Soudain, l'amour

Guégan · Chapitre 51 sur 55

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Soudain, l'amour

Vingt-cinq

 

 

LA MARÉE MONTANTE a ramené la pluie. Et, à sa suite, un net refroidissement de la température. En sortant du bureau de poste, où après avoir appelé Manuel, le fils Le Goff, il a passé plusieurs coups de fil, dont un, sans succès, au général, Max ne doit qu'à sa canne, sauvagement brandie, de pouvoir griller la politesse aux malheureux qui attendent un taxi sous le déluge. Tandis que la grosse Mercedes s'efforce de rejoindre la route de Bidart, Max ne prête qu'une attention polie, hochements de tête, monosyllabes, au concert de lamentations du chauffeur. Peu lui importe que la météo ne s'accorde pas au commerce. Qu'il fasse presque nuit en plein milieu de l'après-midi ne le soucie guère depuis qu'une pharmacienne lui a délivré à contrecœur le poison des mauvais jours. Il n'empêche que si sa hanche, chloroformée par le myorelaxant, ne l'importune plus, les pensées de Max tendent, au fil des kilomètres, à imiter la couleur du ciel. Tout y passe, Meyer qui pourrira le scénario, le général qui ne cessera de lui mentir, Laura qui ne retiendra pas un mot de sa confession, et même Jenny qui mourra plus tôt qu'elle ne l'imagine. À l'instant précis où Max aperçoit la maison, il s'entend demander au taxi de rebrousser chemin alors qu'aucun son ne sort de sa bouche. Il règle la course, descend de la voiture, lève la tête et constate que Jenny a fait du feu. Dommage, se dit-il, que j'aie invité à dîner Manuel Le Goff et son épouse... Allons, vieux débris, mets ton masque!

 

– Maintenant que nous sommes sortis de table, et que n'ont volé ni les insultes ni les assiettes, je vais être franche avec vous. Lorsque Max m'a dit qu'il avait invité des amis à lui, j'ai craint que vous ressembliez à ceux qu'il m'avait présentés à Paris. Ils agitent de grands mots, mais, à l'oreille, il est facile de deviner qu'ils ne les pensent plus. Ou alors, quand ils ne mentent pas, ils vous poignardent dans le dos... Et puis, ils sont blasés, ils ont vécu trop de choses, rencontré trop de gens, et l'on se sent exclu lorsque, comme moi, on a grandi en regardant le monde sans quitter sa rue et en barbotant sans complexe dans sa petite existence.

– Jenny, Jenny, quand finiras-tu de te rabaisser? Pour ce qui est de notre soirée chez Meyer, tu as, je l'admets, en partie raison, mais pas du tout en ce qui te concerne. Ta petite existence, pour reprendre tes propres mots, est riche de promesses, alors que la mienne n'est qu'une suite de déjà-vu. Un exemple, supposons que je te demande si tu as lu Ma vie sans moi, et que tu me répondes par la négative, eh bien, je t'envierais de pouvoir être encore en mesure de découvrir un tel livre.

 

– Vous n'avez pas froid? Si, hein?... Max, tu veux bien rajouter une bûche?

– Ça va s'arranger, Jenny... Je peux vous appeler Jenny?... J'ai regardé le baromètre avant de sortir, il est en train de remonter, et d'après la météo, l'anticyclone revient. De toute façon, la côte basque, c'est ça, le mauvais temps ne dure jamais longtemps, ni le beau d'ailleurs, mais dans l'ensemble on y est plutôt bien.

– Marianne, prendrez-vous un digestif avec le café?

– Non, merci.... Comment doit-on dire : Maximilien ou Max?

– Comme vous le sentez.

– Vous aimez cette maison, Maximilien?

– Elle est agréable à vivre.

– Elle appartenait à la demi-sœur de mon oncle, et nous pensions l'acheter, quand Manuel, après notre mariage, a décidé de transférer son cabinet à Biarritz, mais cette chipie en demandait trop. Beaucoup trop. Et l'architecte a emporté le morceau

– Étant donné que vous pourriez être sa sœur, vous n'êtes évidemment pas la mère de François?

– Manuel ne vous l'a pas dit?

– Non, je n'ai pas dit à Max que la mère de François est morte trois ans après sa naissance.

– Accident ou maladie?

– Noyade... Mais je ne sais toujours pas si elle était accidentelle ou volontaire.

– Tu étais avec elle?

– Hélas, non ! Elle était partie toute seule rejoindre sa famille en Corse. Durant les trois années où nous avons vécu ensemble, elle n'y était pas retournée une seule fois. C'est qu'elle avait caché aux siens l'existence de François, jusqu'au jour où l'une de ses tantes, de passage à Paris, nous tomba dessus. Furieux, le père de Laetitia, c'était son nom, la convoqua sur l'île. Elle n'avait fini par accepter qu'à la condition que je ne l'accompagne pas, car elle redoutait que sa famille nous contraigne à un mariage dont je ne voulais pas.

