de ses armes dans le cas où la démocratie ferait faillite. Et, tout autant que la bande à Krivine, nous le combattons partout où il se manifeste.

– Hum!

– Tu en doutes?

– Un chouia.

– Si ça te dit, je suis prête à te faire rencontrer des camarades qui en ont pris plein la gueule lorsqu'ils sont tombés sur des fafs.

– Allez, vous deux, arrêtez.

– Mais toi, Jenny, de quel côté es-tu ? Du sien ou du mien?

 

– Des deux à la fois. Toi, Laura, je t'adore, et, lui, je ne le déteste pas.

– Je ne suis pas une idole pour qu'on m'adore.

– Écoutez-moi cette gamine. Tu es mieux qu'une idole, tu es la chair de ma chair.

– Il ne manque plus que les violons... Si vous le permettez, les sœurettes, je prends la salle de bains le premier. C'est aujourd'hui que je signe mon nouveau contrat, et je veux me faire beau pour mon producteur.

– Vendu!

– Pas que vendu, Laura, ce mec est un esclave-né.

– Et plus encore, si vous saviez.

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