Soudain, l'amour
Vingt-six
LA DÉPRESSION TARDE À S'ÉLOIGNER en direction du Midi toulousain. Toute la matinée du samedi, il a plu sans discontinuer. Maudissant aussi bien les météorologues que les conseillers du diable qui ne savent pas lire un baromètre, Jenny a tourné son humeur chagrine contre Max, lui reprochant de ne plus travailler à son scénario. Parce qu'il juge la remontrance inappropriée, sinon injuste, son amant est retombé dans le mensonge. Que croit-elle qu'il ait fait hier à Biarritz? Après déjeuner, il a écrit assez longtemps pour se voir compter une demi-douzaine de cafés quand il s'est levé de table, et ce matin, pendant que Madame prenait son bain, il a mis au propre ses griffonnages. Pas moins de six pages, ma belle... Se sent-elle capable de les lire sur l'écran puisque, par manque de l'imprimante restée à Paris, il ne les a pas tirées? Jenny refuse de jouer les contrôleuses, il misait là-dessus, mais elle persiste dans une attitude qu'elle se reproche d'avoir adoptée tout en ne parvenant pas à en changer. Elle se saisit ainsi de Ringolevio pour remettre de l'huile sur le feu. Ce Emmett Grogan, grimace-t-elle, est imbuvable, il tire trop la couverture à lui. Un peu comme toi, ajoute-t-elle. C'est le défaut de tous les stendhaliens, nous sommes nos meilleurs personnages, commence d'argumenter Max avant de se ressaisir et d'inviter Jenny à sortir ramasser des escargots. Disant cela, il n'imagine pas un instant que cette femme, devant laquelle il se fait si souvent l'impression de tricher, prendra une fois de plus sa dérobade pour argent comptant. Il ne comprend pas que Jenny, en le pressant tout à coup d'enfiler l'un des cirés que les propriétaires rangent dans le cellier, feint d'être sa dupe. Bien qu'elle n'en ait pas plus envie que lui-même, une telle promenade va lui épargner le seul reproche qu'elle n'a pas eu le courage de lui adresser. Elle ne doute plus que Max terminera son scénario, de même elle ne le remerciera jamais assez de lui avoir fait découvrir Ringolevio. Ce qu'elle ne tolère plus depuis qu'ils se sont réveillés, c'est le spectacle qu'il lui offre. Celui d'un homme que la douleur rend prudent à l'excès alors qu'elle-même est en danger de mort. Elle ne veut pas que le père de son enfant s'accoutume au déclin de son corps, elle veut qu'il se batte jusqu'au bout pour l'empêcher de renoncer à une grossesse dont elle mesure l'inconséquence même lorsque son corps aura été débarrassé de cette saloperie de tumeur.
– Et comment réagit Stendhal ?
– Il cherche une diversion et pense s'en sortir en attirant l'attention de Mérimée sur un titre du journal qu'il était en train de lire. Un truc risible... Je ne sais pas. Par exemple, une grand-mère suicidaire qui se jette par la fenêtre et s'écrase sur son petit-fils, lequel meurt sur le coup... C'est d'ailleurs une histoire vraie, je crois même qu'on en a tiré un film, il y a une vingtaine d'années.
– Ça marche?
– Non. Mérimée veut absolument avoir le fin mot de cette histoire. Il revient à la charge et exige de son ami, si tant est que lui-même soit celui de Stendhal, qu'il lui jure que jamais il ne se convertira.
– D'après toi, Stendhal y songeait?
– Réellement, veux-tu dire? Je serais tenté de le craindre. Il avait déjà rejoint la franc-maçonnerie dans l'espoir de faire la grande carrière diplomatique qu'il n'a d'ailleurs pas faite.
– Es-tu si sûr que l'intérêt, seul, l'y avait poussé?
– Sûr et certain. Il se moquait des systèmes, et n'éprouvait que du dédain pour les idées républicaines, le règne de l'épicier selon lui. Je te rappelle que, sous l'Occupation, cet aspect de Stendhal, farouchement antidémocrate, antiaméricain, a fourni la matière de nombreux articles dans la presse collaborationniste. Aujourd'hui, si les souverainistes n'étaient pas aussi incultes qu'ils le sont, ils pourraient reprendre son argumentation. Nous-mêmes, quand nous le lisions dans les années 60, les années des grandes manifs contre la guerre du Vietnam, nous nous délections de ses attaques contre la toute-puissance du dollar. Comme quoi, chaque époque trouve ce qu'elle cherche dans un écrivain.
– Je ne voudrais pas te peiner, mais cette scène ne me plaît pas. Qui ça va intéresser ? On est en plein roman d'amour, et voilà que tu en interromps le cours pour montrer que Stendhal est capable de mentir et de se renier dès lors qu'il estime pouvoir en tirer un profit quelconque. Pour tout te dire, ça ressemble à un règlement de comptes entre Max et Maximilien. Ce dont tout le monde se fout. Exerce ta verve sur autre chose, cesse de te mordre la queue.
– A l'évidence, ce n'est pas mon jour. D'abord, le couplet sur les infortunes de la vieillerie qui, paraît-il, n'en sont pas, et puis maintenant le zéro pointé pour m'être rendu coupable de je ne sais quel crime de détournement de preuves...
– Je ne cause pas comme ça, moi. Je suis simple. Que tu te glisses dans la peau de Stendhal, ce n'est pas ce que je te reproche. Tu as raison de le faire. Chaque lecteur le fait. Mais il ne le fait que parce qu'il se reconnaît dans les pensées de l'auteur. Contente-toi d'être le double de Stendhal, explicite-le, éclaire-le de l'intérieur, mais ne lui colle pas tes petits ressentiments. Aime-le comme il aime Fabrice, en lui donnant tout ce qu'il n'a pas, la beauté, la force, le courage, mais ne le réduis pas. En un mot, entraîne-nous du côté du rêve, Logane.
– Tu as suivi des cours du soir ou quoi?
– Que crois-tu que l'on dévore dans les vestiaires ? Stendhal, bien sûr. Ça vaut tous les anabolisants, ducon.
– Tu me donnes une idée...
– La meilleure, sans doute? Merde, ne me fusille pas du regard, j'ai encore le droit de te taquiner.
– Stendhal va découvrir que Mérimée est en train de lui piquer Anna, la fille de Mélanie.
– C'est déjà mieux. Mais tu peux faire encore plus palpitant.
– Tu es devenue très exigeante.
– Je le serai chaque jour davantage. Tu es entré dans ma vie comme un voleur dans une maison qu'il pensait inhabitée, et qui s'y retrouve prisonnier.
– On met les bouts?
– Pourquoi, tu n'aimes plus la pluie?
– J'ai envie d'écrire.
– D'accord.
– Pour cet après-midi, tu as quelque chose sur le feu? Cross-country, marathon, parcours du combattant ?
– Plus dur encore! Apprentissage de la vie en société...
– Pas question, je préfère encore le saut à l'élastique.
– Ferme-la, Logane. Réserve ton souffle à la montée, tu as vu le dénivelé? Pense à ce qui t'attend. Après l'atelier d'écriture, ça cause comme ça, les profs, direction le réfectoire, puis petit roupillon, chacun de son côté, et enfin leçon de choses suivie de travaux pratiques. Et ce jusqu'à épuisement de tes pulsions morbides. Et des miennes.
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