– Vous faisiez les mêmes études ?

– En effet, sauf qu'elle avait un an d'avance sur moi. Elle a intégré HEC du premier coup alors que je n'ai réussi le concours qu'après avoir redoublé la classe préparatoire.

– Et aujourd'hui, tu vois ses parents ?

– Pas son père qui me rend responsable de la mort de sa fille. Seulement sa mère, quand elle vient sur le continent se faire soigner. François lui est très attaché. Figure-toi qu'il s'était même mis à apprendre la langue corse avant que la musique l'accapare.

– Je vais sans doute te choquer en me mêlant de ce qui ne devrait pas me regarder mais, à ta place, j'opterais pour l'accident.

– Merci, Maximilien. C'est exactement ce que je ne cesse de lui répéter.

– Peut-être que, Marianne et toi, vous avez raison, mais je ne peux m'empêcher de continuer à penser que si j'avais été plus conformiste, moins le fils de mon père en quelque sorte, et que si, comme tout le monde, je m'étais marié, Laetitia serait encore vivante.

– Tu te souviens de ton père?

– J'avais presque douze ans lorsqu'il s'est suicidé, et malgré la vie qu'il menait, il me semble que je l'ai bien connu. Nous avons partagé beaucoup de choses ensemble. J'adorais qu'il me raconte ses aventures, du moins celles qu'un enfant pouvait entendre... À ce propos, je me suis souvent demandé pourquoi tu n'avais pas assisté à ses obsèques.

– Je pourrais te répondre que je n'aime pas les cimetières, mais en 1974 je vivais dans un autre monde et je n'avais pas envie de rencontrer les amis de Paul.

– C'est ce que ma mère m'a dit. Il n'empêche que...

– Que j'ai eu tort? Oui, c'est vrai. Aujourd'hui, je n'agirais sans doute pas de la même façon.

– Tu continues d'écrire?

– Il le faut... Et toi, comment gagnes-tu ta vie?

– J'ai ouvert une agence de conseil.

– Et tu conseilles qui?

– Forcément, les entreprises. Mes conseils coûtent cher.

– Et à Biarritz, tu as des clients?

– Je rayonne sur tout le grand Sud-Ouest. En ce moment, je travaille avec des producteurs de vin du Madiran.

 

– Qu'est-ce qu'un HEC peut conseiller à des viticulteurs ? Je croyais que c'était le boulot des œnologues.

– C'est très simple. Les gens du Madiran vendent moins de pinard qu'ils ne le devraient puisque, précisément grâce aux œnologues, ils ont amélioré leur vinification, leur système de production, etc. Et que leurs prix ne sont pas prohibitifs. C'est donc là qu'avec mon équipe, j'interviens. Dans un premier temps, nous interrogeons les consommateurs, surtout la tranche d'âge la plus intéressante, celle qui a les moyens et l'envie de dépenser, les trente-cinquante ans, et nous notons leurs reproches. Ensuite, et c'est l'étape la plus passionnante, nous essayons avec nos clients d'en tirer les conséquences. Or quelle est, d'après toi, la critique qui revient le plus souvent dans la bouche de nos sondés ?

– Je dirais, au hasard, les étiquettes, la forme des bouteilles, mais au fond je n'en sais foutrement rien puisque je n'en bois pas.

– Et pourquoi n'en bois-tu pas?

– J'ai toujours trouvé le madiran trop râpeux.

– C'est ce qui fonde son originalité au dire de ses amateurs. Eh bien, c'est pourtant ton opinion, parce qu'elle est partagée par le plus grand nombre, que nous allons essayer d'imposer à nos clients. Notre but, c'est de leur désapprendre à faire leur vin comme ils l'ont toujours fait. C'est de les guider progressivement vers la modification de leur savoir-faire.

– En somme, tu leur apprends à changer de goût.

– Plus que ça. Je leur apprends à changer de conviction. Pourquoi s'en tenir à une tradition lorsqu'elle représente un handicap?

– C'est dégueulasse, votre truc.

– Ils ont réagi comme vous, Jenny, la première fois. Et même plus violemment.

– Et dans ces moments-là, tu penses encore à ton père?

– Pardon? Je ne vois pas le rapport.

– Tu crois qu'il t'approuverait de contraindre ces pauvres imbéciles à se renier?

– Ils veulent gagner plus d'argent, Max.

– Et alors?

– Alors, je les y aide. Il n'y a pas de morale dans le commerce.

 

– Je te l'accorde, mais que fais-tu de la tienne, de morale? Tu ne te résumes tout de même pas à un compte chèques.

– À cheval donné, on ne regarde pas la bride.

– Je crois que je vais monter me coucher.

– Je t'accompagne, jenny. Juste le temps de raccompagner nos invités jusqu'à la porte.

– Mais Max, qu'est-ce qui te prend?

– Tu l'as dit toi-même, tes clients réagissent toujours mal la première fois. Donc, ouste, dehors !

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