Soudain, l'amour
Trois
EN SORTANT DE L'APPARTEMENT de Jenny, Max croise Laura dans l'escalier. Il ne la sent pas étonnée de le voir. Elle se fend même d'un léger sourire et esquisse le geste de lui tendre la main sans aller toutefois jusqu'au bout de son impulsion. En retour, il s'amuse à la saluer du poing levé. Elle secoue la tête, l'air de dire que cette sorte de connivence ne lui fait ni chaud ni froid, avant de se coller au mur comme si elle voulait éviter que leurs corps se frôlent. Sous la lumière chiche du plafonnier, elle lui paraît enlaidie. À quoi doit-elle cette soudaine disgrâce ? À la fatigue des dernières heures, les chefs de Lutte Ouvrière pressurant leurs militants par des moyens que les négriers applaudiraient ? Ou est-elle la proie d'une amertume que Max a maintes fois ressentie quand il adoptait, au nom de la règle majoritaire, la position qu'il venait de combattre ? Il ne sait que penser sinon que les deux sœurs ne se ressemblent pas du tout. Alors qu'il a déjà descendu cinq à six marches, il s'entend remercier, d'une voix moins maussade que le visage de Laura aurait pu le laisser prévoir, de lui avoir offert le livre de Romain Colomb. Il se retourne, mais pas assez vite, elle a déjà atteint le palier.
– J'ai encore besoin de vos lumières.
– Pourquoi? Il ne fait pas jour chez vous? Excusez-moi, plaisanterie de carabin. Que voulez-vous, même les généraux ont la nostalgie de leur jeunesse enfuie... Votre hanche vous tracasse?
– Il ne s'agit pas de moi.
– Un nouveau diagnostic à distance? Vous êtes sans pitié. Lequel m'avez-vous choisi cette fois-ci ? Flaubert? Proust? Céline?
– C'est votre tiercé dans l'ordre ?
– Vous avez mieux?
– Pour les écrivains, je m'en tiens aux trois S, Saint-Simon, Stendhal, Simenon. Non, j'ai une amie...
– Qui a un retard de règles ? Banal. Très banal. Vous pensez être le père?
– Vous êtes d'humeur badine, ce matin. Auriez-vous fait l'objet d'une promotion?
– J'ai tout simplement sur les bras un hospitalisé qui est train de me pourrir la vie. Un ancien de la guerre du Rif, vous parlez d'un brontosaure! Je le bichonne, je le remets en état de marche, et voilà que, pour me récompenser, le vieillard ressuscité ne pisse plus.
– D'où votre excellente humeur.
– Alors, qu'est-ce qu'elle a, votre amie?
– À première vue, rien. C'est une sportive. Hier, elle a passé son check-up annuel, et en fin de parcours, si je puis dire, après lui avoir demandé si elle souffrait de maux de tête, on l'a invitée à passer une IRM dans les plus brefs délais, c'est-à-dire vendredi qui vient. J'oubliais qu'elle a fait une chute à moto cet hiver, sans aucune gravité d'après elle.
– Choc crânien?
– Oui.
– Elle portait un casque?
– Elle me l'a assuré.
– Ce qui vous inquiète, c'est qu'on l'ait interrogée sur d'éventuelles céphalées sans savoir qu'elle avait eu un accident ? Je ne me trompe pas ?
– En effet. Autre chose, ses résultats d'analyse de sang ne lui ont été communiqués qu'après une très longue attente à laquelle elle n'était pas habituée.
– Si vous étiez un accro des hôpitaux, vous sauriez que tout va à vau-l'eau dans notre beau système de santé.
– Je ne suis pas aveugle. Il m'arrive de lire des articles là-dessus. Pour autant, tout cela constitue un ensemble de choses assez déplaisant, je trouve.
– Elle est inquiète?
– Pas le moins du monde. Ou alors elle déguise bien ses sentiments.
– Tandis que vous, vous êtes mort de trouille, n'est-ce pas?
– Vous exagérez, mais c'est vrai que ça ne me plaît pas.
– En vérité, s'il y a un malade dont on doit s'inquiéter, c'est vous. Mon bon ami, vous êtes en train de me faire une crise d'imagination.
– Par pitié, adressez-vous à moi comme si j'étais l'un de vos confrères. Ne cherchez pas à me rassurer en vous moquant de mes réactions. Je mérite mieux. Et vous savez pourquoi? Parce que je peux tout entendre.
– Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? Je n'ai pas le dossier, je ne connais pas la personne. Dans ces conditions, ce serait vous abuser que de vous fortifier dans vos soupçons.
– Aidez-moi.
– Vous m'ennuyez. Parlons plutôt de ce qui s'est passé dans le camp de réfugiés palestiniens de Jénine et que le monde est en train de découvrir. Ça, oui, je comprendrais que ça vous terrifie.
– Je vous le répète, aidez-moi.
– Vous l'accompagnerez à l'IRM?
– Je me suis engagé à le faire.
– Eh bien, essayez de rester en cabine avec le médecin. Et observez-le si vous n'arrivez pas à lui tirer les vers du nez. C'est comme aux cartes, on se trahit toujours. Cela dit, je serais étonné que vous ne parveniez pas à l'embobiner. Vous êtes si crédible lorsque vous mentez. Tenez, je vais vous aider, quel âge a votre amie?
– Vingt-huit ans.
– Faites-vous passer pour son père.
– En somme, vous aussi, vous trouvez ça bizarre ?
– Attendons vendredi.
– Puis-je vous rappeler si les résultats... ?
– Qu'ils soient bons ou moins bons, rappelez-moi de toute façon. Et votre Stendhal, il avance?
– Je viens d'écrire la scène où Balzac soutire à Stendhal la plus grosse part de l'avance, mille cinq cents francs, que la Revue des Deux Mondes venait le matin même de lui consentir pour la publication de deux volumes de contes et romans. Cela se passait le 21 mars. Le lendemain, il était mort, et quelque temps après son cousin Colomb fut contraint de rembourser l'avance, car on n'en avait trouvé trace ni dans sa chambre d'hôtel, ni bien sûr dans ses poches. Les beylistes, s'ils ne réfutent pas la disparition de cette somme, qui doit représenter un bon paquet d'euros, en rendent coupable quelque témoin indélicat de la chute de Stendhal en pleine rue. Sous le prétexte de lui porter secours, cet inconnu se serait précipité sur l'agonisant et l'aurait délesté de son portefeuille et de sa tabatière en or. Pour la tabatière, c'est certain qu'elle a disparu entre le moment où Stendhal gît inanimé sur le trottoir et celui où, transporté dans la loge d'un concierge, il agonise, mais s'agissant de l'argent je doute qu'il l'ait eu en totalité sur lui. Donc, j'ai choisi de donner raison à Sainte-Beuve qui, le premier, écrivit que Balzac, toujours à court de liquidités, s'était dépêché de venir empocher le prix de son article sur La Chartreuse.
– Ce sont les balzaciens qui vont vous en vouloir.
– Je les emmerde.
– Nous voilà bien, Max Logane se lance dans la critique littéraire.
– Les spécialistes de la littérature m'ont toujours évoqué les entrepreneurs de pompes funèbres. Comme eux, ces messieurs ne consentent à prendre parti qu'une fois leur client refroidi. Ce sont des détrousseurs de cadavres. Les plus grands voleurs, ce sont eux. Voilà pourquoi il leur est si naturel de penser que Stendhal a été la victime d'un pickpocket. Pour autant, je ne cherche pas à donner tort à Balzac. Malgré ses réserves grotesques sur le style de La Chartreuse, il a rendu à Stendhal un service qui vaut de l'or. Alors, quoi de plus naturel qu'il le tape de mille francs! En réalité, ce qui gêne ses embaumeurs c'est que Balzac oublie ensuite d'en parler à Colomb. Qu'il se comporte, lui aussi, en aigrefin ne convient pas à la légende dont ces messieurs les balzaciens sont à bon compte les gérants. J'ajoute que si je suis aussi sûr de moi en cette affaire, c'est parce que, cette visite de courtoisie du félicité au félicitant, passez-moi l'expression, ne pouvant être niée, personne n'a su m'expliquer pourquoi Balzac n'avait pas honoré de sa présence les obsèques de Stendhal.
– Reprenez votre souffle. Évitez les infarctus au téléphone. Dites, si je me souviens bien, ne m'avez-vous pas un jour confié votre peu d'attirance pour les cérémonies funèbres?
– Vous avez bonne mémoire. Eh bien, méditez ceci. Est-ce que je ne fuis pas les enterrements parce que je suis en compte avec les morts?
– Je vais y réfléchir. Obliger un rhumatologue à faire de la psychanalyse, il n'y avait que vous pour l'oser.
– Je vous laisse, et je vous rappelle vendredi.
– Profitez de la vie entre-temps.
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